Complete works of gustav.., p.288

Complete Works of Gustave Flaubert, page 288

 

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  Mais les paysans étaient plus nombreux ; et les jours de marché, M. de Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins, tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre, comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on diminuât les impôts.

  À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à l'Assemblée.

  M. de Faverges y pensait comme lui, — tout en cherchant à ne pas se compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot. Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi — un rustre, un crétin. Le docteur s'en indigna.

  Fruit sec des concours, il regrettait Paris — et c'était la conscience de sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste allait se développer — quelle revanche ! Il rédigea une profession de foi et vint la lire à messieurs Bouvard et Pécuchet.

  Ils l'en félicitèrent ; leurs doctrines étaient les mêmes.

  Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas ? Mais lequel devait se présenter ? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet préférait à lui-même, son ami. Non ! non, ça te revient ! tu as plus de prestance ! — Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet ! Et sans résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.

  Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde ; et l'instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre deux prières — tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire : Faites, ô mon Dieu ! que je sois député !

  Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et lui exposa les chances qu'il avait.

  Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute ; mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous clabauderaient contre lui ; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur ; ses meilleurs malades le quitteraient ; — et ayant pesé ces arguments, le médecin regretta sa faiblesse.

  Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux militaires on s'oblige ! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau, refusa net de le servir.

  Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il fallait donner à la République le temps de s'user.

  Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.

  Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que s'il échouait, sa destitution était certaine.

  Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

  Donc, il ne restait que Foureau.

  Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son avarice ; — et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien régime.

  Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une haine accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles — et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme, beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

  Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire ; et le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en doutât, pouvaient réussir.

  Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha rien — et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.

  Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande ; chacun, outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes. Flacardoux l'emporta.

  M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer Beljambe.

  Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les manoeuvres, et émettre des observations. N'importe ! Il trouvait monstrueux qu'on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de l'Empire — et il dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai : Si les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne m'étonne plus de ce qui arrive !

  La Réaction commençait.

  On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin — et comme la province prétend connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus absurdes.

  M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord.

  Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte serait consul.

  Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient dans la campagne.

  Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.

  Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla ; — et résolut, pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.

  Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des Girondins ébranla les carreaux ; — et des hommes, bras dessus bras dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur, dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait.

  Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. L'autre noir de charbon — un mécanicien sans doute — avait les cheveux en brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur l'épaule.

  Tous les trois restaient debout — et les Conseillers, siégeant autour de la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse.

  — Citoyens ! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage !

  Le maire tremblait ; la voix lui manqua.

  Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait immédiatement ; — et les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs idées.

  La première fut de tirer du caillou.

  Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à

  Tournebu.

  Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

  On pouvait curer la mare ? ce n'était pas un travail suffisant ! ou bien creuser une seconde mare ! mais à quelle place ?

  Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas d'inondation — mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères. Impossible de rien conclure ! — Pour calmer la foule, Coulon descendit sur le péristyle, et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.

  — La charité ? Merci ! s'écria Gorju. À bas les aristos ! Nous voulons le droit au travail !

  C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On applaudit.

  En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné jusque-là — et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait ; la mairie était cernée. Le Conseil n'échapperait pas.

  — Où trouver de l'argent ? disait Bouvard.

  — Chez les riches ! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.

  — Et si on n'a pas besoin de travaux ?

  — On en fera, par avance !

  — Mais les salaires baisseront ! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient à manquer, c'est qu'il y a trop de produits ! — et vous réclamez pour qu'on les augmente !

  Gorju se mordait la moustache. — Cependant… avec l'organisation du travail…

  — Alors le gouvernement sera le maître ?

  Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent : — Non ! non ! plus de maîtres !

  Gorju s'irrita. — N'importe ! on doit fournir aux travailleurs un capital — ou bien instituer le crédit !

  — De quelle manière ?

  — Ah ! je ne sais pas ! mais on doit instituer le crédit !

  — En voilà assez dit le mécanicien ; ils nous embêtent, ces farceurs-là !

  Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.

  Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés.

  — Avance un peu !

  Le mécanicien recula.

  Une nuée de la foule parvint dans la salle ; tous se levèrent, ayant envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas ! On déplorait l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.

  — Commandez-les ! dit Foureau.

  — Je n'ai pas d'ordre.

  Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde ; — et tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet.

  Il avait pris adroitement l'escalier de service ; — et voulant faire comme

  Lamartine, il se mit à haranguer le peuple :

  — Citoyens !

  Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de prestige.

  L'homme au tricot l'interpella :

  — Est-ce que vous êtes ouvrier ?

  — Non.

  — Patron, alors ?

  — Pas davantage !

  — Eh bien, retirez-vous !

  — Pourquoi ? reprit fièrement Pécuchet.

  Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien.

  Gorju vint à son aide. — Laisse-le ! c'est un brave ! Ils se colletaient.

  La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision municipale. Hurel l'avait suggérée.

  Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui mènerait au château de Faverges.

  C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des travailleurs. Ils se dispersèrent.

  En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des exclamations, la veuve criait plus fort, — et à leur aspect :

  — Ah ! c'est bien heureux ! depuis trois heures que je vous attends ! mon pauvre jardin ! plus une seule tulipe ! des cochonneries partout, sur le gazon ! Pas moyen de le faire démarrer.

  — Qui cela ?

  — Le père Gouy !

  Il était venu avec une charrette de fumier — et l'avait jetée tout à vrac au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant ! Dépêchez-vous pour qu'il finisse !

  — Je vous accompagne ! dit Bouvard.

  Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu les dahlias — et des mottes de fumier noir, comme des taupinières, bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.

  Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner. Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de cette manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.

  Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

  Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda le fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin — et même celle du notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.

  Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint.

  Gorju avait quitté le pays.

  Cependant la garde nationale était toujours sur pied ; le dimanche une revue, promenades militaires, quelquefois — et chaque nuit des rondes. Elles inquiétaient le village.

  On tirait les sonnettes des maisons, par facétie ; on pénétrait dans les chambres où des époux ronflaient sur le même traversin ; alors on disait des gaudrioles ; et le mari se levant allait vous chercher des petits verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos ; on y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.

  Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour

  voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,

  Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de

  Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait :

  On n'a pas voulu de moi, tant pis ! et Bouvard eut la sagesse de retenir

  Pécuchet.

  Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.

  Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes des branches ; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le clair de la lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un fusil — et qui les tenait en joue.

  Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous la hêtrée entendit quelqu'un devant elle.

  — Qui vive ?

  Pas de réponse !

  On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête — mais quand on fut dans le village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la fois se précipitèrent sur lui, en criant : Vos papiers ! Ils le houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient sortis. On l'y traîna ; — et à la lueur de la chandelle brûlant sur le poêle, on reconnut enfin Gorju.

  Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et roulait des yeux, comme un loup.

  Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps, depuis six semaines.

  Ça ne les regardait pas. Il était libre.

  Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait provisoirement le coffrer.

  Bouvard s'interposa.

  — Inutile ! reprit le maire on connaît vos opinions.

  — Cependant ?…

  — Ah ! prenez garde, je vous en avertis ! Prenez garde.

  Bouvard n'insista plus.

  Gorju alors, se tourna vers Pécuchet : — Et vous, patron, vous ne dites rien ?

  Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.

  Le pauvre diable eut un sourire d'amertume. — Je vous ai défendu, pourtant !

  Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.

  Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au bouleversement de la société.

  De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer prochainement un certificat de bonne vie et moeurs — et leur signature devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent demander ce petit service à Marescot.

  On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes, une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de l'autre ; — et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet — bien que leur protégé fût un homme dangereux.

  — Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles !…

  — Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez !

  — Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les phrases innocentes et les coupables ? Telle chose défendue maintenant sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière féroce dont on traitait les insurgés.

  Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut

  Public, loi suprême.

  — Pardon ! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que celui de tous — et vous n'avez rien à lui objecter que la force — s'il retourne contre vous l'axiome.

  Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il s'excusa.

  Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs parlaient maintenant comme Robespierre.

  Autre sujet d'étonnement : Cavaignac baissait. La garde mobile devint suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne ; — et au 10 décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.

  Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du peuple ; — et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.

  Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire ; — c'est pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection présidentielle.

  — Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau des châtelaines, etc. ! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. — De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables.

 

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