Complete works of gustav.., p.293

Complete Works of Gustave Flaubert, page 293

 

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  — Bien ! assez ! laisse-nous tranquilles !

  — Ah bons messieurs ! je vous aime ! serviteur !

  Petit, homme de progrès, avait trouvé l'explication du médecin terre à terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle exclut le Peuple. À la vieille analyse du moyen âge, il est temps que succède une synthèse large et primesautière ! La Vérité doit s'obtenir par le Coeur — et se déclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages, défectueux sans doute, mais qui étaient le signe d'une aurore.

  Ils se les firent envoyer.

  Le spiritisme pose en dogme l'amélioration fatale de notre espèce. La terre un jour deviendra le ciel ; et c'est pourquoi cette doctrine charmait l'instituteur. Sans être catholique, elle se réclame de saint Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publie même des fragments dictés par eux et qui sont au niveau des opinions contemporaines. Elle est pratique, bienfaisante, et nous révèle, comme le télescope, les mondes supérieurs.

  Les Esprits, après la mort et dans l'Extase, y sont transportés. Mais quelquefois ils descendent sur notre globe, où ils font craquer les meubles, se mêlent à nos divertissements, goûtent les beautés de la Nature et les plaisirs des Arts.

  Cependant, plusieurs d'entre nous possèdent une trompe aromale, c'est-à-dire derrière le crâne un long tuyau qui monte depuis les cheveux jusqu'aux planètes et nous permet de converser avec les esprits de Saturne ; — les choses intangibles n'en sont pas moins réelles, et de la terre aux astres, des astres à la terre, c'est un va-et-vient, une transmission, un échange continu.

  Alors le coeur de Pécuchet se gonfla d'aspirations désordonnées — et quand la nuit était venue, Bouvard le surprenait à sa fenêtre contemplant ces espaces lumineux, qui sont peuplés d'esprits.

  Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d'un an il a exploré

  Vénus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus, il a vu à

  Londres Jésus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint Jean, il a vu

  Moïse, et en 1736, il a même vu le Jugement dernier.

  Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel.

  On y trouve des fleurs, des palais, des marchés et des églises absolument comme chez nous.

  Les anges, hommes autrefois, couchent leurs pensées sur des feuillets, devisent des choses du ménage, ou bien de matières spirituelles ; et les emplois ecclésiastiques appartiennent à ceux, qui dans leur vie terrestre, ont cultivé l'Écriture sainte.

  Quant à l'enfer, il est plein d'une odeur nauséabonde, avec des cahutes, des tas d'immondices, des personnes mal habillées.

  Et Pécuchet s'abîmait l'intellect pour comprendre ce qu'il y a de beau

  dans ces révélations. Elles parurent à Bouvard le délire d'un imbécile.

  Tout cela dépasse les bornes de la Nature ! Qui les connaît, cependant ?

  Et ils se livrèrent aux réflexions suivantes.

  Des bateleurs peuvent illusionner une foule ; un homme ayant des passions violentes en remuera d'autres ; mais comment la seule volonté agirait-elle sur de la matière inerte ? Un Bavarois, dit-on, mûrit les raisins ; M. Gervais a ranimé un héliotrope ; un plus fort à Toulouse écarte les nuages.

  Faut-il admettre une substance intermédiaire entre le monde et nous ? L'od, un nouvel impondérable, une sorte d'électricité, n'est pas autre chose, peut-être ? Ses émissions expliquent la lueur que les magnétisés croient voir, les feux errants des cimetières, la forme des fantômes.

  Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons extraordinaires des Possédés pareils à ceux des somnambules, auraient une cause physique ?

  Quelle qu'en soit l'origine, il y a une essence, un agent secret et universel. Si nous pouvions le tenir, on n'aurait pas besoin de la force de la durée. Ce qui demande des siècles se développerait en une minute ; tout miracle serait praticable et l'univers à notre disposition.

  La magie provenait de cette convoitise éternelle de l'esprit humain. On a, sans doute, exagéré sa valeur ; mais elle n'est pas un mensonge. Des Orientaux qui la connaissent exécutent des prodiges ; tous les voyageurs le déclarent ; et au Palais-Royal M. Dupotet trouble avec son doigt, l'aiguille aimantée.

  Comment devenir magicien ? Cette idée leur parut folle d'abord, mais elle revint, les tourmenta, et ils y cédèrent, tout en affectant d'en rire.

  Un régime préparatoire est indispensable.

  Afin de mieux s'exalter, ils vivaient la nuit, jeûnaient, et voulant faire de Germaine un médium plus délicat rationnèrent sa nourriture. Elle se dédommageait sur la boisson, et but tant d'eau-de-vie, qu'elle acheva de s'alcooliser. Leurs promenades dans le corridor la réveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pas avec ses bourdonnements d'oreilles et les voix imaginaires qu'elle entendait sortir des murs. Un jour qu'elle avait mis le matin un carrelet dans la cave, elle eut peur en le voyant tout couvert de feu, se trouva désormais plus mal ; et finit par croire qu'ils lui avaient jeté un sort.

  Espérant gagner des visions, ils se comprimèrent la nuque, réciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ils adoptèrent la boîte magique ; une petite boîte, d'où s'élève un champignon hérissé de clous et que l'on garde sur le coeur par le moyen d'un ruban attaché à la poitrine. Tout rata. Mais ils pouvaient employer le cercle de Dupotet.

  Pécuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire, afin d'y enclore les esprits animaux que devaient aider les esprits ambiants — et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d'un air pontifical : Je te défie de le franchir !

  Bouvard considéra cette place ronde. Bientôt son coeur battit, ses yeux se troublaient. Ah ! finissons ! Et il sauta par-dessus pour fuir un malaise inexprimable.

  Pécuchet, dont l'exaltation allait croissant, voulut faire apparaître un mort.

  Sous le Directoire, un homme rue de l'Échiquier montrait les victimes de la Terreur. Les exemples de Revenants sont innombrables. Que ce soit une apparence, qu'importe ! il s'agit de la produire.

  Plus le défunt nous touche de près, mieux il accourt à notre appel ; mais il n'avait aucune relique de sa famille, ni bague ni miniature, pas un cheveu, tandis que Bouvard était dans les conditions à évoquer son père — et comme il témoignait de la répugnance Pécuchet lui demanda : — Que crains-tu ?

  — Moi ? Oh ! rien du tout ! Fais ce que tu voudras !

  Ils soudoyèrent Chamberlan qui leur fournit en cachette une vieille tête de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandes noires, avec un capuchon comme à la robe de moine. La voiture de Falaise leur apporta un long rouleau dans une enveloppe. Puis ils se mirent à l'oeuvre, l'un curieux de l'exécuter, l'autre ayant peur d'y croire.

  Le muséum était tendu comme un catafalque. Trois flambeaux brûlaient au bord de la table poussée contre le mur sous le portrait du père Bouvard, que dominait la tête de mort. Ils avaient même fourré une chandelle dans l'intérieur du crâne ; — et des rayons se projetaient par les deux orbites.

  Au milieu, sur une chaufferette, de l'encens fumait. Bouvard se tenait derrière — et Pécuchet, lui tournant le dos, jetait dans l'âtre des poignées de soufre.

  Avant d'appeler un mort, il faut le consentement des démons. Or, ce jour-là étant un vendredi — jour qui appartient à Béchet, on devait s'occuper de Béchet premièrement. Bouvard ayant salué de droite et de gauche, fléchi le menton, et levé les bras, commença.

  — Par Éthaniel, Amazin, Ischyros il avait oublié le reste. — Pécuchet bien vite souffla les mots, notés sur un carton.

  — Ischyros, Athanatos, Adonaï, Sadaï, Éloy, Messias la kyrielle était longue je te conjure, je t'obsècre, je t'ordonne, ô Béchet puis baissant la voix : Où es-tu Béchet ? Béchet ! Béchet ! Béchet !

  Bouvard s'affaissa dans le fauteuil ; et il était bien aise de ne pas voir Béchet — un instinct lui reprochant sa tentative comme un sacrilège. Où était l'âme de son père ? Pouvait-elle l'entendre ? Si tout à coup, elle allait venir ?

  Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entrait par un carreau fêlé ; — et les cierges balançaient des ombres sur le crâne de mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les brunissait également. De la moisissure dévorait les pommettes, les yeux n'avaient plus de lumière. Mais une flamme brillait au-dessus, dans les trous de la tête vide. Elle semblait quelquefois prendre la place de l'autre, poser sur le collet de la redingote, avoir ses favoris ; — et la toile, à demi déclouée, oscillait, palpitait.

  Peu à peu, ils sentirent comme l'effleurement d'une haleine, l'approche d'un être impalpable. Des gouttes de sueur mouillaient le front de Pécuchet — et voilà que Bouvard se mit à claquer des dents, une crampe lui serrait l'épigastre, le plancher comme une onde fuyait sous ses talons, le soufre qui brûlait dans la cheminée se rabattit à grosses volutes, des chauves-souris en même temps tournoyaient, un cri s'éleva ; — qui était-ce ?

  Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellement décomposées, que leur effroi en redoublait — n'osant faire un geste, ni même parler — quand derrière la porte ils entendirent des gémissements, comme ceux d'une âme en peine.

  Enfin, ils se hasardèrent.

  C'était leur vieille bonne — qui les espionnant par une fente de la cloison, avait cru voir le Diable ; — et à genoux dans le corridor, elle multipliait les signes de croix.

  Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir même — ne voulant plus servir des gens pareils.

  Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place ; — et il se forma contre eux une sourde coalition, entretenue par l'abbé Jeufroy, Mme Bordin, et Foureau.

  Leur manière de vivre — qui n'était pas celle des autres — déplaisait. Ils devinrent suspects ; et même inspiraient une vague terreur.

  Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce fut le choix de leur domestique. À défaut d'un autre, ils avaient pris Marcel.

  Son bec-de-lièvre, sa hideur et son baragouin écartaient de sa personne. Enfant abandonné, il avait grandi au hasard dans les champs et conservait de sa longue misère une faim irrassasiable. Les bêtes mortes de maladie, du lard en pourriture, un chien écrasé, tout lui convenait, pourvu que le morceau fût gros ; — et il était doux comme un mouton ; mais entièrement stupide.

  La reconnaissance l'avait poussé à s'offrir comme serviteur chez Messieurs Bouvard et Pécuchet ; — et puis, les croyant sorciers, il espérait des gains extraordinaires.

  Dès les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyère de Poligny, autrefois, un homme avait trouvé un lingot d'or. L'anecdote est rapportée dans les historiens de Falaise ; ils ignoraient la suite : douze frères avant de partir pour un voyage avaient caché douze lingots pareils, tout le long de la route, depuis Chavignolles jusqu'à Bretteville ; — et Marcel supplia ses maîtres de commencer les recherches. Ces lingots, se dirent-ils, avaient peut-être été enfouis au moment de l'émigration.

  C'était le cas d'employer la baguette divinatoire. Les vertus en sont douteuses. Ils étudièrent la question, cependant ; — et apprirent qu'un certain Pierre Garnier donne pour les défendre des raisons scientifiques : les sources et les métaux projetteraient des corpuscules en affinité avec le bois.

  Cela n'est guère probable. Qui sait, pourtant ? Essayons !

  Ils se taillèrent une fourchette de coudrier — et un matin partirent à la découverte du trésor.

  — Il faudra le rendre dit Bouvard.

  — Ah ! non ! par exemple !

  Après trois heures de marche, une réflexion les arrêta : La route de Chavignolles à Bretteville ! — était-ce l'ancienne, ou la nouvelle ? Ce devait être l'ancienne ?

  Ils rebroussèrent chemin — et parcoururent les alentours, au hasard, le tracé de la vieille route n'étant pas facile à reconnaître.

  Marcel courait de droite et de gauche, comme un épagneul en chasse ; toutes les cinq minutes, Bouvard était contraint de le rappeler ; Pécuchet avançait pas à pas, tenant la baguette par les deux branches, la pointe en haut. Souvent il lui semblait qu'une force, et comme un crampon, la tirait vers le sol ; — et Marcel bien vite faisait une entaille aux arbres voisins pour retrouver la place plus tard.

  Pécuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s'ouvrit, ses prunelles se convulsèrent. Bouvard l'interpella, le secoua par les épaules ; il ne remua pas, et demeurait inerte, absolument comme la Barbée.

  Puis il conta qu'il avait senti autour du coeur une sorte de déchirement, état bizarre, provenant de la baguette, sans doute ; — et il ne voulait plus y toucher.

  Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites aux arbres. Marcel avec une bêche creusait des trous ; jamais la fouille n'amenait rien ; — et ils étaient chaque fois extrêmement penauds. Pécuchet s'assit au bord d'un fossé ; et comme il rêvait la tête levée, s'efforçant d'entendre la voix des Esprits par sa trompe aromale, se demandant même s'il en avait une, il fixa ses regards sur la visière de sa casquette ; l'extase de la veille le reprit. Elle dura longtemps, devenait effrayante.

  Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutre parut ; c'était M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument. Bouvard et Marcel le hélèrent.

  La crise allait finir quand arriva le médecin. Pour mieux examiner Pécuchet, il lui souleva sa casquette — et apercevant un front couvert de plaques cuivrées :

  — Ah ! ah ! fructus belli ! — ce sont des syphilides, mon bonhomme ! soignez-vous ! diable ! ne badinons pas avec l'amour.

  Pécuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de béret, bouffant sur une visière en forme de demi-lune, et dont il avait pris le modèle dans l'atlas d'Amoros.

  Les paroles du Docteur le stupéfiaient. Il y songeait, les yeux en l'air — et tout à coup fut ressaisi.

  Vaucorbeil l'observait, puis d'une chiquenaude, il fit tomber sa casquette.

  Pécuchet recouvra ses facultés.

  — Je m'en doutais dit le médecin la visière vernie vous hypnotise comme un miroir ; et ce phénomène n'est pas rare chez les personnes qui considèrent un corps brillant avec trop d'attention.

  Il indiqua comment pratiquer l'expérience sur des poules, enfourcha son bidet, et disparut lentement.

  Une demi-lieue plus loin, ils remarquèrent un objet pyramidal, dressé à l'horizon, dans une cour de ferme — on aurait dit une grappe de raisin noir monstrueuse, piquée de points rouges çà et là. C'était suivant l'usage normand, un long mât garni de traverses où juchaient des dindes se rengorgeant au soleil.

  — Entrons et Pécuchet aborda le fermier qui consentit à leur demande.

  Avec du blanc d'Espagne, ils tracèrent une ligne au milieu du pressoir, lièrent les pattes d'un dindon, puis l'étendirent à plat ventre, le bec posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et bientôt sembla morte. Il en fut de même des autres. Bouvard les repassait vivement à Pécuchet, qui les rangeait de côté dès qu'elles étaient engourdies. Les gens de la ferme témoignèrent des inquiétudes. La maîtresse cria ; une petite fille pleurait.

  Bouvard détacha toutes les volailles. Elles se ranimaient, progressivement ; mais on ne savait pas les conséquences. À une objection un peu rêche de Pécuchet le fermier empoigna sa fourche.

  — Filez, nom de Dieu ! ou je vous crève la paillasse !

  Ils détalèrent.

  N'importe ! le problème était résolu ; l'extase dépend d'une cause matérielle.

  Qu'est donc la matière ? Qu'est-ce que l'Esprit ? D'où vient l'influence de l'une sur l'autre, et réciproquement ?

  Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans Bossuet, dans Fénelon — et même ils reprirent un abonnement à un cabinet de lecture.

  Les maîtres anciens étaient inaccessibles par la longueur des oeuvres ou la difficulté de l'idiome ; mais Jouffroy et Damiron les initièrent à la philosophie moderne ; — et ils avaient des auteurs touchant celle du siècle passé.

  Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvétius ; Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier s'attachait à l'expérience, l'idéal était tout pour le second. Il y avait de l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là — et ils discutaient.

  — L'âme est immatérielle disait l'un.

  — Nullement ! disait l'autre ; la folie, le chloroforme, une saignée la bouleversent et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une substance ne faisant que penser.

  — Cependant objecta Pécuchet j'ai, en moi-même, quelque chose de supérieur à mon corps, et qui parfois le contredit.

  — Un être dans l'être ? l'homo duplex ! allons donc ! Des tendances différentes révèlent des motifs opposés. Voilà tout.

  — Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous les changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et partant spirituelle !

  — Si l'âme était simple répliqua Bouvard, le nouveau-né se rappellerait, imaginerait comme l'adulte ! La Pensée, au contraire, suit le développement du cerveau. Quant à être indivisible, le parfum d'une rose, ou l'appétit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une affirmation ne se coupent en deux.

  — Ça n'y fait rien ! dit Pécuchet ; l'âme est exempte des qualités de la matière !

  — Admets-tu la pesanteur ? reprit Bouvard. Or si la matière peut tomber, elle peut de même penser. Ayant eu un commencement, notre âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux.

  — Moi, je la prétends immortelle ! Dieu ne peut vouloir…

  — Mais si Dieu n'existe pas ?

  — Comment ? Et Pécuchet débita les trois preuves cartésiennes ; primo, Dieu est compris dans l'idée que nous en avons ; secundo, l'existence lui est possible ; tertio, être fini, comment aurais-je une idée de l'infini ? — et puisque nous avons cette idée, elle nous vient de Dieu, donc Dieu existe !

  Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition des peuples, au besoin d'un créateur. Quand je vois une horloge…

  — Oui ! oui ! connu ! mais où est le père de l'horloger ?

  — Il faut une cause, pourtant !

  Bouvard doutait des causes. — De ce qu'un phénomène succède à un phénomène on conclut qu'il en dérive. Prouvez-le !

 

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