Complete works of gustav.., p.213

Complete Works of Gustave Flaubert, page 213

 

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  CHAPITRE 2

  Frédéric trouva, au coin de la rue Rumford, un petit hôtel et il s’acheta, tout à la fois le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre et un cabinet. L’idée lui vint d’y loger Deslauriers. Mais, comment la recevrait-il, elle, sa maîtresse future ? La présence d’un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.

  Il acheta les poètes qu’il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre ; il pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans marchander.

  D’après les notes des fournisseurs, Frédéric s’aperçut qu’il aurait à débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris les droits de succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille ; comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du Havre d’en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette chose vague, miroitante et indéfinissable qu’on appelle le monde, il demanda par un billet aux Dambreuse s’ils pouvaient le recevoir. Madame répondit qu’elle espérait sa visite pour le lendemain.

  C’était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut de l’escalier, se mit à marcher devant lui.

  Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux buissons d’or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de l’Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d’imposant et de diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

  Enfin il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles mignons et qu’éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d’elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s’asseoir, mais sans paraître surprise de ne l’avoir pas vu depuis longtemps.

  On vantait, quand il entra, l’éloquence de l’abbé Cœur. Puis on déplora l’immoralité des domestiques, à propos d’un vol commis par un valet de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne ; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu’on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d’une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils s’en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient. à des douairières fatiguées, d’autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer pour les grands-pères.

  Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu’on parlait d’un malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s’il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt contrainte de s’en priver, car elle allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement ; c’était se conduire en véritable mère de famille.

  Frédéric l’observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et d’une fraîcheur sans éclat, comme celle d’un fruit conservé. Mais ses cheveux, tire-bouchonnés à l’anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d’un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d’un écran japonaise, pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine.

  Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle. Mme Dambreuse n’en savait rien. Il concevait cela, du reste : Nogent devait l’ennuyer. Les visites augmentaient. C’était un bruissement continu de robes sur les tapis ; les dames posées au bord des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux ou trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut impossible à suivre, et Frédéric se retirait quand Mme Dambreuse lui dit

  — “Tous les mercredis, n’est-ce pas, monsieur Moreau ?” rachetant par cette seule phrase ce qu’elle avait montré d’indifférence.

  Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée d’air ; et, par besoin d’un milieu moins artificiel, Frédéric se ressouvint qu’il devait une visite à la Maréchale.

  La porte de l’antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria :

  — “Delphine ! Delphine ! — Est-ce vous, Félix ?”

  Il se tenait sans avancer ; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mousseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.

  — “Ah ! pardon, monsieur ! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute ! je reviens !”

  Et il resta seul dans la salle à manger.

  Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux, en se rappelant le tapage de l’autre nuit, lorsqu’il remarqua au milieu, sur la table, un chapeau d’homme, un vieux feutre bossué, gras, immonde. A qui donc ce chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe décousue, il semblait dire : “Je m’en moque après tout Je suis le maître !”

  La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l’y jeta, referma la porte (d’autres portes, en même temps, s’ouvraient et se refermaient), et, ayant fait passer Frédéric par la cuisine, elle l’introduisit dans son cabinet de toilette.

  On voyait, tout de suite, que c’était l’endroit de la maison le plus hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages tapissait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une table de marbre blanc s’espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue ; des planches de cristal formant étagère au-dessus étaient encombrées par des fioles, des brosses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des boîtes à poudre ; le feu se mirait dans une haute psyché ; un drap pendait en dehors d’une baignoire, et des senteurs de pâte d’amandes et de benjoin s’exhalaient.

  — “Vous excuserez le désordre ! Ce soir, je dîne en ville.”

  Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et haussant jusqu’à lui leur museau noir :

  — “Voyons, faites une risette, baisez le monsieur.” Un homme, habillé d’une sale redingote à collet de fourrure, entra brusquement.

  — “Félix, mon brave”, dit-elle, “vous aurez votre affaire dimanche prochain, sans faute.”

  L’homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles comme à l’hôtel Dambreuse. Puis il causa théâtres ; on donnait le soir à l’Ambigu une représentation extraordinaire.

  — “Irez-vous ?”

  — “Ma foi, non ! Je reste chez moi.”

  Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission. L’autre jura qu’elle “rentrait du marché” .

  — “Eh bien, apportez-moi votre livre ! — Vous permettez, n’est-ce pas ?”

  Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque article. L’addition était fausse.

  — “Rendez-moi quatre sous !”

  Delphine les rendit, et, quand elle l’eut congédiée

  — “Ah ! Sainte Vierge ! est-on assez malheureux avec ces gens-là !”

  Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres, et établissait entre les deux maisons une sorte d’égalité fâcheuse.

  Delphine, étant revenue, s’approcha de la Maréchale pour chuchoter un mot à son oreille.

  — “Eh non ! je n’en veux pas !”

  Delphine se présenta de nouveau.

  — “Madame, elle insiste.”

  — “Ah ! quel embêtement ! Flanque-la dehors !”

  Au même instant, une vieille dame habillée de noir poussa la porte. Frédéric n’entendit rien, ne vit rien ; Rosanette s’était précipitée dans la chambre, à sa rencontre.

  Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s’assit dans un des fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue ; puis se tournant vers le jeune homme, doucement :

  — “Quel est votre petit nom ?”

  — “Frédéric.”

  — “Ah ! Federico ! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça ?”

  Et elle le regardait d’une façon câline, presque amoureuse. Tout à coup, elle poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.

  La femme artiste n’avait pas de temps à perdre, devant, à six heures juste, présider sa table d’hôte ; et elle haletait, n’en pouvant plus. D’abord, elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier, puis différents objets, des acquisitions.

  — “Tu sauras qu’il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six sous magnifiques ! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure, j’ai dit qu’on repasserait. Bugneaux a reçu l’acompte. Voilà tout, il me semble ? C’est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois !”

  Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux n’avait de monnaie, Frédéric en offrit.

  — “Je vous les rendrai”, dit la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans son sac. “Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m’avez pas fait danser une seule fois, l’autre jour ! — Ah ! ma chère, j’ai découvert, quai Voltaire, à une boutique, un cadre d’oiseaux-mouches empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens ! Comment trouves-tu ?”

  Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu’elle avait acheté au Temple pour faire un pourpoint moyen âge à Delmar.

  — “Il est venu aujourd’hui, n’est-ce pas ?”

  — “Non !”

  — “C’est singulier”

  Et, une minute après :

  — “Où vas-tu ce soir ?”

  — “Chez Alphonsine”, dit Rosanette ; ce qui était la troisième version sur la manière dont elle devait passer la soirée.

  Mlle Vatnaz reprit :

  — “Et le vieux de la Montagne, quoi de neuf ?”

  Mais, d’un brusque clin d’oeil, la Maréchale lui commanda de se taire ; et elle reconduisit Frédéric jusque dans l’antichambre, pour savoir s’il verrait bientôt Arnoux.

  — “Priez-le donc de venir ; pas devant son épouse, bien entendu !”

  Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d’une paire de socques.

  — “Les caoutchoucs de la Vatnaz”, dit Rosanette. “Quel pied, hein ? Elle est forte, ma petite amie !”

  Et d’un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot :

  — “Ne pas s’y fierrr !”

  Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur le col. Elle dit froidement :

  — “Oh ! faites ! Ça ne coûte rien !”

  Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla un autre ; et, malgré l’espèce de rancune qu’il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.

  D’ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.

  — “Mais, à présent”, songea-t-il (six heures sonnaient), “Arnoux est chez lui, sans doute.”

  Il ajourna sa visite au lendemain.

  Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une chemise d’enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.

  Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de bêtise maternelle.

  La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-cœurs de sa nuque, pénétrait d’un fluide d’or sa peau ambrée. Alors, il dit :

  — “Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans ! — Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture ?” Marthe ne se rappelait pas. “Un soir, en revenant de Saint-Cloud ?”

  Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Etait-ce pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun ?

  Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais, immense : c’était une contemplation qui l’engourdissait, il la secoua pourtant. Comment se faire valoir ? par quels moyens ? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de mieux que l’argent. Il se mit à parier du temps, lequel était moins froid qu’au Havre.

  — “Vous y avez été ?”

  — “Oui, pour une affaire… de famille… un héritage.” — “Ah ! j’en suis bien contente”, reprit-elle avec un air de plaisir tellement vrai, qu’il en fut touché comme d’un grand service.

  Puis elle lui demanda ce qu’il voulait faire, un homme devant s’employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu’il espérait parvenir au conseil d’Etat, grâce à M. Dambreuse, le député.

  — “Vous le connaissez peut-être ?”

  — “De nom, seulement.”

  Puis, d’une voix basse :

  — “Il vous a mené au bal, l’autre jour, n’est-ce pas ?” Frédéric se taisait.

  — “C’est ce que je voulais savoir, merci.”

  Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille et sa province. C’était bien aimable, d’être resté là-bas si longtemps, sans les oublier.

  — “Mais…. le pouvais-je ?” reprit-il. “En doutiez-vous ?”

  Mme Arnoux se leva.

  — “Je crois que vous nous portez une bonne et solide affection. — Adieu…. au revoir !”

  Et elle tendit sa main d’une manière franche et virile. N’était-ce pas un engagement, une promesse ? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre ; il se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de faire des générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s’il n’y avait personne à secourir. Aucun misérable ne passait ; et sa velléité de dévouement s’évanouit, car il n’était pas homme à en chercher au loin les occasions.

  Puis il se ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut Hussonnet, le second Pellerin. La position infime de Dussardier commandait naturellement des égards ; quant à Cisy. il se réjouissait de lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à onze heures juste, et il chargea Deslauriers d’amener Sénécal.

  Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour n’avoir point voulu de distribution de prix, usage qu’il regardait comme funeste à l’égalité. Il é tait maintenant chez un constructeur de machines, et n’habitait plus avec Deslauriers depuis six mois.

  Leur séparation n’avait eu rien de pénible. Sénécal, dans les derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse à l’avocat. D’ailleurs, certaines idées de son ami, excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il s’en taisait par ambition, tenant à le ménager pour le conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement où il comptait bien faire son trou, avoir sa place.

  Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la Revue Indépendante. Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux qui réclament pour l’humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir ; et, du mélange de tout cela, il s’était fait un idéal de démocratie vertueuse, ayant le double aspect d’une métairie et d’une filature, une sorte de Lacédémone américaine où l’individu n’existerait que pour servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n’avait pas un doute sur l’éventualité prochaine de cette conception, et tout ce qu’il jugeait lui être hostile, Sénécal s’acharnait dessus, avec des raisonnements de géomètre et une bonne foi d’inquisiteur. Les titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop sonores le scandalisaient, — ses études comme ses souffrances avivant chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité quelconque.

 

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