Le m club, p.34
Le M Club, page 34
Prinzessin baisse la tête en prenant une gorgée de son Sprite.
— Non, je peux pas. C’est juste au Club qu’on peut faire ça.
— Mais là, c’est une exception, insiste l’écrivain. En plus, avec nous deux, tu pourrais faire ton témoignage en québécois. Avoue que ce serait cool.
L’adolescente le regarde alors d’un œil sévère.
— Michelle me fait assez confiance pour me laisser témoigner, pis vous deux, vous voulez que je la trahisse ?
Et Brandon se rappelle enfin qu’il n’est pas en train d’essayer de manipuler une simple adolescente, mais une meurtrière sans doute pas très équilibrée, dont la tutrice est encore plus dangereuse. De son côté, Philippe blêmit en secouant la tête :
— Non, non, jamais de la vie ! Tu as raison de suivre les règles, bravo !
Prinzessin approuve de la tête, mais tandis qu’elle boit à nouveau, on la sent tout de même un brin déçue et Philippe comprend qu’elle aurait vraiment aimé leur livrer son témoignage. Ils se taisent un moment. Un homme vient rejoindre la femme au roman à la table d’à côté, l’embrasse, et tous deux se mettent à discuter en allemand. Dans la rue, un touriste perdu dans son cellulaire passe près de se faire frapper par un cycliste qui lui crie une insulte en poursuivant sa route. L’adolescente change alors de sujet :
— Alors ? Vous écrivez des livres ? Je pourrais les lire, j’aime ça lire.
— Mes livres sont pas vraiment pour enfants, répond distraitement Philippe, la tête ailleurs.
— Hey, j’ai treize ans, je suis plus une enfant !
— Non, non… bien sûr…
Elle pose quelques questions sur le Québec, auxquelles les deux écrivains répondent chichement, encore préoccupés par tout ce qu’ils viennent d’entendre, puis, au bout de quinze minutes, Prinzessin se lève :
— Ouin, vous êtes pas ben jasants, mais c’était cool pareil. En tout cas, pour ce soir, pensez-y. Ça va être une première !
— On peut pas, répète Philippe.
— Mais on va voir, ça peut peut-être s’arranger, nuance Brandon.
Philippe lui décoche un regard noir tandis que l’adolescente approuve :
— Parfait. Pis si vous venez, dites pas aux autres membres que je vais témoigner : vous êtes pas supposés le savoir… Bye !
Et elle s’en va d’un pas guilleret, sans dire merci pour le Sprite. Brandon se tourne vers son ami, remarque l’air de ce dernier et s’exclame :
— Criss, Phil, on peut pas manquer ça !
— Oui, on peut.
— Tu vas me faire croire que tu veux pas entendre le témoignage de cette petite ?
— J’aimerais ça, mais j’irai pas.
— Une dernière fois…
— Non. Je te le dis, Brandon, c’est un non sérieux. Tu me feras pas encore changer d’idée.
Brandon le regarde attentivement : cette fois, Philippe semble inébranlable, sûr de lui. Il hausse donc une épaule :
— OK, Phil, comme tu veux. Mais moi, je vais y aller.
Philippe, toujours posé, émet tout de même un petit soupir.
— C’est ton choix.
— En effet.
Les deux amis se regardent un moment en silence, comme si l’un voulait faire craquer l’autre, puis Brandon retourne à son clavier :
— Allez, au travail.
Philippe s’y remet aussi.
Ils écrivent un bon moment sans échanger un mot. Si Philippe s’avère beaucoup moins efficace que ce matin, Brandon, lui, file à toute allure. À un moment, il commence à pleuvoir légèrement et comme il est déjà presque dix-sept heures, Philippe propose de rentrer, ce qu’accepte Brandon. Ils réintègrent leur appartement au bout de dix minutes et, alors que la pluie s’intensifie, Brandon annonce qu’il va encore écrire un peu.
— Je pense que je vais terminer mon premier jet d’ici une heure, alors…
— Vas-y, vieux, vas-y ! l’encourage Philippe. Je vais continuer aussi, tiens.
De chaque côté de la table de la cuisine, ils se remettent à écrire, accompagnés par le son de l’averse dehors. À dix-huit heures dix, Brandon recule sur sa chaise, pousse un long soupir et, en posant ses mains de chaque côté de son ordinateur, souffle :
— Et voilà. Premier jet terminé.
Philippe, ravi, applaudit en le félicitant. Brandon le remercie, un peu ému, comme il l’est toujours quand il arrive au bout d’un manuscrit.
— T’es satisfait ?
— C’est juste une première version, alors il reste ben des affaires à arranger, tu sais comment ça marche, mais… oui, je suis content.
— Good ! Faut fêter ça !
— Mets-en ! Un bon restaurant, et après…
Il se tait et regarde son ami d’un air entendu. Philippe devient plus austère.
— Tu vas vraiment y aller, hein ?
— Oui. Désolé, mais oui.
Philippe grimace un drôle de sourire, comme s’il tentait de camoufler une certaine inquiétude sans vraiment y parvenir.
— Tu devrais pas. C’est tellement malsain.
— Juste pour écouter le témoignage de la petite. Après, je reviens.
— C’est malsain, Bran.
Brandon sent que son ami a raison. Et comme il ne veut pas changer d’idée, il s’empresse de se lever en clamant :
— Allez ! Une bière pour commencer !
Philippe approuve, mi-figue, mi-raisin. Brandon constate qu’ils n’ont plus de bière et annonce qu’il va en acheter.
— Il ne pleut presque plus, c’est le bon moment. Allez, à tout de suite !
Et il sort.
Toujours assis, Philippe referme l’écran de son ordinateur en soupirant. Que peut-il faire ? Il ne peut pas lui interdire d’y aller. Brandon est un adulte. Enfin, supposément.
Mais le témoignage de cette adolescente, quand même…
Il secoue la tête. Rien à faire. Il n’ira pas.
Il toise l’ordinateur de Brandon et esquisse un sourire. Comment arrive-t-il à écrire si vite ? Bien sûr, c’est de la littérature de genre, mais quand même…
Une bouffée de jalousie, Philippe ?
Il pianote de ses doigts sur la table. Comme il s’agit d’une première version, ça doit être écrit maladroitement, de manière un peu confuse. D’ailleurs, il n’a jamais vu un premier jet de Brandon.
Il fixe toujours le vieil ordinateur de son ami, dont le couvercle est relevé. Ses doigts pianotent toujours contre le bois de la table.
Il se lève et va s’asseoir devant l’appareil. Allez, un petit coup d’œil, Brandon ne va pas lui en vouloir pour ça. L’écran de veille ne s’est pas enclenché et la fin du roman est là, sous ses yeux. Philippe lit le dernier paragraphe :
« Et il regarde le fleuve quinze mètres plus bas qui, malgré son courant bruyant et violent, lui promet la paix. Et ce constat lui lacère l’âme, cette âme qu’il a perdue une première fois en plantant cette seringue fatale il y a six mois, et qu’il va perdre à nouveau dans quelques secondes. »
L’intention de Philippe était de voir à quoi ressemblait le style d’un premier jet chez son ami, mais cette intention disparaît aussitôt que ces mots lui sautent aux yeux. Il fronce les sourcils, puis relit le paragraphe. Manifestement, le personnage est sur le point de se suicider, incapable de vivre avec quelque chose de terrible qu’il a commis six mois plus tôt…
… quelque chose de relié à une seringue qu’il a plantée…
— Ben voyons donc, marmonne-t-il.
Il devrait attendre que Brandon revienne et le questionner directement, pour voir s’il se trompe. Mais il se met à lire les paragraphes précédents, puis les deux pages finales complètes. Ensuite, les traits durs, il retourne au début du manuscrit et parcourt rapidement les deux premières pages… puis il en saute une dizaine et lit quelques paragraphes…
… puis d’autres pages…
♦︎
À la petite épicerie qui tient lieu de dépanneur, Brandon achète un six pack de bières, remercie d’un « Danke » trop enthousiaste le caissier, mais, sur le point de sortir, constate que l’averse bat à nouveau son plein. Il décide d’attendre un peu et, debout près de la porte, songe à son manuscrit. Oui, il est content, mais depuis ses visites au M Club, il constate qu’il y a plein de trucs qu’il peut améliorer, ce qu’il a bien l’intention de faire dans la version deux. Christoph, par exemple, va renforcer son personnage principal, c’est clair. Mais il réalise bien qu’il ne pourra jamais atteindre à travers la fiction la véracité des membres du Club. Il faudrait, pour cela, que lui-même vive quelque chose de semblable. La noirceur dans laquelle il a baigné quand il était jeune s’en approche en partie, mais pas complètement, et il s’agit d’autre chose de toute façon. Néanmoins, ces deux visites au M Club ne pourront pas nuire pour son deuxième jet, et y retourner ce soir ne fera pas de tort non plus. Être le plus près possible de ces gens ne peut faire de lui qu’un meilleur écrivain. Et Philippe le conçoit moins que lui parce que ses protagonistes ne se comparent pas aux personnages de Brandon.
Il soupire. Il aimerait tout de même que son ami l’accompagne ce soir, pour une dernière fois. Mais s’il refuse, tant pis.
« Et l’histoire de ton roman, tu vas lui en parler quand ? »
Il soupire. Il s’était dit qu’il lui en parlerait dès la fin du premier jet, mais on dirait qu’il veut encore repousser ce moment. Allons, d’ici la fin du voyage. Ouais, il le faut. Régler ça avant leur retour. De toute façon, il va comprendre : le témoignage que Brandon a à moitié inventé lors de leur première soirée au M Club a tout de même préparé le terrain…
La pluie cesse enfin et il se met en route. Brandon déverrouille la porte en bas, monte l’escalier, entre dans l’appartement et se dirige droit vers la cuisine en criant :
— Et voilà ! J’ai même trouvé de la brune !
En apercevant l’air de Philippe, toujours assis à la table, il comprend que quelque chose cloche. Il dépose le six pack sur le comptoir.
— Ça va pas ?
Il remarque enfin que son ami est assis devant son ordinateur. Tout son enthousiasme retombe d’un coup. Il ferme les yeux en laissant l’air sortir longuement par son nez, puis ouvre une bière en marmonnant :
— T’étais pas supposé l’apprendre comme ça…
— C’est pour ça que t’étais si bon, en racontant notre faux meurtre. T’improvisais pas : tu l’avais déjà écrit !
— Si tu fouillais pas dans mes affaires, tu l’aurais appris de manière moins choquante.
— Ah ouais ? Je l’aurais appris comment ? En le lisant une fois imprimé et sorti dans toutes les librairies ?
— Mais non, bien avant ça, voyons. Je voulais justement t’en parler cette semaine.
Il a ouvert une seconde bière qu’il tend vers Philippe, mais celui-ci l’ignore et continue, hargneux :
— Pis ça te tentait pas de m’en parler avant ?
— Je parle jamais de mes romans à personne pendant que j’écris, même pas à toi, tu le sais.
— Criss, me semble que ce coup-là, ça aurait mérité une exception !
— Philippe…
Il prend une gorgée de sa bouteille, demeure calme, parle lentement.
— … t’es écrivain toi aussi, tu sais qu’on s’inspire toujours de la réalité…
— Voyons, t’as jamais fait ça !
— Parce qu’avec le genre d’histoires que j’écris, j’avais pas eu d’occasion. Mais là, j’en avais une.
— T’appelles ça une occasion ? L’agression de Léanne, une occasion ?
— Non, c’est pas… Come on, Phil, t’es le premier à t’inspirer de ce que tu vis quand t’écris, avec tes propres remords et…
— Attends une minute, là ! le coupe Philippe en se levant. Ça concerne juste ce que je vis moi, pas les drames des autres ! Toi, t’écris carrément sur l’agression de ma blonde ! Pis pas juste sans m’en parler, mais sans lui en parler à elle ! Ostie, à elle, la victime !
Il monte le ton et Brandon lui fait signe de se calmer.
— Philippe, prends une bière et…
— Fourre-toi-la dans le cul, ta câlice de bière !
— Ben voyons, t’es ben intense ! Écoute-moi, là : premièrement, j’ai changé plein d’affaires…
— Ah, ben oui ! Ton personnage se venge seul au lieu d’être aidé par un ami ! Gros changement !
— Pas juste ça ! Les noms, le lieu, le… Je donne vraiment pas de détails de l’agression, d’ailleurs ! J’imagine que t’as surtout lu une partie du début, c’est ça ? Quand tu vas lire le reste, tu vas voir que l’agression pis le meurtre avec la seringue, c’est juste le point de départ ! Ce qui m’intéressait, c’était l’idée de la vengeance et de ses conséquences catastrophiques, la culpabilité et le cercle vicieux de cet engrenage et… Mon personnage va même tuer un flic qui se doute que c’est lui le tueur ! On est loin de ta vie personnelle ! L’agression, c’est au début, après c’est tout inventé !
— Je m’en fous que ce soit juste le point de départ, tu t’es servi de notre vie privée sans nous en parler, j’arrive pas…
Philippe secoue la tête. Brandon se passe les deux mains sur le visage, comme s’il sortait de la douche.
— Phil, cette idée de roman là, je l’ai eue quelques semaines après l’agression de Léanne, mais je me suis tout de suite dit : non, pas ça. J’ai publié d’autres choses depuis, mais cette idée-là me sortait pas de la tête, alors j’avais pas le choix, il fallait que je l’écrive. Tu le sais que je vous en aurais parlé, à Léanne et toi, hein ? Tu penses quand même pas que j’aurais été assez con pour rien vous dire avant qu’il soit publié !
— T’aurais dû nous en parler avant de le commencer, Brandon, avant !
— OK, j’aurais dû, ben oui, t’as raison, pis ça aurait changé quoi ?
— J’aurais pu te dire non.
— Hein ?
Philippe est tout à coup plus posé, mais son regard s’emplit d’une provocation mauvaise.
— J’aurais pu te dire non, que je voulais pas que tu l’écrives. Comme je pourrais te le dire maintenant.
Brandon cligne des yeux, désorienté.
— Ben, je… Écoute, je peux encore changer la scène de l’agression pour que ça ressemble encore moins à…
— T’aurais beau la transformer autant que tu veux, Léanne et moi, on saura tout le temps ce qui t’a inspiré.
— C’est sûr, mais…
— Alors, si je te dis non maintenant, tu vas faire quoi ?
Brandon se tait à nouveau, puis ose un petit ricanement incrédule.
— Philippe, tu peux pas… Ça fait sept mois que je travaille là-dessus…
— Et voilà !
— Comment, et voilà ?
— Tu m’en as pas parlé avant parce que tu voulais me mettre devant le fait accompli !
— Criss, on dirait que j’ai eu raison ! Regarde, tu m’aurais dit non !
— Je le sais pas si je t’aurais dit non, mais tu voulais pas prendre de chance ! Pis c’est ça qui me déçoit le plus, Brandon, qui… qui m’écœure le plus ! Pis si je te disais non maintenant, je passerais pour un ostie d’égoïste hein ? C’est ça que tu veux que je ressente !
— Ça fait des années que tu me dis que des personnages basés sur du vrai monde, c’est plus crédible, pis pour une fois que je le fais un peu, juste un peu, tu me le reproches !
— Ostie que t’es de mauvaise foi, Brandon Cusson ! T’es tellement de mauvaise foi ! Un vrai manipulateur ! C’est toujours ça que tu fais, manipuler ! Comme tu manipules tes personnages superficiels qui servent juste ton intrigue…
— Quoi ? Mes personnages quoi ?
— … pis comme tu me manipules depuis des années chaque fois que t’as le goût de faire le party ou des niaiseries que tu veux pas faire tout seul !
— Hey, t’es le premier à être ben content quand je te sors de…
— Comme tu m’as manipulé pour me convaincre d’aller dans c’te câlice de club de tarés !
— C’est sûr que pour toi cette place-là est moins intéressante ! Comparés à tes personnages bourgeois pis straight, les membres du M Club ont beaucoup trop de vécu !
— Hey, faut le faire en ostie ! C’est toi qui te sers de ma vie dans mon dos pis c’est moi qui me fais mépriser !
— Ben oui, mais calvaire ! As-tu entendu tout ce que toi, tu viens de me dire ?
Ils se regardent alors tous les deux, à la fois bilieux et interdits, et dans leur visage on peut lire la même interrogation douloureuse : mon Dieu, qu’est-ce qui vient de se passer ?
Philippe se dirige vivement vers la porte.
— Phil, attends…
Le claquement lui indique que son ami est déjà sorti. Brandon se laisse tomber sur une chaise, s’envoie une longue gorgée de bière, puis toise la bouteille que Philippe n’a même pas entamée.
Il soupire. Il sait que Philippe a raison. Brandon aurait dû lui en parler dès le début. Et s’il ne l’a pas fait, ce n’est que par lâcheté.
Il va donner un peu le temps à son ami pour décompresser, puis il lui écrira pour lui offrir ses excuses et pour lui demander de revenir afin de régler ça. Ce n’est pas leur première altercation, quand même. Quoique ce soir, c’est allé plus loin que d’habitude…
« Mais accepterais-tu de changer totalement le point de départ de ton roman s’il te le demandait ? »
Il prend une autre gorgée, taciturne.
♦︎
Philippe marche sans destination précise. Quand la pluie recommence, il entre dans le premier bar qu’il croise, un établissement aux couleurs criardes qui diffuse de la musique électronique trop forte. Durant l’heure qui suit, malgré la foule bruyante, il se retire dans une bulle où il peut ruminer ses idées noires tout en buvant une bière, puis une seconde.
Il sent alors son cellulaire vibrer et le consulte : c’est Brandon qui laisse un message sur Messenger, mais Philippe ne le lit pas. Qu’il aille au diable.
Il finit par sortir lorsque la pluie s’arrête, erre un moment à la recherche d’un restaurant, réalise qu’il n’a aucune idée du type de nourriture qu’il souhaite manger et entre enfin au hasard dans un truc asiatique. Dans l’autre heure qui suit, alors qu’il mange, son cellulaire vibre trois fois, mais il n’y accorde aucune attention. Il n’arrive pas à concevoir tout cela autrement que comme une trahison, même s’il sait que telle n’était pas l’intention de Brandon. Ce dernier est prêt à modifier certains éléments de son roman, mais ça n’excuse pas qu’il aurait dû lui en parler avant. Et ça n’excuse surtout pas les autres trucs méprisants qu’il a lancés.


