Le m club, p.13
Le M Club, page 13
— Brandon, Seigneur, je suis vraiment désolé…
Brandon prend une gorgée de bière. Rien de tragique dans son attitude, rien de pathétique, il raconte simplement ce qui s’est passé, comme si ses démons avaient été combattus depuis longtemps.
— Et j’ai compris que moi, dans ma méchanceté et mon inconscience d’enfant, je les ai poussés encore plus au fond du puits.
— Voyons, tu pouvais pas… T’étais juste un enfant.
— Je sais tout ça, évidemment. Je veux dire, maintenant je le sais. Mais à ce moment-là…
Il lève un regard dur vers son ami, pas une dureté dirigée vers lui, mais vers ce qu’il a vécu à l’époque.
— … à ce moment-là, la culpabilité m’a détruit, Phil. Elle m’a réduit en bouillie pour des années, t’as pas idée. Je voulais plus voir personne, j’avais plus de fun, j’ai coulé deux années scolaires, et à treize ans, sans l’intervention du psy de mon école, je pense que je me serais suicidé. Je m’en suis sorti, évidemment, mais ç’a été long et pénible, ça m’a arraché l’âme. Parce que c’est ça que ça fait, la vraie culpabilité : ça te paralyse, ça te rend inopérant, tu trouves plus de sens à rien. Rien.
— Mais pourquoi tu m’as jamais raconté ça ?
— Je l’ai jamais raconté à personne. Parce que ça fait ça aussi, la grande culpabilité : ça te rend honteux, tellement honteux que tu veux que personne découvre ça de toi, parce que t’es convaincu que t’es un monstre.
Il recule en se raclant la gorge et, soudain aigri, il conclut :
— Alors quand les gens se pavanent avec leurs petits remords, ça me fait un peu rire, disons. Et quand la petite Allemande nous dit qu’elle se sent un peu honteuse d’être allemande à cause d’une guerre que même ses parents ont pas connue, ça me touche pas beaucoup.
Philippe hésite puis, sur un ton ambigu, ajoute :
— Et quand je te dis que je veux parler de ma culpabilité d’avoir trompé ma blonde dans mon prochain roman, tu trouves ça pas mal insignifiant…
Brandon hausse les épaules, un peu mal à l’aise.
— Je suis injuste, je le sais, et je m’en excuse, mais… Je suis quand même convaincu que lorsque tu vis la grande, la vraie culpabilité, tu veux pas en parler, tu peux pas t’en servir. Elle est stérile.
Philippe fronce les sourcils. Brandon, songeur, dit alors, mi-moqueur, mi-sérieux :
— Tu te rappelles, il y a une couple de jours, on disait que si je tuais quelqu’un pour vrai, ça rendrait mes personnages plus crédibles…
Philippe glousse.
— On niaisait, là…
— Évidemment… Mais même si ça arrivait, mes livres pourraient pas être meilleurs, parce que j’écrirais pas, point. Je serais juste plus capable.
Philippe garde le silence, même s’il n’est pas totalement convaincu ; il y a des tueurs qui ont déjà écrit leurs mémoires, non ? La qualité littéraire était peut-être discutable, mais tout de même… Brandon poursuit :
— Les remords du quotidien, ceux qu’on vit tous et qui nous empêchent pas de vivre et d’être heureux, ça me fait pas peur, je m’en torche. Mais la vraie culpabilité, celle qui m’a démoli enfant, je veux plus jamais la vivre. Jamais.
Il change de position sur sa chaise, comme s’il souhaitait clore la discussion, et prend une gorgée de bière. Philippe se sent à la fois bouleversé par l’histoire de son ami et incertain face aux raisonnements qu’il en tire. Brandon réalise la lourdeur de l’ambiance qu’il a créée et, comme il déteste plomber l’atmosphère, il esquisse un sourire narquois en concluant :
— Ça empêche pas que les remords ordinaires peuvent créer de très bons romans intellos et « littéraires »…
Il caricature volontairement la prononciation du dernier mot, et Philippe émet un petit ricanement. Brandon ajoute :
— Je dis ça parce que je me rends compte que ça peut donner l’impression que j’invalide ton écriture, et…
— Ça va, Bran, fais-toi-z-en pas. Ce qui me touche, c’est que tu te sois confié à moi. Merci.
Il est sincère. Brandon hoche la tête, ému. Philippe ajoute :
— Ça va être difficile d’écrire après ça…
— Trouvons-nous un autre bar pour l’apéro, alors.
Philippe prend une gorgée de bière, ébranlé par l’aveu de son ami, mais aussi par sa conception de la culpabilité, même s’il n’est pas du tout convaincu d’y adhérer. Brandon, qui consulte son cellulaire à la recherche d’un autre bar, hausse un sourcil puis dit sur un ton incrédule :
— Fuck, Phil, j’ai eu un Messenger d’un certain Laurent Loubard !
— Laurent Loubard ? Qui c’est ça ?
Puis, surpris :
— Laurent, notre Français de l’autre soir ?
— La photo de profil est celle de Robert de Niro dans Taxi Driver, mais… Attends, je vais lire à haute voix : « Hey, Brandon, tu te souviens de moi ? On a passé une soirée géniale lundi au Schönes Trinkgelage. » Ostie, oui, c’est lui !
— Laurent Loubard ! s’esclaffe Philippe. Tu parles d’un pseudo merdique !
— « J’ai une bonne nouvelle pour toi et ton ami : je viens tout juste d’avoir le OK pour vous inviter au club hyper sélect dont je vous parlais. Aujourd’hui, c’est la soirée de recrutement de nouveaux membres. Vous devez être à l’adresse que je laisse plus bas à vingt heures quinze précises, pas cinq minutes avant, pas cinq minutes après. Je ne vous charrie pas, c’est sérieux. »
— Franchement…
— « Si vous ne venez pas ce soir, alors ce sera perdu pour vous, il n’y aura pas de deuxième chance. Désolé, mecs, mais c’est comme ça. Je vous suggère de tout annuler si vous aviez un truc de prévu : je vous le répète, c’est unique au monde. Et vous ne parlez de ce message à personne, c’est primordial. D’ailleurs, dès demain matin, je vais le supprimer. Ouais, comme dans la vieille émission Mission impossible. Intrigant, hein ? Une fois sur place, on vous demandera le mot de passe et vous répondrez : M Club. À ce soir j’espère. » Et il nous laisse l’adresse.
Il sourit, excité ; impossible de deviner que, quelques minutes plus tôt, il confiait le plus grand drame de sa vie. Alors que la veille il déchantait sur ses attentes berlinoises, voilà que l’espoir est réactivé par ce simple message.
— Fuck, finalement, il nous bullshitait pas !
Philippe lève une main préventive, peu impressionné.
— Attends, attends… Tu trouves pas ça trop théâtral, ce message ? Tu sais, comme ces avertissements sur les affiches de film, genre « Attention, âmes sensibles, un des films les plus dérangeants de la décennie ! », et quand tu le vois, t’es toujours ben déçu…
— C’est vrai, mais… ça coûte rien d’essayer.
— Je te rappelle qu’il nous a parlé de ce club dans un bar pseudo Fight Club. J’ai pas envie de me retrouver dans un truc violent ou dangereux ou…
— Pas de violence, pas de sexe, ni de danger, il l’a assuré. Il a même dit que c’était calme et « class ».
— Depuis quand les places calmes t’intéressent, toi ?
— C’est un club hyper sélect, c’est ça qui m’intéresse ! C’est tellement mystérieux, c’est ça qui m’allume !
— Et que ce soit illégal, ça te dérange pas ?
— Comment, illégal ? Il a jamais dit ça !
— Il l’a clairement insinué.
Brandon soupire.
— Tu sautes aux conclusions. Et illégal, c’est large en maudit. Prendre de la coke, c’est illégal, aller dans des after, c’est illégal…
Philippe croise les bras et plisse les yeux.
— Et si c’est un piège ?
— Un piège ?
— Cibole, Bran, t’as pas l’habitude d’être si naïf. Laurent a vu qu’on était sur le party, qu’on avait du cash, surtout toi, qu’on était prêts à aller pas mal n’importe où pour avoir du fun… On est des belles proies en maudit. Et veux-tu bien me dire pourquoi un club si sélect accepte deux inconnus comme nous ?
— Il nous accepte pas, on va se rendre à la soirée de recrutement. Juste ça, ça m’allume en maudit.
— Mais pourquoi nous ? En quoi toi et moi avons plus le droit d’aller à cette soirée de recrutement que les autres ? Et cette heure hyper précise, comme si…
— T’as peur de quoi, là ?
Philippe hausse une épaule.
— Qu’on arrive là-bas et qu’on se fasse attaquer par une bande de voleurs.
Brandon a un geste nonchalant.
— Bon, j’avoue que j’y ai pensé, mais j’y crois pas.
— Ah, tiens donc ! Monsieur n’y croit pas ! Voilà un argument de taille et fort rationnel.
— Je veux dire… Trouves-tu que Laurent a l’air d’un criminel organisé à ce point ?
— Trouves-tu qu’il a l’air d’un gars affilié à un des clubs les plus sélects de Berlin ?
Brandon soupire et regarde autour de lui, frustré.
— Franchement, s’il avait voulu nous voler, il nous aurait attendus, lui et sa supposée bande, à la sortie du bar l’autre soir, tu penses pas ?
— Écoute, Brandon, sors tous les arguments que tu veux, la possibilité du piège est pas pantoute invraisemblable, et tu le sais.
Brandon croise les bras, contrarié. Il sait que Philippe a raison, mais il ne peut pas croire qu’il risque de passer à côté d’une expérience unique, qu’il puisse volontairement saboter l’une des raisons pour lesquelles il a choisi cette ville.
— Bon, OK, mettons que c’est un guet-apens. Prévoyons le coup et traînons pas trop de cash. Toi, laisse ta montre et ta bague auxquelles tu tiens tant à l’appart, je sais que c’est Léanne qui te les a données, et on…
— Tu me niaises-tu ? L’idée qu’on se fasse voler t’angoisse pas plus que ça ?
— Je te rembourserai l’argent que…
— Mais c’est pas ça, le problème ! Se faire voler, voyons ! Et si on se fait assommer aussi ?
— Ahhhhh, Phil…
— Ou pire, si après nous avoir volés, ils…
— Ils quoi ?
— Ben, ils…
Il n’ose pas dire le fond de sa pensée. Son ami penche la tête sur le côté.
— Ostie, c’est toi qui me niaises, là ! Ça devrait être toi l’auteur de polars, pas moi !
— C’est juste que…
Silence, et tout à coup, après s’être dévisagés un moment, ils ne peuvent s’empêcher de rire.
— Seigneur, Phil, tu nous entends-tu ? Ç’a juste pas d’allure !
— Je sais, c’est hyper dramatique, mais…
— C’est toi qui es dramatique ! Écoute, si Laurent voulait nous piéger, pourquoi aurait-il insinué que ce club est illégal ? C’est le pire moyen pour attirer des gens, tu penses pas ?
Philippe doit reconnaître que l’argument est bon. Il regarde autour de lui en ricanant. La moitié des tables sont maintenant occupées. Un employé ramasse les bouteilles vides tout en discutant avec un client qui ne semble pas avoir dormi depuis trois semaines. L’écrivain revient à son ami, l’attitude moins méfiante :
— OK, j’exagère sûrement, mais… Je sais pas, y a quand même quelque chose de pas net, là-dedans, tu peux pas dire le contraire…
— Oui, mais justement, c’est un peu excitant… Comme quand on est rentrés dans ce party de motards à Trois-Rivières.
— Le rendez-vous de ce soir me paraît plus risqué, quand même…
— Pas sûr.
Silence. Un groupe de quatre jeunes à une table éclate de rire, puis trinque en allemand. Philippe boit son verre, déchiré. A-t-il raison de nourrir des craintes ou est-il totalement parano ? Ses doutes lui semblent pourtant justifiés. Brandon, qui l’observe depuis un moment, devient tout à coup mal à l’aise. Il promène son doigt sur la table, tergiverse quelques secondes, puis :
— Écoute, Phil, je vais… Tu vas sûrement pas trouver ça cool, mais je pense que c’est maintenant que je vais te demander de rembourser ta dette pour le billet d’avion que je t’ai payé.
Philippe ouvre de grands yeux.
— Pour vrai ?
— Oui. Je pense qu’il y aura pas de meilleur moment.
— Voyons, ça marche pas de même !
— Ben oui, justement. Le deal, c’était que je pouvais exiger une fois, à une occasion, que tu me suives à une sortie ou à un événement, et que tu pouvais pas refuser.
— Pas pour une soirée où on court un danger !
— Arrête, avec ça ! Tu fais exprès pour pas tenir compte de mes arguments ou quoi ? C’est justement parce que je suis convaincu qu’il y a pas de danger que je te le demande maintenant ! Et si j’y vais tout seul, tu vas le regretter ! Convaincu !
Et il est en effet convaincu jusqu’au bout de ses nerfs et son instinct ne l’a jamais trompé ! N’empêche, il a un peu honte d’utiliser cette histoire de « dette », mais vivre cette soirée qu’il sent unique sans son ami lui semble trop triste. Philippe secoue la tête, comme s’il n’y croyait pas. Brandon avance la sienne vers lui :
— Écoute, des petits voleurs vont pas… vont pas tuer deux touristes, ç’a pas d’allure, et tu le sais. Au pire du pire, ils volent notre argent, et c’est fini, on aura eu notre leçon. Mais franchement, j’y crois pas. En plus, si j’entre l’adresse dans Google Maps…
Il pianote quelques secondes sur son cellulaire, puis émet un petit rire entendu.
— … c’est dans Charlottenburg, le quartier le plus riche, le plus bourgeois de Berlin. L’équivalent de notre Westmount. Un endroit peu crédible pour des petits voleurs minables. Mais très approprié pour un club sélect, par contre.
Philippe écoute d’un air morose. Il doit bien admettre que tout ce que Brandon raconte tient la route. Ce dernier ajoute :
— Je pense… je pense qu’on a enfin l’occasion de vivre quelque chose de vraiment spécial.
Et en prononçant ces mots, ses lèvres s’étirent en son fameux Cusson Smile ; Philippe ne peut s’empêcher de se rappeler que chaque fois que son ami a souri ainsi, ils ne l’ont jamais regretté. Et cette simple réflexion, aussi peu rationnelle soit-elle, le rassure. Il soupire :
— De toute façon, j’ai pas ben ben le choix, hein ?
Et il lâche cela avec une rancœur ambiguë, presque ironique, car s’il est frustré que Brandon utilise cette histoire de dette, il n’est pas totalement mécontent que son ami ait justement pris une décision à sa place. Rassuré par cette réaction moins négative qu’il ne le craignait, Brandon lève son verre pour trinquer.
— Tu vas même me remercier, vieux !
Philippe trinque avec une petite moue prudente, puis :
— Le M Club… Juste le nom est poche.
— Bah, j’aime ça, moi.
— C’est pour quoi, M ?
— Peut-être « mystère » ? suggère Brandon avec un clin d’œil.
Son ami rétorque :
— Ou pour « mauvaise blague »…
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À l’appartement, ils se sont demandé s’ils devaient s’habiller chic, mais en se rappelant le look de Laurent, ils ont conclu que non. Ils enfilent donc un pantalon long et une chemise, même si celle de Brandon est évidemment plus « mode ». Ils quittent l’appartement vers dix-sept heures quarante-cinq et traversent leur petit parc, où s’agitent des joueurs de ping-pong, des enfants, trois vieux punks qui boivent de la bière sur le muret et d’autres quidams qui relaxent au soleil, le tout accompagné par de la musique électronique qui sort d’un haut-parleur apporté par un des joueurs de ping-pong. Ils trouvent un boui-boui tout près où ils mangent rapidement des hamburgers.
À dix-neuf heures quarante-cinq, ils se retrouvent sur le boulevard Kurfürstendamm, dans Charlottenburg, et regardent autour d’eux. La longue rue, avec des arbres sur ses trottoirs et sur la plate-bande centrale, est flanquée de commerces de grandes marques, de cafés et de restaus chics, de bâtiments résidentiels impressionnants et peu touchés par les graffitis. La circulation est dense et les nombreux piétons sont, pour la plupart, bien fringués. Brandon lance un regard ironique à son ami :
— Assez inquiétant comme quartier, hein ?
— OK, OK, c’est vrai que l’endroit est rassurant.
Il consulte son cellulaire :
— L’adresse est à quelques minutes de marche.
— On est trop tôt. Laurent a dit huit heures quinze, pas cinq minutes de plus, ni de moins.
— Quand même, on virera pas fous…
— On prendra pas la chance de tout gâcher pour cinq minutes, hein ? Rendons-nous quand même assez proche, pour nous faire une idée.
Ils suivent un moment le boulevard Kurfürstendamm, tournent à droite sur une artère moins agitée, puis, trois coins plus loin, à gauche dans une rue encore plus tranquille. Mais ils s’arrêtent aussitôt.
— C’est dans cette rue, au 5251, à environ cinquante mètres d’ici, explique Brandon. Il faut attendre encore dix-huit minutes exactement.
— Oui, les voleurs de nos jours sont très précis.
— Arrête, niaiseux !
Ils examinent la rue. D’un côté, il y a un parc avec sous-bois, sentiers et bancs pour s’asseoir, et aussi une jolie fontaine. De l’autre, une suite d’immeubles blancs de trois ou quatre étages, aux corniches et frises raffinées, sans balcons mais munis de grandes fenêtres rectangulaires. Pas de commerces, pas de cafés dans cette rue, seulement du résidentiel, et pour des gens qui ont manifestement les moyens. Dans le parc en face, une femme élégante est assise sur un banc et lit un livre alors qu’un couple passe sur l’un des sentiers en discutant tranquillement.
— Alors, Phil ? Tu imagines vraiment une bande de petits escrocs minables nous sauter dessus ici ?
— Pas vraiment, marmonne Philippe, de plus en plus rassuré.
Au loin, un piéton marche sur le trottoir dans leur direction. À une cinquantaine de mètres d’eux, il s’arrête devant une porte et fait le geste de quelqu’un qui sonne. Dix secondes plus tard, il entre dans l’immeuble.
— J’ai l’impression que notre adresse est à peu près là où le gars est entré, observe Brandon.
— Il irait à la même place que nous ?


