Complete works of gustav.., p.323

Complete Works of Gustave Flaubert, page 323

 

Complete Works of Gustave Flaubert
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  Qui n’a ressenti, dans des heures de fièvre et de délire, ces mouvements intimes du cœur ? ces convulsions d’une âme qui s’agite et se tord sans cesse sous des pensées indéfinissables, tant elles sont pleines tout à la fois de tourments et de voluptés, vagues d’abord et indécises comme un fantôme ? cette pensée bientôt se consolide et s’arrête, prend une forme et un corps, elle devient une image, et une image qui vous fait pleurer et gémir. Qui n’a donc jamais vu, dans des nuits chaudes et ardentes, quand la peau brûle et que l’insomnie vous ronge, assise aux pieds de votre couche une figure pâle et rêveuse, et qui vous regarde tristement ? ou bien elle apparaît dans des habits de fête, si vous l’avez vue danser dans un bal, ou entourée de voiles noirs, pleurante ; et vous vous rappelez ses paroles, le son de sa voix, la langueur de ses yeux.

  Pauvre Mazza ! pour la première fois elle sentit qu’elle aimait, que cela allait devenir un besoin, puis un délire du cœur, une rage ; mais dans sa naïveté et son ignorance, elle se traça bien vite un avenir heureux, une existence paisible où la passion lui donnerait la joie, et la volupté le bonheur.

  En effet, ne pourra-t-elle vivre contente dans les bras de celui qu’elle aime et tromper son mari ? “Qu’est-ce que tout cela ? se disait-elle auprès de l’amour” ; elle souhaitait cependant de ce délire du cœur et s’y plongeait de plus en plus, comme ceux qui s’enivrent avec plaisir et que les boissons brûlent. Oh ! qu’elles sont poignantes et amères, il est vrai, ces palpitations du cœur, les angoisses de l’âme, entre un monde de vertu qui s’en va et un avenir d’amour qui arrive. Le lendemain, Mazza reçut une lettre ; elle était en papier satiné, toute embaumante de rose et de musc, elle était signée d’un E entouré d’un paraphe ; je ne sais ce qu’il y avait, mais Mazza relut la lettre plusieurs fois, elle en retourna les deux feuillets, en considéra les plis, elle s’enivra de son odeur embaumée, puis la roula en boulette et la jeta au feu ; le papier consumé s’envola (pendant quelque temps, et revint enfin se reposer doucement sur les chenets comme une gaze blanche et plissée.

  Ernest l’aime ! il le lui a dit ! Oh ! elle est heureuse, le premier pas est fait, les autres ne lui coûteront plus ; elle pourra maintenant le regarder sans rougir, elle n’aura plus besoin de tant de ménagements, de petites mines de femme pour se faire aimer ; il vient lui-même, il se donne à elle, sa pudeur est ménagée, et c’est cette pudeur qui reste toujours aux femmes, ce qu’elles gardent même au fond de leur amour le plus brûlant, des plus ardentes voluptés, comme un dernier sanctuaire d’amour et de passion, où elles cachent comme sous un voile tout ce qu’elles ont de brutal et d’efféminé.

  Quelques jours après, une femme voilée passait presque en courant le pont des Arts ; il était sept heures du matin.

  Après avoir longtemps marché, elle s’arrêta à une porte cochère et elle demanda M. Ernest ; il n’était pas sorti, elle monta. L’escalier lui semblait d’une interminable longueur, et, quand elle fut parvenue au second étage, elle s’appuya sur la rampe et se sentit défaillir ; elle crut alors que tout tournait autour d’elle et que des voix basses chuchotaient à ses oreilles en sifflant ; enfin elle posa une main tremblante sur la sonnette. Quand elle entendit son battement perçant et répété, il y eut un écho qui résonna dans son cœur, comme par une répercussion galvanique.

  Enfin la porte s ouvrit, c’était Ernest lui-même. — Ah ! c’est vous, Mazza ?

  Celle-ci ne répondit pas, elle était pâle et toute couverte de sueur ; Ernest la regardait froidement, en faisant tourner en l’air la corde de soie de sa robe de chambre, il avait peur de se compromettre.

  — Entrez, dit-il enfin.

  Il la prit par le bras et la fit asseoir de force sur un fauteuil. Après un moment de silence :

  — Je suis venue, Ernest, lui dit-elle, pour vous dire une chose : c’est la dernière fois que je vous parle, il faut que vous me quittiez, que je ne vous revoie plus.

  — Parce que ?

  — Parce que vous m’êtes à charge, que vous m’accablez, que vous me feriez mourir !

  — Moi ! comment cela, Mazza ?

  Il se leva, tira ses rideaux et ferma sa porte.

  — Que faites-vous ? s’écria-t-elle avec horreur.

  — Ce que je fais ?

  — Oui.

  — Vous êtes ici, Mazza, vous êtes venue chez moi. Oh ! ne niez pas, je connais les femmes, dit-il en souriant.

  — Continuez, ajouta-t-elle avec dépit.

  — Eh bien, Mazza, c’est assez.

  — Et vous avez assez d’insolence pour me dire cela en face, à une femme que vous dites aimer ?

  — Pardon ! oh ! pardon !

  Il se mit à genoux et la regarda longtemps.

  — Eh bien, oui, moi aussi je t’aime, plus que ma vie ; tiens, je me donne à toi.

  Et puis là, entre les quatre parois d’une muraille, sous les rideaux de soie, sur un fauteuil, il y eut plus d’amour, de baisers, de caresses enivrantes, de voluptés qui brûlent, qu’il n’en faudrait pour rendre fou ou pour faire mourir. Et puis quand il l’eut bien flétrie, usée, abîmée dans ses étreintes, quand il l’eut rendue lasse, brisée, haletante, quand, bien des fois, il eut serré sa poitrine contre la sienne et qu’il la vit mourante dans ses bras, il la laissa seule et partit.

  Le soir, chez Véfour, il fit un excellent souper où le champagne frappé circulait en abondance ; on l’entendit dire tout haut, vers le dessert : “Mes chers amis, j’en ai encore une !”

  Celle-la était rentrée chez elle, l’âme triste, les yeux en pleurs, non de son honneur qui était perdu, car cette pensée-là ne la torturait nullement ; s’étant d’abord demandé ce que c’était que l’honneur et n’y ayant vu au fond qu’un mot, elle avait passé outre, mais elle pensait aux sensations qu’elle avait éprouvées, et ne trouvait en y pensant, rien que déception et amertume. “Oh ! ce n’est pas là ce que j’avais révé !” disait-elle.

  Car il lui sembla, lorsqu’elle fut dégagée des bras de son amant, qu’il y avait en elle quelque chose de froissé comme ses vêtements, de fatigué et d’abattu comme son regard, et qu’elle était tombée de bien haut, que l’amour ne se bornait pas là ; se demandant enfin si, derrière la volupté, il n’y en avait pas une plus grande encore, ni après le plaisir une plus vaste jouissance, car elle avait une soif inépuisable d’amours infinis, de passions sans bornes. Mais quand elle vit que l’amour n’était qu’un baiser, une caresse, un moment de délices où se roulent entrelacés, avec des cris de joie, l’amant et sa maîtresse, et puis que tout finit ainsi, que l’homme se relève, la femme s’en va, et que leur passion a besoin d’un peu de chair et d’une convulsion pour se satisfaire et s’enivrer, l’ennui lui prit à l’âme, comme ces affamés qui ne peuvent se nourrir.

  Mais elle quitta bientôt tout retour sur le passé pour ne songer qu’au présent qui souriait, elle ferma les yeux sur ce qui n’était plus, secoua comme un songe les anciens rêves sans bornes, ses oppressions vagues et indécises, pour se donner tout entière au torrent qui l’entraînait, et elle arriva bientôt à cet état de langueur et de nonchalance, à ce demi-sommeil ou l’on sent que l’on s’endort, qu’on s’enivre, que le monde s’en va loin de nous, tandis que l’on reste seul sur la nacelle où vous berce la vague et qu’entraîne l’océan ; elle ne pensa plus ni à son mari ni à ses enfants, encore moins à sa réputation, que les autres femmes déchiraient à belles dents dans les salons, et que les jeunes gens, amis d’Ernest, vautraient et vilipendaient à plaisir dans les cafés et les estaminets.

  Mais il y eut tout à coup pour elle une mélodie jusqu’alors inconnue dans la nature et dans son âme, et elle découvrit dans l’une et dans l’autre des mondes nouveaux, des espaces immenses, des horizons sans bornes ; il sembla que tout était né pour l’amour, que les hommes étaient des créatures d’un ordre supérieur, susceptibles de passions et de sentiments, qu’ils n’étaient bons qu’à cela et qu’ils ne devaient vivre que pour le cœur. Quant à son mari, elle l’aimait toujours et l’estimait encore plus ; ses enfants lui semblaient gracieux, mais elle les aimait comme on aime ceux d’un autre.

  Chaque jour, cependant, elle sentait qu’elle aimait plus que la veille, que cela devenait un besoin de son existence, qu’elle n’aurait pu vivre sans cela ; mais cette passion, avec laquelle elle avait d’abord joué en riant, finit par devenir sérieuse et terrible, une fois entrée dans son cœur, elle devint un amour violent, puis une frénésie, une rage. Il y avait chez elle tant de feu et de chaleur, tant de désirs immenses, une telle soif de délices et de voluptés qui étaient dans son sang, dans ses veines, sous sa peau, jusque sous ses ongles, qu’elle était devenue folle, ivre, éperdue, et qu’elle aurait voulu faire sortir son amour des bornes de la nature ; il lui semblait qu’en prodiguant les caresses et les voluptés, en brûlant sa vie dans des nuits pleines de fièvre, d’ardeur, en se roulant dans tout ce que la passion a de plus frénétique, de plus sublime, il allait s’ouvrir devant elle une suite continue de voluptés, de plaisirs.

  Souvent, dans les transports du délire, elle s’écriait que la vie n’était que la passion, que l’amour était tout pour elle ; et puis, les cheveux épars, l’œil en feu, la poitrine haletante de sanglots, elle demandait à son amant s’il n’aurait pas souhaité, comme elle, de vivre des siècles ensemble, seuls sur une haute montagne, sur un roc aigu, au bas duquel viendraient se briser les vagues, de se confondre tous deux avec la nature et le ciel, et de mêler leurs soupirs aux bruits de la tempête ; et puis elle le regardait longtemps, lui demandant encore de nouveaux baisers, de nouvelles étreintes, et elle tombait entre ses bras, muette et évanouie.

  Et quand, le soir, son époux, l’âme tranquille, le front calme, rentrait chez lui, lui disant qu’il avait gagné aujourd’hui, qu’il avait fait le matin une bonne spéculation, acheté une ferme, vendu une rente, et qu’il pouvait ajouter un laquais de plus à ses équipages, acheter deux chevaux de plus pour ses écuries, et qu’avec ces mots et ces pensées il venait à l’embrasser, à l’appeler son amour et sa vie, oh ! la rage lui prenait à l’âme, elle le maudissait, repoussant avec horreur ses caresses et ses baisers, qui étaient froids et horribles comme ceux d’un singe.

  Il y avait donc dans son amour une douleur et une amertume, comme la lie du vin, qui le rend plus âcre et plus brûlant.

  Et quand, après avoir quitté sa maison, son ménage, ses laquais, elle se retrouvait avec Ernest, seule, assise à ses côtés, alors elle lui contait qu’elle eût voulu mourir de sa main, se sentir étouffée par ses bras, et puis elle ajoutait qu’elle n’aimait plus rien, qu’elle méprisait tout, qu’elle n’aimait que lui ; pour lui elle avait abandonné Dieu et le sacrifiait à son amour, pour lui elle laissait son mari et le donnait à l’ironie, pour lui elle abandonnait ses enfants ; elle crachait sur tout cela à plaisir ; religion, vertu, elle foulait tout cela aux pieds, elle vendait sa réputation pour ses caresses, et c’était avec bonheur et délices qu’elle immolait tout cela pour lui plaire, qu’elle détruisait toutes ses croyances, toutes ses illusions, toute sa vertu, tout ce qu’elle aimait enfin, pour obtenir de lui un regard ou un baiser. Et il lui semblait qu’elle serait plus belle en sortant de ses bras, après avoir reposé sur ses lèvres, comme les violettes fanées qui répandent un parfum plus doux.

  Oh ! qui pourrait savoir combien il y a parfois de délices et de frénésie sous les deux seins palpitants d’une femme !

  Ernest, cependant, commençait à l’aimer un peu plus qu’une grisette ou une figurante, il alla même jusqu’à faire des vers pour elle, qu’il lui donna ; en outre, un jour, je le vis avec les yeux rouges, d’où l’on pouvait conclure qu’il avait pleuré... ou mal dormi.

  III

  Un matin, en réfléchissant sur Mazza, assis dans un grand fauteuil élastique, ses pieds sur ses deux chenets, le nez enfoncé sous sa robe de chambre, tout en regardant la flamme de son feu qui pétillait et montait sur la plaque en langues de feu, il lui vint une idée qui le surprit d’une manière étrange ; il eut peur.

  En se rappelant qu’il était aimé par une femme comme Mazza, qui lui sacrifiait, avec tant de prodigalité et d’effusion, sa beauté, son amour, il eut peur et trembla devant la passion de cette femme, comme ces enfants qui s’enfuient loin de la mer en disant qu’elle est trop grande, et une idée morale lui vint en tête, car c’était une habitude qu’il venait de prendre depuis qu’il s’était fait collaborateur au Journal des connaissances utiles et au Musée des familles ; il pensa, dis-je, qu’il était peu moral de séduire ainsi une femme mariée, de la détourner de ses devoirs d’épouse, de l’amour de ses enfants, et qu’il était mal à lui de recevoir toutes ces offrandes qu’elle brûlait à ses pieds comme un holocauste. Enfin il était ennuyé et fatigué de cette femme, qui prenait le plaisir au sérieux, qui ne concevait qu’un amour entier et sans partage, et avec laquelle on ne pouvait parler ni de romans, ni de modes, ni d’opéra.

  Il voulut d’abord s’en séparer, la laisser là et la rejeter au milieu de la société, avec les autres femmes flétries comme elle ; Mazza s’aperçut de son indifférence et de sa tiédeur, l’attribua à de la délicatesse, et ne l’en aima que davantage. Souvent Ernest l’évitait, s’échappait d’elle, mais elle savait le rencontrer partout, au bal, à la promenade, dans les jardins publics, aux musées ; elle savait l’attendre dans la foule, lui dire deux mots et lui faire monter la rougeur au front, devant tous ces gens qui la regardaient.

  D’autre fois, c’était lui qui venait chez elle, il entrait avec un front sévère, un air grave ; la jeune femme, naïve et amoureuse, lui sautait au cou et le couvrait de baisers, mais celui-ci la repoussait avec froideur, et puis il lui disait qu’ils ne devaient plus s’aimer, que, le moment de délire et de folie une fois passé, tout devait être fini entre eux, qu’il fallait respecter son mari, chérir ses enfants et veiller à son ménage, et il ajoutait qu’il avait beaucoup vu et étudié, et qu’au reste la Providence était juste, que la nature était un chef-d’œuvre et la société une admirable création, et puis que la philanthropie, après tout, était une belle chose et qu’il fallait aimer les hommes.

  Et celle-ci alors pleurait de rage, d’orgueil et d’amour ; elle lui demandait, le rire sur les lèvres mais l’amertume dans le cœur, si elle n’était plus belle et ce qu’il fallait faire pour lui plaire, et puis elle lui souriait, lui étalant à la vue son front pâle, ses cheveux noirs, sa gorge, son épaule, ses seins nus. Ernest restait insensible à tant de séductions, car il ne l’aimait plus, et s’il sortait de chez elle avec quelque émotion dans l’âme, c’était comme les gens qui viennent de voir des fous ; et si quelque vestige de passion, quelque rayon d’amour venait à se rallumer chez lui, il s’éteignait bien vite avec une raison ou un argument.

  Heureux donc les gens qui peuvent combattre leur cœur avec des mots et détruire la passion, qui est enracinée dans l’âme, avec la moralité, qui n’est collée que sur les livres comme le vernis du libraire et le frontispice du graveur.

  Un jour, dans un transport de fureur et de délire, Mazza le mordit à la poitrine et lui enfonça ses ongles dans la gorge. En voyant couler du sang dans leurs amours, Ernest comprit que la passion de cette femme était féroce et terrible, qu’il régnait autour d’elle une atmosphère empoisonnée qui finirait par l’étouffer et le faire mourir, que cet amour était un volcan à qui il fallait jeter toujours quelque chose à mâcher et à broyer dans ses convulsions, et que ses voluptés, enfin, étaient une lave ardente qui brûlait le cœur. Il fallait donc partir, la quitter pour toujours, ou bien se jeter avec elle dans ce tourbillon qui vous entraîne comme un vertige dans cette route immense de la passion, qui commence avec un sourire et qui ne finit que sur une tombe.

  Il préféra partir.

  Un soir, à dix heures, Mazza reçut une lettre, elle y comprit ces mots :

  “Adieu, Mazza ! je ne vous reverrai plus ; le ministre de l’intérieur m’a enrôlé d’une commission savante qui doit analyser les produits et le sol même du Mexique. Adieu ! je m’embarque au Havre. Si vous voulez être heureuse, ne m’aimez plus, aimez au contraire la vertu et vos devoirs ; c’est un dernier conseil. Encore une fois adieu ! je vous embrasse.

  “Ernest.”

  Elle la relut plusieurs fois, accablée par ce mot adieu ; elle restait les yeux fixes et immobiles sur cette lettre qui contenait tout son malheur et son désespoir, où elle voyait s’enfuir et couler tout son bonheur et sa vie ; elle ne versa pas une larme, ne poussa pas un cri, mais elle sonna un domestique, lui ordonna d’aller chercher des chevaux de poste et de préparer sa chaise. Son mari voyageait en Allemagne, personne ne pouvait donc l’arrêter dans sa volonté.

  A minuit elle partit, elle allait rapidement en courant de toute la vitesse des chevaux. Dans un village, elle s’arrêta pour demander un verre d’eau et repartit, croyant après chaque côte, chaque colline, chaque détour de la route, voir apparaître la mer, but de ses désirs et de sa jalousie, puisqu’elle allait lui enlever quelqu’un de cher à son cœur. Enfin, vers trois heures d’après-midi, elle arriva au Havre.

  A peine descendue, elle courut au bout de la jetée et regarda sur la mer… une voile blanche s’enfonçait sous l’horizon.

  IV

  Il était parti ! parti pour toujours, et quand elle releva sa figure toute couverte de larmes, elle ne vit plus rien que l’immensité de l’océan.

  C’était une de ces brûlantes journées d’été, où la terre exhale de chaudes vapeurs comme l’air embrasé d’une fournaise. Quand Mazza fut arrivée sur la jetée, la fraîcheur salée de l’eau la ranima quelque peu, car une brise du sud enflait les vagues, qui venaient mollement mourir sur la grève et râlaient sur le galet. Les nuages noirs et épais s’amoncelaient à sa gauche, vers le soleil couchant, qui était rouge et lumineux sur la mer ; on eût dit qu’ils allaient éclater en sanglots. La mer, sans être furieuse, roulait sur elle-même en chantant lugubrement, et quand elle venait à se briser sur les pierres de la jetée, les vagues sautaient en l’air et retombaient en poudre d’argent.

 

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