Le m club, p.3
Le M Club, page 3
— C’est très austère, commente Philippe. On doit être dans l’ancien Berlin-Est.
Lorsqu’ils descendent, ils regardent autour d’eux : on dirait presque que les bâtiments ont été construits dans un terrain vague qui n’a pas encore cédé toute sa place au béton.
— Il paraît qu’il y a certains coins très beaux, à Berlin, mais c’est manifestement pas ici, commente Philippe.
Après leur souper dans un restaurant italien acceptable, ils vont prendre un verre dans un petit bar très fréquenté, près du Berghain. À leur deuxième gin tonic, Brandon lève un drapeau jaune :
— Ça va être notre dernier : oublie pas que si on a l’air soûl dans la file, ils vont nous virer de bord.
— De toute façon, je suis pas sûr qu’ils vont laisser entrer deux mononcles comme nous…
— Premièrement, quarante-deux et quarante-cinq ans, c’est pas si vieux…
— Woh, woh, quarante-quatre, mon ostie.
— … et deuxièmement, à Berlin, c’est « vivre et laissez vivre ». Dans un même bar, il peut y avoir tous les âges, tous les styles, tous les genres. Regarde juste ici, autour de toi. De toute façon, on est cool, on est relax, on est brillants… Et on est beaux, surtout moi…
— Évidemment.
— … et on est hyper habiles socialement.
— Ça, par contre, c’est toi pour vrai.
— Avec un verre dans le nez et moi comme leader, t’es pas si pire.
— Trop gentil.
Ils boivent une gorgée, puis Brandon adopte son air d’adolescent qui se promet une bonne soirée.
— Veiller à Berlin, c’est pas banal, hein ?
Philippe devient un peu plus sérieux.
— Tu penses que tu vas être capable de résister ?
— À quoi ?
— Ben… à la tentation féminine, disons.
Sans hésiter, Brandon hoche la tête.
— Absolument. Je peux avoir du fun sans coucher avec une fille, tu le sais. Et puis, j’ai jamais trompé une de mes blondes.
— T’as pas eu le temps.
— Comment, j’ai pas eu le temps ?
— Ben, ta plus longue relation avec une fille a duré deux ans…
— Cinq ans. Avec une fille qui s’appelait Alexandra. On se connaissait pas encore, toi et moi. Et avec Coralie, mine de rien, ça fait sept mois. Ça s’en vient solide.
— Hiiiiiiii, je comprends !
— Arrête, je suis sérieux.
— Je te crois. Je te crois quand tu dis que ça s’en vient sérieux et je te crois quand tu dis que t’as pas l’intention de tromper ta blonde.
— J’ai pas l’intention, non. Même si je sais que personne est à l’abri d’un dérapage.
— Parle pour toi.
Brandon hausse un sourcil.
— Ben là, Phil, tu peux pas dire ça.
Philippe soupire et s’appuie au fond de la banquette.
— Une fois, Brandon. Juste une fois. Et tu sais à quel point je m’en veux.
— Oui, je le sais. Faudrait que t’en reviennes, d’ailleurs. Et puis, il y avait un contexte.
— Ça, c’est la raison que je me suis donnée. Mettre ça sur le dos de Léanne sous prétexte qu’elle refusait de baiser depuis des mois… Dégueulasse, comme justification.
— T’as jamais mis ça sur son dos.
— Indirectement, oui. Elle avait été agressée, criss, j’aurais dû être plus patient. Mais non : j’ai été faible et lâche.
— T’as été humain, comme ça arrive à tout le monde. On va pas revenir là-dessus.
— Je m’en veux encore, j’y peux rien.
— Donne-toi un break, Phil… C’est arrivé dans un salon du livre avec une fille que t’as jamais revue.
— Des fois, je me dis que je devrais le lui avouer…
— Non, non, non, ciboire, fais pas ça, ça donnerait rien ! Ton couple va bien, maintenant ? Tu l’aimes toujours ?
— Mets-en.
— Bon, ben tout est correct.
Philippe fixe son verre d’un air grave. De la cuisine, on entend un plat éclater sur le sol, suivi d’un juron en turc.
— Bref, ça m’arrivera plus. Je me sens tellement coupable. Et j’essaie justement de me servir de ces remords-là pour comprendre et analyser ceux de mon personnage, mais… c’est pas évident, c’est compliqué. C’est difficile de retourner fouiller là-d’dans.
Brandon se rembrunit un peu.
— T’es pas obligé de te servir de ce que t’as vécu.
— C’est toujours plus riche de donner à ses personnages des émotions et des expériences qu’on a vécues…
— Donc, pour que mes polars soient meilleurs, il faudrait que j’aie déjà tué quelqu’un moi-même ?
Philippe, pendant une seconde, semble pris au dépourvu, comme s’il réalisait la maladresse de son commentaire, puis ricane.
— Ben non, voyons, c’est pas ça que… Écoute, je les aime tes polars, tu le sais, je te trouve super bon, t’as pas le succès que t’as pour rien. C’est juste que quand on écrit, toi et moi, on cherche pas la même chose. Moi, je fais de l’introspection intense. Toi, tu construis des maudites bonnes histoires.
Il dit ça sincèrement, en insistant sur « maudites bonnes », ce qui flatte Brandon. Ce dernier plisse les yeux et marmonne :
— T’as peut-être raison quand même…
— Quoi, ça ?
— Si j’avais déjà tué quelqu’un, mes personnages seraient meilleurs…
Philippe éclate de rire, aussitôt imité par son ami. Celui-ci regarde l’heure : vingt-trois heures cinq. Il termine son verre d’un trait puis, avec un sourire complice :
— Bon. On y va ?
♦︎
Ils arrivent dans une petite rue laide et dégagée et passent devant une sorte de kiosque qui vend de la bière et diffuse de la musique techno plutôt forte. À gauche du kiosque s’ouvre une allée flanquée d’arbustes et d’arbres, qui doit faire une quarantaine de mètres, et tout au bout apparaît le Berghain, immense bloc de béton avec une devanture de colonnes sévères qui ressemble moins à une discothèque qu’à une sorte de banque victorienne. La file commence à peu près au milieu de l’allée et compte pour le moment une cinquantaine de personnes. Elles sont de tous âges, même si le noyau dur se situe fin vingtaine début trentaine. Et si la couleur noire est effectivement dominante pour les vêtements, les styles sont très variés quoique plutôt sobres, sauf quelques exceptions.
Brandon et Philippe se placent au bout de la file. Aucun groupe de plus de trois personnes, peut-être quatre ; ils parlent avec calme, sans s’énerver, rient sans emphase, et personne n’a de bière dans les mains. Brandon spécule :
— Avec ce que je vois, y a pas vraiment de raison qu’on entre pas.
Il a confiance, bien sûr, comme toujours. Ils discutent donc tous deux de tout et de rien, discrètement. À minuit, les portes s’ouvrent et la file commence à avancer lentement, tandis que d’autres individus s’ajoutent au bout. Les deux écrivains peuvent entendre la musique techno qui provient de l’intérieur, annonçant ainsi non seulement un son extrêmement puissant, mais d’une qualité hors du commun. Philippe, qui observe le processus d’entrée depuis quelques minutes, s’inquiète.
— Criss, au moins la moitié du monde est refusée ! Peut-être plus !
— Relaxe, on va entrer.
— J’essaie de voir le lien commun entre ceux qui sont virés de bord, et j’en vois pas !
— Relaxe, je te dis.
Enfin, après une vingtaine de minutes, ils y sont presque, il ne reste que quatre personnes devant eux. Les deux premières sont acceptées. Au tour des deux autres : le portier, impassible, secoue la tête en un signe de dénégation et le couple dans la vingtaine tourne les talons, déçu mais en silence. Et à la vue du portier, on peut comprendre pourquoi ils ne protestent pas. Portant jeans, veston de cuir sombre, t-shirt noir et immense chaîne autour du cou, l’homme, qui a au moins cinquante-cinq ans (et peut-être plus) a les cheveux gris lissés vers l’arrière, une barbe presque totalement blanche et des lunettes semi-teintées. La moitié gauche de son visage est couverte de tatouages représentant des barbelés qui lui grignotent le front et la joue et qui s’étirent sous l’œil pour descendre jusque dans le cou. Deux anneaux lui traversent la lèvre inférieure et deux petites cornes lui sortent de chaque narine. Chez plusieurs, ce serait caricatural ; chez lui, c’est saisissant.
Les deux Québécois se retrouvent devant lui. Brandon joue les débonnaires, vaguement souriant, tandis que Philippe se tient tout raide, comme si un médecin qui l’examinait lui aurait demandé de ne pas bouger. Les lunettes à moitié teintées du portier laissent entrevoir ses yeux calmes, plutôt doux mais intenses. Le portier les considère une seconde, sans émotion, puis secoue la tête avant d’articuler d’une voix neutre en anglais :
— Not tonight.
Philippe exhale un soupir résigné. Mais Brandon cligne des yeux d’incrédulité.
— Hein ? Ben voyons !
Il se reprend aussitôt en anglais :
— Mais pourquoi1 ?
— C’est comme ça.
— Brandon, laisse faire, on y…
— Mais donne-nous au moins une raison, come on !
Dans la file, deux ou trois personnes commencent à huer l’entêté. Le portier, lui, ne regarde même plus les deux clients et attend patiemment la fin de la petite crise en rigolant avec deux collègues derrière lui. Philippe prend maintenant son ami par le bras :
— Envoye, on se pousse avant qu’on se fasse lyncher.
Brandon souffle avec mépris par le nez puis abandonne. Tandis qu’ils rebroussent chemin et que la musique descend en intensité, Philippe hausse les épaules, bon joueur.
— Qu’est-ce que tu veux, on aura au moins essayé…
— Mais ç’a pas d’allure ! Faut au moins qu’il nous donne une raison, sinon c’est n’importe quoi !
Il n’arrive tout simplement pas à croire que lui, un spécialiste de la fête, un expert en relations sociales, vient d’être carrément rejeté.
— En quoi ils étaient mieux que moi, les autres qui entraient, hein ?
— T’aurais dû lui dire que t’étais Brandon Cusson, un des auteurs les plus populaires du Québec.
— Ben voyons ! Il aurait pas…
Il comprend enfin que son ami se moque de lui. Désarçonné, il ricane en se frottant la nuque.
— Ahhhhhh, criss… Ben tant pis ! Ils sauront jamais ce qu’ils manquent !
Il est blessé dans son orgueil, mais pas question de gâcher sa soirée pour ça. Il ajoute même :
— On pourra toujours essayer samedi prochain. Si on va s’acheter des accessoires un peu plus dark, peut-être que ça marchera… Nos souliers, par exemple, je pense qu’ils étaient trop straight.
— Hmmm… On verra…
Ils ont maintenant rejoint la rue et ils s’arrêtent en regardant autour d’eux.
— On va où, maintenant ? s’interroge Brandon. J’ai pas apporté le guide, alors je connais pas les autres boîtes populaires… On pourrait regarder sur Internet pour…
Philippe rappelle à son ami que le Kulturbrauerei, près de leur appart, propose une soirée années 80. C’est évidemment une boîte moins branchée que le Berghain, mais au moins ils pourront très certainement y entrer. Brandon frotte sa barbe, pas tout à fait convaincu.
— Come on, Bran, on va pas se mettre à chercher un autre club, y est passé minuit, on vient de perdre une heure et demie !! Allez, on y va !
Brandon, gagné par l’enthousiasme simple de son ami, sourit en hochant la tête.
— OK. Et on prend un taxi pour pas perdre plus de temps.
♦︎
Au Kulturbrauerei, il y avait une file de six personnes seulement. N’empêche que le place était pleine à craquer et la musique vraiment bonne. Au moins les deux tiers des clients, peu importe leur âge, étaient habillés à la mode des années 80, de manière ostentatoire et humoristique. Après avoir bu une bière à toute vitesse, les deux écrivains rejoignent la piste et dansent sur Billy Idol, Eurythmics et une chanson allemande qu’ils ne connaissaient pas.
En revenant des toilettes, Philippe aperçoit son ami au bar qui discute avec trois personnes, deux filles et un gars, habillés selon le thème de la soirée. Cette scène ne l’étonne pas ; ce n’était qu’une question de temps avant que Brandon s’intègre à un groupe. Philippe s’approche, à la fois timide et ravi. Brandon, qui doit presque crier pour se faire entendre, le prend par les épaules :
— Hey ! Je vous présente mon grand chum Philippe Corriveau. Philippe, voici Hannah, Judith et Reimund, de vrais Berlinois.
Le trio paraît enchanté de rencontrer des touristes du Québec. Pendant les vingt premières minutes, Philippe, comme d’habitude, parle peu, tout de même très heureux de rencontrer ces gens, et c’est Brandon qui explique le but de leur voyage avec volubilité. Les Allemands finissent par demander quel genre de livres ils écrivent ; Philippe, qui parle enfin vraiment pour la première fois et qui s’exprime dans un anglais presque parfait, répond laborieusement que ses romans s’intéressent à l’intériorité complexe d’individus déchirés par des émotions contradictoires, ce qui rend les trois Allemands perplexes. Brandon, plus concret, explique qu’il écrit des polars violents et sombres, qui se déroulent à Montréal. Les échangent se poursuivent et les deux Québécois comprennent que Hannah et Reimund forment un couple, que Judith est leur amie, que les deux premiers ont fondé une boîte de marketing quelques années plus tôt et que la troisième est vétérinaire. À un moment, Reimund, qui est allé googler le nom des deux auteurs, s’exclame en fixant son cellulaire :
— Seigneur, Brandon, mais t’es une vraie star chez vous !
On le félicite, on lève son verre, on commande une tournée de shooters. Brandon est fier, mais demeure modeste, comme toujours. On lui demande s’il est traduit en Allemagne, il répond que oui mais que les ventes internationales sont beaucoup plus modestes que celles au Québec. Judith dit qu’elle va se trouver un livre de lui en allemand dès demain. Hannah, qui remarque qu’ils couvrent Brandon d’éloges au détriment de Philippe, qui écoute docilement, demande enfin à ce dernier si sa carrière à lui marche bien. Philippe se lance dans un exposé un peu longuet dans lequel il explique qu’il n’en vend vraiment pas assez pour en vivre, que très peu d’auteurs dans son pays y arrivent (comme partout dans le monde, d’ailleurs, souligne-t-il), qu’il doit enseigner dans un cégep (une école pour les 17-20 ans, précise-t-il), que ses romans sont plus exigeants que bien d’autres, mais qu’il connaît tout de même un certain succès d’estime. Brandon, généreux, ajoute que son ami est un grand écrivain, « bien meilleur que moi, en fait ! » ; évidemment, Philippe râle que non, non, c’est faux, Brandon réplique mais oui, c’est vrai, tous deux font semblant de s’obstiner, au grand amusement des trois autres qui paient une tournée pour célébrer cette complicité d’auteurs.
Les cinq compagnons passent les deux heures suivantes à danser et discuter, le tout dans la simplicité, le plaisir et la bonne humeur, sans oublier la bière et les tournées de shooters, la plupart payées par Brandon. Maintenant passablement ivre, Philippe est plus à l’aise, intervient plus souvent, mais lâche à deux occasions des blagues incompréhensibles qui tombent totalement à plat, heureusement récupérées avec brio par son ami. Et même si le trio berlinois s’intéresse aux deux hommes, c’est clairement Brandon le centre d’attention. Philippe le remarque, mais ne s’en formalise pas. De toute façon, sans Brandon, il n’aurait jamais autant de plaisir dans ce genre d’occasion, même qu’il ne ferait que rarement la fête. Grâce à lui, il lui est même arrivé, parfois, de démontrer une audace totalement inattendue.
La soirée se poursuit, les verres s’empilent, Philippe finit par remarquer les regards peu équivoques que Judith décoche à l’écrivain vedette depuis un petit moment, surtout sur la piste de danse. À trois heures moins dix, Reimund et Hannah annoncent qu’ils vont rentrer. Judith, après hésitation, annonce aussi son départ : comme Brandon ne lui a pas vraiment rendu ses œillades coquines pendant la soirée, elle a bien compris qu’il ne se passerait rien, ce qu’elle accepte sans rancune. Reimund précise qu’ils reviendront samedi prochain, puis ils quittent tous les trois le club.
— Sympas, hein ? crie Philippe à son ami pour couvrir la musique.
— Ouais, vraiment.
— En tout cas, bravo !
— Pourquoi ?
— Judith… Elle voulait coucher avec toi, c’était évident. Et t’as résisté, donc bravo !
Brandon, en roulant des yeux, rétorque :
— Je te l’ai dit que ça m’intéressait pas. Je suis venu à Berlin pour écrire et vivre une expérience hors du commun, pas pour un vulgaire adultère.
Au cours des vingt minutes suivantes, ils dansent encore sur deux chansons, puis Brandon propose de rentrer. Philippe s’en étonne, convaincu que son ami allait fermer la place (et Dieu seul sait à quelle heure ça ferme ici), mais il est vrai qu’à deux, l’ambiance s’avère moins festive. Et puis, il est quand même trois heures dix.
Dans la rue, ils marchent d’un pas qui indique clairement leur état d’ébriété avancé. Ils croisent d’autres fêtards qui déambulent et, en constatant que plusieurs ont une bière à la main, Brandon s’exclame :
— C’est vrai, on peut boire partout, ici. Et tu vois ? Ça crée pas de chaos, pas d’émeute ! On devrait permettre ça à Montréal !
— On revient samedi prochain ?
— Ici ? Pourquoi ?
— Ben, ils étaient cool, non, les trois Berlinois ? Et le bar est vraiment le fun.
— Hmmm… C’est vrai, mais c’était quand même pas un club si spécial, hein ? Comme je t’ai dit tantôt, on devrait réessayer le Berghain. Ou un autre gros club du même genre.
— Ouain…
Ils marchent quelques minutes en silence. Le quartier, maintenant plus résidentiel, est tranquille, puis ils arrivent au petit parc près de leur appartement. À cette heure, il est vide, sauf trois jeunes, assis sur le muret de briques, qui rigolent en buvant des bouteilles de fort. En face, le Wohnzimmerbar est fermé. Tandis que Brandon, devant la porte de leur immeuble, sort la clé de sa poche, Philippe, la voix rendue mollasse par l’alcool, articule péniblement :


