Complete works of gustav.., p.285

Complete Works of Gustave Flaubert, page 285

 

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  À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.

  Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa carrière.

  On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le Pont-Saint-Esprit et le pont de Lauriol ; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes — et sa fortune expire devant le pont de Sèvres.

  Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait une grande politique. Car il offrit soixante francs à chaque soldat, pour abandonner l'Empereur — et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix d'argent les Constitutionnels.

  Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre son père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau après les ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce que l'on voulait.

  La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa l'infanterie de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte — tellement, que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre, et pardonna à l'infanterie, véritable jugement de Salomon.

  Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre lui.

  Détails intimes — traits du Prince :

  Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son frère à creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé du Roi.

  Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-même :

  Une, deux ; une, deux ; une, deux !

  On a conservé quelques-uns de ses mots :

  À une députation de Bordelais : — Ce qui me console de n'être pas à Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous !

  Aux protestants de Nîmes : — Je suis bon catholique ; mais je n'oublierai jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant.

  Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu : — Bien, mes amis ! Les nouvelles sont bonnes ! Ça va bien ! très bien.

  Après l'abdication de Charles X : Puisqu'ils ne veulent pas de moi, qu'ils s'arrangent !

  Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village : — Plus de guerre, plus de conscription, plus de droits réunis.

  Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.

  La première du comte d'Artois débutait ainsi : — Français, le frère de votre roi est arrivé.

  Celle du prince : — J'arrive ! Je suis le fils de vos rois ! Vous êtes

  Français.

  Ordre du jour, daté de Bayonne : — Soldats, j'arrive !

  Une autre, en pleine défection : — Continuez à soutenir avec la vigueur qui convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La France l'attend de vous !

  Dernière à Rambouillet. — Le roi est entré en arrangement avec le gouvernement établi à Paris ; et tout porte à croire que cet arrangement est sur le point d'être conclu. Tout porte à croire était sublime.

  — Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses affaires de coeur ?

  Et ils notèrent en marge : Chercher les amours du Prince !

  Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir un autre portrait du duc d'Angoulême.

  Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats, voltigeant.

  Comment concilier les deux portraits ? Avait-il les cheveux plats, ou bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire friser ?

  Question grave, suivant Pécuchet ; car la chevelure donne le tempérament, le tempérament l'individu.

  Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses passions ; — et pour éclaircir ces deux points ils se présentèrent au château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés.

  La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la cuisine.

  Ils montèrent l'escalier ; et que virent-ils au milieu de la chambre de

  Bouvard ? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche.

  — Excusez-moi dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin, pour mes confitures.

  Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.

  — Qu'est-ce encore ? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions !

  Il était clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.

  Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.

  — Je reste pour vous soigner dit la veuve.

  Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes s'agitaient. C'était Mme Castillon la fermière. Elle cria : Gorju ! Gorju !

  Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement :

  — Il n'est pas là !

  Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en émoi. — Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla leurs guêtres sans murmurer.

  Ensuite, ils allèrent voir le bahut.

  Ses morceaux épars jonchaient le fournil ; les sculptures étaient endommagées, les battants rompus.

  À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.

  Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait : il venait de mettre le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jeté par terre.

  — À qui la vache ? dit Pécuchet.

  — Je ne sais pas.

  — Eh ! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure ! C'est de votre faute !

  Ils y renonçaient du reste : depuis trop longtemps, il les lanternait — et ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.

  Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois semaines tout serait fini ; — et Gorju les accompagna jusque dans la cuisine où Germaine en se traînant, arrivait, pour faire le dîner.

  Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois quarts vidée.

  — Sans doute par vous ? dit Pécuchet à Gorju.

  — Moi ? jamais.

  Bouvard objecta : — Vous étiez le seul homme dans la maison.

  — Eh bien, et les femmes ? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique.

  Germaine le surprit : — Dites plutôt que c'est moi !

  — Certainement c'est vous !

  — Et c'est moi, peut-être qui ai démoli l'armoire !

  Gorju fit une pirouette. — Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule !

  Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.

  La vieille éclata.

  — Si ce n'est pas une abomination ! que vous passiez des journées ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit ! espèce de Parisien, mangeur de bourgeoises ! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire accroire des farces.

  Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent. — Quelles farces ?

  — Je dis qu'on se fiche de vous !

  — On ne se fiche pas de moi ! s'écria Pécuchet, et indigné de son insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa ; qu'elle eût à déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision — et ils se retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur, tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.

  Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé, que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju, — et s'il avait déshonoré Mélie ?

  — Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc d'Angoulême !

  Pécuchet ajouta : — Combien de questions autrement considérables, et encore plus difficiles !

  D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est défectueuse. — Faisons venir quelques romans historiques !

  CHAPITRE V

  Ils lurent d'abord Walter Scott.

  Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.

  Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, gardes-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y passa.

  Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée ; — et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée sur le front.

  Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses matérielles.

  Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements — et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire.

  Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.

  La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob leur parut insuffisante — et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 de son Lascaris, un Espagnol qui fume une pipe une longue pipe arabe au milieu du XVe siècle.

  Pécuchet consultait la biographie universelle — et il entreprit de réviser Dumas au point de vue de la science.

  L'auteur, dans Les Deux Diane se trompe de dates. Le mariage du Dauphin François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il (voir Le Page du Duc de Savoie) que Catherine de Médicis, après la mort de son époux voulait recommencer la guerre ? Il est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans une église, épisode qui agrémente La Dame de Montsoreau. La Reine Margot, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de Jeanne d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.

  Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son Quentin Durward. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non Hameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre, n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée.

  Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque complet de profondeur.

  En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.

  Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise ! Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-même changé.

  Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare !

  Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau ; Henri IV sera constamment jovial ; Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel — enfin, tous les caractères se montrent d'un seul bloc, par amour des idées simples et respect de l'ignorance — si bien que le dramaturge, loin d'élever abaisse, au lieu d'instruire abrutit.

  Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire Consuelo, Horace, Mauprat, fut séduit par la défense des opprimés, le côté social, et républicain, les thèses.

  Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de lecture des romans d'amour.

  À haute voix et l'un après l'autre, ils parcoururent La Nouvelle Héloïse, Delphine, Adolphe, Ourika. Mais les bâillements de celui qui écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt laissaient tomber le livre par terre. Ils reprochaient à tous ceux-là de ne rien dire sur le milieu, l'époque, le costume des personnages. Le coeur seul est traité ; toujours du sentiment ! comme si le monde ne contenait pas autre chose !

  Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques ; tels que Le Voyage autour de ma chambre, par Xavier de Maistre, Sous les Tilleuls, d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien, de ses pantoufles, ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne, d'abord les charma, puis leur parut stupide ; — car l'auteur efface son oeuvre en y étalant sa personne.

  Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans d'aventures, l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était enchevêtrée, extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir les dénouements, devinrent là dessus très forts, et se lassèrent d'une amusette, indigne d'esprits sérieux.

  L'oeuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas soupçonné la vie moderne aussi profonde.

  — Quel observateur ! s'écriait Bouvard.

  — Moi je le trouve chimérique finit par dire Pécuchet. Il croit aux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises ? Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer. Comme un certain Ricard avait fait le cocher de fiacre, le porteur d'eau, le marchand de coco. Nous en aurons sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la statistique ou de l'ethnographie.

  Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s'instruire, descendre plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock, feuilleta de vieux ermites de la Chaussée d'Antin.

  — Comment perdre son temps à des inepties pareilles ? disait Pécuchet.

  — Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents.

  — Va te promener avec tes documents ! Je demande quelque chose qui m'exalte, qui m'enlève aux misères de ce monde !

  Et Pécuchet, porté à l'idéal tourna Bouvard, insensiblement vers la

  Tragédie.

  Le lointain où elle se passe, les intérêts qu'on y débat et la condition de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur.

  Un jour, Bouvard prit Athalie, et débita le songe tellement bien, que Pécuchet voulut à son tour l'essayer. — Dès la première phrase, sa voix se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était monotone, et bien que forte, indistincte.

  Bouvard, plein d'expérience lui conseilla, pour l'assouplir, de la déployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la replier, — émettant deux gammes, l'une montante, l'autre descendante ; — et lui-même se livrait à cet exercice, le matin dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon ; leur porte était close — et ils braillaient séparément.

  Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c'était l'emphase, les discours sur la Politique, les maximes de perversité.

  Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au Théâtre-Français, marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en s'arrêtant par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras, accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le Philoctète de La Harpe, un joli hoquet dans Gabrielle de Vergy — et quand il faisait Denys tyran de Syracuse une manière de considérer son fils en l'appelant Monstre, digne de moi ! qui était vraiment terrible. Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non la bonne volonté.

 

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