Complete works of gustav.., p.314

Complete Works of Gustave Flaubert, page 314

 

Complete Works of Gustave Flaubert
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  Il rêvait l’amour dans une tombe ! mais le rêve s’efface, et la tombe reste.

  Il ouvre les yeux, se sent entouré dans de longs plis, il s’en dégage, palpe de ses mains tremblantes le bois qui l’entoure, sur sa tête, sur les côtés, partout, partout... Il se tâte lui-même, se sent nu. Oh ! c’est un songe, un songe horrible, infernal, un cauchemar ! Arrière toute idée d’éternité, lui qui veut s’accrocher à la vie !

  Mais l’éternité est là, couchée avec toi, dans son lit de noces, t’attirant vers elle, riant derrière ta tête avec une grimace de démon.

  Il a peur, peur de ce squelette hideux, dont il lui semble palper les os sur sa poitrine. Oh ! non ! c’est impossible !

  Et il voulut se rendormir, oublier tout cela, s’étourdir sur la réalité, effacer de sa pensée cette masse de plomb qui pesait sur sa tête et se bercer dans d’autres rêves.

  Non ! il avait trop rêvé. Ah ! d’autres rêves maintenant ? rêve l’éternité si tu veux. Eh bien, l’Orient ? maintenant rêve donc l’Orient dans ta tombe, dans une pensée de volupté et dans des rêves dorés ! Non ! non ! l’agonie et les rêves d’enfer, l’agonie qui s’ arrache les cheveux, se tord de désespoir, appelle Satan et maudit Dieu !

  Pourtant sa première terreur fut muette et calme, c’était un étonnement étrange et stupide, une stupeur d’idiot. “Oh ! non, non, se disait-il, voulant se faire illusion, non ! cela est impossible ! Oh ! non, mourir ainsi dans une tombe, mourir de désespoir et de faim, oh ! ce serait affreux !”, et il touchait tout ce qui l’entourait. “Mais je suis un fou ! je rêve ! Ce bois ? eh bien, c’est ma couche ; ce linge ? mon drap... mais un enfer ! une tombe ! un linceul.”, et il poussa un de ces rires amers qui eût retenti bien fort s’il n’eût pas éclaté dans une tombe.

  Et puis il avait froid, il se sentait nu, et l’humidité du sépulcre humectait sa peau ; il tremblait, ses dents claquaient, la fièvre battait dans ses artères ; il se sentit piqué au doigt, le porta à ses yeux, il ne vit rien, il faisait si noir ! à ses lèvres, il sentit l’odeur du sang ; il s’était écorché à un clou de sa tombe.

  “Mourir ! mourir ainsi, sans secours, sans pitié ! Oh ! non ! je sortirai de cet enfer, je sortirai de cette tombe. Cela ne s’est jamais vu, c’est à devenir fou avant de mourir de désespoir... Et oui, je vais mourir... Oh ! mourir ! ne plus rien voir de tout ce qui se passe sur cette terre ; la nature, les champs, le ciel, les montagnes, tout cela, je vais le quitter, je les ai quittés pour toujours !” et il se tordait dans sa tombe comme le serpent sous les griffes du tigre.

  Il pleurait de rage, il s’arrachait les cheveux, criait après la vie, lui, si plein de force et de santé.

  Que de larmes il versa sur ses mains ! que de cris il jeta dans sa tombe ! que de coups de colère dont il frappa son cercueil ! Il prit son linceul, le déchira avec ses ongles, le mit en pièces avec ses dents ; il lui fallait quelque chose à broyer, à anéantir sous ses mains, lui qui se sentait si impitoyablement écrasé sous celles de la fatalité. Enfin il s’arrêta dans son désespoir, s’étendit sur sa planche, ferma les yeux et pensa à Dieu.

  Un rayon d’espérance vint briller dans sa tombe, il pensa à son âme dont il doutait depuis longtemps ; il crut à Dieu qu’il blasphémait tout à l’heure, et il espéra la vie dont il désespérait.

  Il prêta l’oreille, entendit sur sa tête un bruit faible et léger, il lui semblait qu’on grattait la terre sur lui ; plus il écoutait, plus le bruit devenait fort. Il sourit de bonheur, joignit les mains et pria Dieu : “Oh ! merci ! merci ! tu m’as rendu la vie. Tu me la donnes donc, la vie ? je ne mourrai pas dans cette tombe hideuse et froide ? je mourrai, mais plus tard, car je ne serai vieux que dans bien des années ! Je vais vivre, la vie est à moi, ses délices, ses joies”, et il pleurait de bonheur, il maudit son scepticisme d’homme du monde et ses préjugés impies : “Merci, merci, Dieu, de m’avoir rendu tout cela !”.

  Il entendit distinctement sur sa tête des pas d’hommes, on venait le délivrer, oh ! c’était sur ! Quelque âme charitable aura eu pitié de son malheur, on se sera douté que dans cette tombe était un homme au lieu d’un cadavre, et on vient le déterrer, c’est tout simple, la chose est certaine, positive. Oh ! béni soit l’homme qui vient lui donner la vie ! Oh ! béni soit celui-là ! Son cœur battait avec violence, il riait de bonheur ; s’il eût pu, il aurait sauté de joie.

  Les pas se rapprochèrent, puis s’écartèrent ; et tout redevint calme.

  C’était le fossoyeur qui venait chercher sa pioche qu’il avait oubliée, et, comme il pleuvait, il craignait qu’elle ne se rouillât.

  Un bon enfant, ce fossoyeur, qui fumait une petite pipe allemande, avait un chapeau de paille des montagnes, et aimait le vin du Rhin. Il avait l’âme charitable, car lorsqu’il vit un chien sale et couvert de boue, qui s’amusait à bouleverser la terre bénite, au lieu de le tuer comme tout autre eût fait à sa place, il se contenta de le repousser du pied.

  M. Ohmlin écouta longtemps, bien longtemps, rien ! il écouta encore, rien ! Oh ! c’était fini, il fallait mourir ! Mourir, comme il l’avait prévu, de cette mort horrible et cruelle qui arrive à chaque minute, vous brûle à petit feu, vous mange avec délices ! Et quand mourir ? Quand finira ce supplice, cette agonie, ce râle qui dure des siècles ?

  Et il se mit a rire de pitié pour ses anciennes croyances, et puisque le ciel n’avait pas voulu le sauver, il appela l’enfer ; l’enfer vint à son secours et lui donna l’athéisme, le désespoir et les blasphèmes.

  D’abord, il douta de Dieu, puis il le nia, puis il en rit, puis il insulta ce mot : “Bah ! se disait-il en riant d’un rire forcé, où est-il le créateur des misères ? ou est-il ? qu’il vienne me délivrer s’il existe !… Je te nie, mot inventé par les heureux ; je te nie, tu n’es qu’une puissance fatale et stupide, comme la foudre qui tombe et qui brûle.”

  Et il s’arrachait les cheveux et se déchirait le visage avec les ongles : “Tu crois que j’irai te prier à mon heure dernière ? Oh ! je suis trop fier et trop malheureux, je n’irai pas t’implorer, je t’abhorre ! L’éternité ? je la nie ! Ton paradis ? chimère ! Ton bonheur céleste ? je le méprise ! Ton enfer ? je le brave ! l’éternité ? c’est une tête de mort qu’on trouvera dans quelques mois, ici, à ma place.” ·

  Le rire était sur son front et les larmes étouffaient sa voix : « Moi, bénir la main qui me frappe ! embrasser le bourreau ! Oh ! si tu peux prendre la forme humaine, viens dans ma tombe avec moi, que je t’emporte aussi vers l’éternité qui te dévorera un jour, que je te livre au néant qui te donne son nom. Viens ! viens ! que je te broie, que je t’écrase entre ma tombe et moi, que je mange ta chair ! Fais-toi quelque chose de palpable pour que je puisse te déchirer en riant !”. Ses dents claquaient, comme celles du démon quand il fut vaincu par le Christ ; il était furieux, bondissant, se roulant dans sa tombe en maudissant Dieu avec des cris à la bouche et le désespoir dans l’âme : “Où es-tu ? Dieu du ciel, viens, si tu existes ! Pourquoi ne me délivres-tu pas ? Si tu existes, pourquoi m’as-tu fait malheureux ? quel plaisir as-tu à me voir souffrir ? Si je ne croyais pas en toi, c’est que j’étais malheureux. rends-moi la vie, je t’aimerai... si cela ne dépend pas de toi, en bien, fais-le, puisque tu es tout-puissant ; fais-le, donne-moi la foi !... pourquoi veux-tu que je ne croie pas en toi ? tu vois que je souffre, que je pleure ; abrège mes souffrances, taris mes larmes !”.

  Puis il s’arrêta, effrayé de ses blasphèmes, il eut peur et trembla. Il avait peur, et de quoi ? la terre pouvait s’effacer, les révolutions pouvaient remuer la poussière du globe, peu lui importait ! il aurait toujours assez d’air pour respirer, même pendant quelques minutes, dans sa tombe, air corrompu, humide, échauffé et qui sentait le cadavre.

  Mais il avait peur de l’éternité qu’il bravait, de ce mot dont il se moquait en riant, couché sur le dos, accroupi, la face vers le ciel, qui était pour lui les deux planches d’un cercueil. Pour son malheur, il doutait encore ; il n’était sur de rien.

  Ne croyez pas les gens qui se disent athées, ils ne sont que sceptiques et nient par vanité. Eh bien, lorsqu’on doute et qu’on a des souffrances, on veut effacer toute probabilité, avoir la réalité vide et nue ; mais le doute augmente et vous ronge l’âme.

  Il n’entendait que les aboiements de son chien, qui pleurait sa mort ou devinait son malheur. “Pauvre ami !” dit-il, et il versa une larme de tendresse, la seule, qui le soulagea.

  Il était fatigué, avait les membres brisés, il avait faim, faim et rien sous la dent ! Enfin il se tourna sur le dos, se raccroupit en se pelotonnant, s’efforça de briser son cercueil : “Je sortirai d’ici malgré toi, se disait-il avec fureur, je vivrai malgré ta volonté !”.

  Et, tourné sur le ventre, il s’efforça avec des soubresauts et des secousses convulsives, de faire ployer cette planche dure comme du fer.

  Enfin, par un dernier effort de rage et de désespoir, il la brisa.

  A la vue de cette tombe entr’ouverte, ou plutôt sentant craquer son cercueil sur son dos, un rire vainqueur éclata sur sa bouche, il se crut libre. Mais la terre était là, haute de six pieds, la terre qui allait l’écraser s’il faisait le moindre mouvement, car, soutenue jusque-là par le cercueil, elle ne pouvait plus rester dans la position première et, au moindre dérangement des planches, elle allait tomber.

  M. Ohmlin s’en aperçut, il pâlit et faillit s’évanouir ; il resta longtemps immobile, n’osant faire le moindre geste ; enfin il voulut tenter un dernier effort qui devait le tuer ou le sauver : la terre fraîchement remuée ne lui offrirait point une forte résistance, il voulait se lever brusquement et la fendre avec sa tête.

  Le désespoir rend fou.

  Il se leva, mais la planche du cercueil s’abaissa sur sa tête, il la vit, elle tomba.

  Les gens les plus patients s’ennuient de tout ; c’est un vieux proverbe, il est vrai, car notre bon fossoyeur, ennuyé des aboiements de ce chien mélancolique, dont nous avons déjà parlé, s’avisa de savoir ce qu’il y avait donc la de si intéressant ; il creusa la terre dans l’espoir d’y trouver quelque chose, un trésor, peut-être, qui sait ?

  Ce qui l’étonna fort, c’est que le coffre était brisé “Diable ! voilà qui est drôle ! il y a la-dessous quelquechose”, et il leva la planche. Voici ce qu’il vit et ce qu’il racontait plus tard, lorsqu’il voulait se faire passer pour brave :

  Le cadavre était tourné sur le ventre, son linceul était déchiré, sa tête et son bras droit étaient sous sa poitrine : “Quand je l’ai retourné avec ma pelle, je vis qu’il avait des cheveux dans la main gauche, il s’était dévoré l’avant-bras ; sa figure faisait une grimace qui me fit peur, il y avait de quoi ; ses yeux, tout grands ouverts, sortaient à fleur de tète ; les nerfs de son cou étaient raides et tirés, on voyait ses dents blanches comme de l’ivoire, car ses lèvres ouvertes, relevées par les coins, découvraient ses gencives comme s’il eût ri en mourant.”

  Quant à Fox, il quitta le cimetière, alla courir dans les montagnes et fut un jour tué par des chasseurs qui n’avaient rien tiré et qui lui lâchèrent un coup de fusil pour passe-temps.

  Pour Berthe, elle quitta le coin de son feu, et fut désignée par les enfants du village sous le nom de Berthe la folle. Les sous, quand la lune était belle, quand le vent hurlait sur la montagne, quand la neige blanchissait la terre, on voyait une vieil le femme qui parcourait le chemin du cimetière en pleurant. Un jour, elle se jeta dans le torrent qui est au pied de la colline où s’élèvent les tombes et les cyprès.

  MORALITÉ (CYNIQUE)

  POUR INDIQUER LA CONDUITE QUE L’ON DOIT TENIR

  À SON HEURE DERNIÈRE.

  Maître Michel de Montaigne, honnête gas, prud’homme et de bonace nature, a souvent dit en ses écrits : que sais-je ? et maître François Rabelais, tourangeau chinonais, curé de Meudon, docteur en médecine, bon viveur, grand suceur du piot, chiffonneur de filles et joyeux sceptique, a encore plus souvent dit en les siens : peut-être !

  Eh bien, aimable et courageux lecteur, et vous bénévolente et peu dormeuse lectrice, que pensez-vous qu’eût répondu notre homme du cercueil, si quelque maladroit lui eût demandé son avis sur la bonté de Dieu ? Eût-il répondu : peut-être ? existe-t-elle ? que sais-je ?

  Pour moi, je pense qu’il eût dit : j’en doute ou je la nie.

  Et si le même malotru eut continué ses sottes questions, en lui représentant la bonté de ce même Dieu miséricordieux, il aurait envoyé au Diable l’escogriffe en lui répondant : Bran, comme dit Pantagruel festoyant et troublé par l’arrivée de Panurge ; et notre homme eût bien fait, car lorsqu’on crève ainsi, écorché d’âme, autant encore jurer après l’équarrisseur.

  Or, de ceci je conclus provisoirement : qu’il ne faut point troubler les mourants dans leur agonie, les morts dans leur sommeil, les amants au lit, les suceurs du piot devant Dame-Jeanne, et le Père éternel dans ses bêtises.

  J’engage aussi, et voilà toute la moralité de cette sotte œuvre, j’engage donc, ayant trouvé la conduite du sus-écrit docteur louable et bonne, j’engage tous les marmots à jeter la galette à la tête du pâtissier lorsqu’elle n’est point sucrée, les suceurs du piot leur vin quand il est mauvais, les mourants leurs âmes quand ils crèvent, et les hommes leur existence à la face de Dieu lorsqu’elle est amère.

  REVE D’ENFER

  Dans cette nouvelle fantastique, le Créateur promet un nouvel homme, dépourvu d’âme. Le duc Arthur d’Almaroës, alchimiste dépourvu d’âme, est tenté par Satan. Ce dernier rend la jeune Juiletta éperduement amoureuse du Duc, qui la repousse. La jeune femme est désespérée, et par le poids de cette culpabilité, Satan pense pouvoir se saisir de l’âme d’Arthur, vainement puisqu’il en est dépourvu. De son côté, Juiletta hante les falaises, attendant que vienne à elle Arthur.

  RÊVE D’ENFER

  I

  La terre dormait d’un sommeil léthargique, point de bruit à sa surface, et l’on n’entendait que les eaux de l’océan qui se brisaient en écumant sur les rochers. La chouette faisait entendre son cri dans les cyprès, le lézard baveux se traînait sur les tombes, et le vautour venait s’abattre sur les ossements pourris du champ de bataille.

  Une pluie lourde et abondante obscurcissait la lumière douteuse de la lune, sur laquelle roulaient, roulaient et roulaient encore les nuages gris qui passaient sur l’azur.

  Le vent de la tempête agitait les vagues et faisait trembler les feuilles de la forêt ; il sifflait dans les airs tantôt fort, tantôt faible, comme un cri aigu domine les murmures.

  Et une voix sortit de la terre et dit :

  — Fini le monde ! que ce soit aujourd’hui sa dernière heure !

  — Non, non, il faut que toutes les heures sonnent.

  — Hâte-les, dit la première voix. Extermine l’homme dans un septième chaos et ne crée pas d’autres mondes.

  — Il y en a encore un, supérieur à celui-ci.

  — Tu veux dire plus misérable, répondit la voix de la terre. Oh ! finis, pour le bien de tes créatures ; puisque tu as manqué jusqu’à présent toutes tes oeuvres, au moins ne fais rien désormais.

  — Si, si, répondit la voix du ciel, les autres hommes se sont plaints de leur faiblesse et de leurs passions ; celui-là sera fort et sans passions.

  Quant à son âme...

  Ici la voix de la terre se mit à rire d’un rire éclatant, qui remplit l’abîme de son immense dédain.

  II

  Le duc Arthur d’Almaroës était alchimiste, ou du moins il passait pour tel, quoique ses valets eussent remarqué qu’il travaillait rarement ; que ses fourneaux étaient toujours cendre et jamais brasier, que ses livres entrouverts ne changeaient jamais de feuillet ; néanmoins il restait des jours, des nuits et des mois entiers sans sortir de son laboratoire, plongé dans de profondes méditations, comme un homme qui travaille, qui médite. On croyait qu’il cherchait l’or, l’élixir de longue vie, la pierre philosophale. C’était donc un homme bien froid au-dehors, bien trompeur d’apparence : jamais sur ses lèvres ni un sourire de bonheur ni un mot d’angoisse, jamais de cris à sa bouche, point de nuits fiévreuses et ardentes comme en ont les hommes qui rêvent quelque chose de grand ; on eût dit, à le voir ainsi sérieux et froid, un automate qui pensait comme un homme.

  Le peuple (car il faut le citer partout, lui qui est devenu maintenant le plus fort des pouvoirs et la plus sainte des choses, deux mots qui semblent incompatibles si ce n’est à Dieu : la sainteté et la puissance), le peuple donc était persuadé que c’était un sorcier, un démon, Satan incarné. C’était lui qui riait, le soir, au détour du cimetière, qui se traînait lentement sur la falaise en poussant des cris de hibou ; c’était lui que l’on voyait danser dans les champs avec les feux follets ; c’était lui dont on voyait, pendant les nuits d’hiver, la figure sombre et lugubre planant sur le vieux donjon féodal, comme une vieille légende de sang sur les ruines d’une tombe.

  Souvent, le soir, lorsque les paysans assis devant leurs portes se reposaient de leur journée en chantant quelque vieux chant du pays, quelque vieil air national que les vieillards avaient appris de leurs grands-pères et qu’ils avaient transmis à leurs enfants, qu’on leur avait appris dans leur jeunesse et que jeunes ils avaient chanté sur le haut de la montagne où ils menaient paître leurs chèvres, alors, à cette heure de repos où la lune commence à paraître, où la chauve-souris voltige autour du clocher de son vol inégal, où le corbeau s’abat sur la grève, aux pâles rayons d’un soleil qui se meurt, à ce moment, dis-je, on voyait paraître quelquefois le duc Arthur.

  Et puis on se taisait quand on entendait le bruit de ses pas, les enfants se pressaient sur leurs mères et les hommes le regardaient avec étonnement ; on était effrayé de ce regard de plomb, de ce froid sourire, de cette pâle figure, et si quelqu’un effleurait ses mains, il les trouvait glaciales comme la peau d’un reptile.

  Il passait vite au milieu des paysans silencieux à son approche, disparaissait promptement et se perdait à la vue, rapide comme une gazelle, subtil comme un rêve fantastique, comme une ombre, et peu à peu le bruit de ses pas sur la poussière diminuait et aucune trace de son passage ne restait derrière lui, si ce n’est la crainte et la terreur, comme la pâleur après l’orage.

 

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