Complete works of gustav.., p.372

Complete Works of Gustave Flaubert, page 372

 

Complete Works of Gustave Flaubert
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Les hyènes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par derrière. Le taureau, à sa droite, balançait la tête ; et, à sa gauche, le serpent ondulait dans les herbes, tandis que la panthère, bombant son dos, avançait à pas de velours et à grandes enjambées. Il allait le plus lentement possible pour ne pas les irriter ; et il voyait sortir de la profondeur des buissons des porcs-épics, des renards, des vipères, des chacals et des ours.

  Julien se mit à courir ; ils coururent. Le serpent sifflait, les bêtes puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses défenses, le loup l’intérieur des mains avec les poils de son museau. Les singes le pinçaient en grimaçant, la fouine se roulait sur ses pieds. Un ours, d’un revers de patte, lui enleva son chapeau ; et la panthère, dédaigneusement, laissa tomber une flèche qu’elle portait à sa gueule.

  Une ironie perçait dans leurs allures sournoises. Tout en l’observant du coin de leurs prunelles, ils semblaient méditer un plan de vengeance ; et, assourdi par le bourdonnement des insectes, battu par des queues d’oiseau, suffoqué par des haleines, il marchait les bras tendus et les paupières closes comme un aveugle, sans même avoir la force de crier « grâce ! »

  Le chant d’un coq vibra dans l’air. D’autres y répondirent ; c’était le jour ; et il reconnut, au-delà des orangers, le faîte de son palais.

  Puis, au bord d’un champ, il vit, à trois pas d’intervalle, des perdrix rouges qui voletaient dans les chaumes. Il dégrafa son manteau, et l’abattit sur elles comme un filet. Quand il les eut découvertes, il n’en trouva qu’une seule, et morte depuis longtemps, pourrie.

  Cette déception l’exaspéra plus que toutes les autres. Sa soif de carnage le reprenait ; les bêtes manquant, il aurait voulu massacrer des hommes.

  Il gravit les trois terrasses, enfonça la porte d’un coup de poing ; mais, au bas de l’escalier, le souvenir de sa chère femme détendit son coeur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre.

  Ayant retiré ses sandales, il tourna doucement la serrure, et entra.

  Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pâleur de l’aube. Julien se prit les pieds dans des vêtements, par terre ; un peu plus loin, il heurta une crédence encore chargée de vaisselle. « Sans doute, elle aura mangé, » se dit-il ; et il avançait vers le lit, perdu dans les ténèbres au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d’embrasser sa femme, il se pencha sur l’oreiller où les deux têtes reposaient l’une près de l’autre. Alors, il sentit contre sa bouche l’impression d’une barbe.

  Il se recula, croyant devenir fou ; mais il revint près du lit, et ses doigts, en palpant, rencontrèrent des cheveux qui étaient très-longs. Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement sa main sur l’oreiller. C’était bien une barbe, cette fois, et un homme ! un homme couché avec sa femme !

  Éclatant d’une colère démesurée, il bondit sur eux à coups de poignard ; et il trépignait, écumait, avec des hurlements de bête fauve. Puis il s’arrêta. Les morts, percés au coeur, n’avaient pas même bougé. Il écoutait attentivement leurs deux râles presque égaux, et, à mesure qu’ils s’affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait. Incertaine d’abord, cette voix plaintive longuement poussée, se rapprochait, s’enfla, devint cruelle ; et il reconnut, terrifié, le bramement du grand cerf noir.

  Et comme il se retournait, il crut voir dans l’encadrure de la porte, le fantôme de sa femme, une lumière à la main.

  Le tapage du meurtre l’avait attirée. D’un large coup d’oeil, elle comprit tout, et s’enfuyant d’horreur laissa tomber son flambeau.

  Il le ramassa.

  Son père et sa mère étaient devant lui, étendus sur le dos avec un trou dans la poitrine ; et leurs visages, d’une majestueuse douceur, avaient l’air de garder comme un secret éternel. Des éclaboussures et des flaques de sang s’étalaient au milieu de leur peau blanche, sur les draps du lit, par terre, le long d’un christ d’ivoire suspendu dans l’alcôve. Le reflet écarlate du vitrail, alors frappé par le soleil, éclairait ces taches rouges, et en jetait de plus nombreuses dans tout l’appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en voulant croire, que cela n’était pas possible, qu’il s’était trompé, qu’il y a parfois des ressemblances inexplicables. Enfin, il se baissa légèrement pour voir de tout près le vieillard ; et il aperçut, entre ses paupières mal fermées, une prunelle éteinte qui le brûla comme du feu. Puis il se porta de l’autre côté de la couche, occupé par l’autre corps, dont les cheveux blancs masquaient une partie de la figure. Julien lui passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa tête ; — et il la regardait, en la tenant au bout de son bras roidi, pendant que de l’autre main il s’éclairait avec le flambeau. Des gouttes, suintant du matelas, tombaient une à une sur le plancher.

  A la fin du jour, il se présenta devant sa femme ; et, d’une voix différente de la sienne, il lui commanda premièrement de ne pas lui répondre, de ne pas l’approcher, de ne plus même le regarder, et qu’elle eût à suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres qui étaient irrévocables.

  Les funérailles seraient faites selon les instructions qu’il avait laissées par écrit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans même retenir les vêtements de son corps, et ses sandales, que l’on trouverait au haut de l’escalier.

  Elle avait obéi à la volonté de Dieu, en occasionnant son crime, et devait prier pour son âme, puisque désormais il n’existait plus.

  On enterra les morts avec magnificence, dans l’église d’un monastère à trois journées du château. Un moine en cagoule rabattue suivit le cortège, loin de tous les autres, sans que personne osât lui parler.

  Il resta pendant la messe, à plat ventre au milieu du portail, les bras en croix, et le front dans la poussière.

  Après l’ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui menait aux montagnes. Il se retourna plusieurs fois, et finit par disparaître.

  III

  Il s’en alla, mendiant sa vie par le monde.

  Il tendait sa main aux cavaliers sur les routes, avec des génuflexions s’approchait des moissonneurs, ou restait immobile devant la barrière des cours ; et son visage était si triste que jamais on ne lui refusait l’aumône.

  Par esprit d’humilité, il racontait son histoire ; alors tous s’enfuyaient, en faisant des signes de croix. Dans les villages où il avait déjà passé, sitôt qu’il était reconnu, on fermait les portes, on lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus charitables posaient une écuelle sur le bord de leur fenêtre, puis fermaient l’auvent pour ne pas l’apercevoir.

  Repoussé de partout, il évita les hommes ; et il se nourrit de racines, de plantes, de fruits perdus, et de coquillages qu’il cherchait le long des grèves.

  Quelquefois, au tournant d’une côte, il voyait sous ses yeux une confusion de toits pressés, avec des flèches de pierre, des ponts, des tours, des rues noires s’entre-croisant, et d’où montait jusqu’à lui un bourdonnement continuel.

  Le besoin de se mêler à l’existence des autres le faisait descendre dans la ville. Mais l’air bestial des figures, le tapage des métiers, l’indifférence des propos glaçaient son coeur. Les jours de fête, quand le bourdon des cathédrales mettait en joie dès l’aurore le peuple entier, il regardait les habitants sortir de leurs maisons, puis les danses sur les places, les fontaines de cervoise dans les carrefours, les tentures de damas devant le logis des princes, et le soir venu, par le vitrage des rez-de-chaussée, les longues tables de famille où des aïeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux ; des sanglots l’étouffaient, et il s’en retournait vers la campagne.

  Il contemplait avec des élancements d’amour les poulains dans les herbages, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les fleurs ; tous, à son approche, couraient plus loin, se cachaient effarés, s’envolaient bien vite.

  Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait à son oreille comme des râles d’agonie ; les larmes de la rosée tombant par terre lui rappelaient d’autres gouttes d’un poids plus lourd. Le soleil, tous les soirs, étalait du sang dans les nuages ; et chaque nuit, en rêve, son parricide recommençait.

  Il se fit un cilice avec des pointes de fer. Il monta sur les deux genoux toutes les collines ayant une chapelle à leur sommet. Mais l’impitoyable pensée obscurcissait la splendeur des tabernacles, le torturait à travers les macérations de la pénitence.

  Il ne se révoltait pas contre Dieu qui lui avait infligé cette action, et pourtant se désespérait de l’avoir pu commettre.

  Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu’espérant s’en délivrer il l’aventura dans des périls. Il sauva des paralytiques des incendies, des enfants du fond des gouffres. L’abîme le rejetait, les flammes l’épargnaient.

  Le temps n’apaisa pas sa souffrance. Elle devenait intolérable. Il résolut de mourir.

  Et un jour qu’il se trouvait au bord d’une fontaine, comme il se penchait dessus pour juger de la profondeur de l’eau, il vit paraître en face de lui un vieillard tout décharné, à barbe blanche et d’un aspect si lamentable qu’il lui fut impossible de retenir ses pleurs. L’autre, aussi, pleurait. Sans reconnaître son image, Julien se rappelait confusément une figure ressemblant à celle-là. Il poussa un cri ; c’était son père ; et il ne pensa plus à se tuer.

  Ainsi, portant le poids de son souvenir, il parcourut beaucoup de pays ; et il arriva près d’un fleuve dont la traversée était dangereuse, à cause de sa violence et parce qu’il y avait sur les rives une grande étendue de vase. Personne depuis longtemps n’osait plus le passer.

  Une vieille barque, enfouie à l’arrière, dressait sa proue dans les roseaux. Julien en l’examinant découvrit une paire d’avirons ; et l’idée lui vint d’employer son existence au service des autres.

  Il commença par établir sur la berge une manière de chaussée qui permettrait de descendre jusqu’au chenal ; et il se brisait les ongles à remuer les pierres énormes, les appuyait contre son ventre pour les transporter, glissait dans la vase, y enfonçait, manqua périr plusieurs fois.

  Ensuite, il répara le bateau avec des épaves de navires, et il se fit une cahute avec de la terre glaise et des troncs d’arbres.

  Le passage étant connu, les voyageurs se présentèrent. Ils l’appelaient de l’autre bord, en agitant des drapeaux ; Julien bien vite sautait dans sa barque. Elle était très-lourde ; et on la surchargeait par toutes sortes de bagages et de fardeaux, sans compter les bêtes de somme, qui, ruant de peur, augmentaient l’encombrement. Il ne demandait rien pour sa peine ; quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles qu’ils tiraient de leur bissac ou les habits trop usés dont ils ne voulaient plus. Des brutaux vociféraient des blasphèmes. Julien les reprenait avec douceur ; et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de les bénir.

  Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois coupes d’argile, voilà tout ce qu’était son mobilier. Deux trous dans la muraille servaient de fenêtres. D’un côté, s’étendaient à perte de vue des plaines stériles ayant sur leur surface de pâles étangs, ça et là ; et le grand fleuve, devant lui, roulait ses flots verdâtres. Au printemps, la terre humide avait une odeur de pourriture. Puis, un vent désordonné soulevait la poussière en tourbillons. Elle entrait partout, embourbait l’eau, craquait sous les gencives. Un peu plus tard, c’était des nuages de moustiques, dont la susurration et les piqûres ne s’arrêtaient ni jour ni nuit. Ensuite, survenaient d’atroces gelées qui donnaient aux choses la rigidité de la pierre, et inspiraient un besoin fou de manger de la viande.

  Des mois s’écoulaient sans que Julien vît personne. Souvent il fermait les yeux, tâchant, par la mémoire, de revenir dans sa jeunesse ; — et la cour d’un château apparaissait, avec des lévriers sur un perron, des valets dans la salle d’armes, et, sous un berceau de pampres, un adolescent à cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et une dame à grand hennin ; tout à coup, les deux cadavres étaient là. Il se jetait à plat ventre sur son lit, et répétait en pleurant :

  — « Ah ! pauvre père ! pauvre mère ! pauvre mère ! » Et tombait dans un assoupissement où les visions funèbres continuaient.

  Une nuit qu’il dormait, il crut entendre quelqu’un l’appeler. Il tendit l’oreille et ne distingua que le mugissement des flots.

  Mais la même voix reprit :

  — « Julien ! »

  Elle venait de l’autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la largeur du fleuve.

  Une troisième fois on appela :

  — « Julien ! »

  Et cette voix haute avait l’intonation d’une cloche d’église.

  Ayant allumé sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux emplissait la nuit. Les ténèbres étaient profondes, et çà et là déchirées par la blancheur des vagues qui bondissaient.

  Après une minute d’hésitation, Julien dénoua l’amarre. L’eau, tout de suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha l’autre berge, où un homme attendait.

  Il était enveloppé d’une toile en lambeaux, la figure pareille à un masque de plâtre et les deux yeux plus rouges que des charbons. En approchant de lui la lanterne, Julien s’aperçut qu’une lèpre hideuse le recouvrait ; cependant, il avait dans son attitude comme une majesté de roi.

  Dès qu’il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée par son poids ; une secousse la remonta ; et Julien se mit à ramer.

  A chaque coup d’aviron, le ressac des flots la soulevait par l’avant. L’eau, plus noire que de l’encre, courait avec furie des deux côtés du bordage. Elle creusait des abîmes, elle faisait des montagnes, et la chaloupe sautait dessus, puis redescendait dans des profondeurs où elle tournoyait, ballottée par le vent.

  Julien penchait son corps, dépliait les bras, et, s’arc-boutant des pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir plus de force. La grêle cinglait ses mains, la pluie coulait dans son dos, la violence de l’air l’étouffait, il s’arrêta. Alors le bateau fut emporté à la dérive. Mais, comprenant qu’il s’agissait d’une chose considérable, d’un ordre auquel il ne fallait pas désobéir, il reprit ses avirons ; et le claquement des tolets coupait la clameur de la tempête.

  La petite lanterne brûlait devant lui. Des oiseaux, en voletant, la cachaient par intervalles. Mais toujours il apercevait les prunelles du Lépreux qui se tenait debout à l’arrière, immobile comme une colonne.

  Et cela dura longtemps, très-longtemps !

  Quand ils furent arrivés dans la cahute, Julien ferma la porte ; et il le vit siégeant sur l’escabeau. L’espèce de linceul qui le recouvrait était tombé jusqu’à ses hanches ; et ses épaules, sa poitrine, ses bras maigres disparaissaient sous des plaques de pustules écailleuses. Des rides énormes labouraient son front. Tel qu’un squelette, il avait un trou à la place du nez ; et ses lèvres bleuâtres dégageaient une haleine épaisse comme un brouillard, et nauséabonde.

  — « J’ai faim ! » dit-il.

  Julien lui donna ce qu’il possédait, un vieux quartier de lard et les croûtes d’un pain noir.

  Quand il les eut dévorés, la table, l’écuelle et le manche du couteau portaient les mêmes taches que l’on voyait sur son corps.

  Ensuite, il dit : — « J’ai soif ! »

  Julien alla chercher sa cruche ; et, comme il la prenait, il en sortit un arôme qui dilata son coeur et ses narines. C’était du vin ; quelle trouvaille ! mais le Lépreux avança le bras, et d’un trait vida toute la cruche.

  Puis il dit : — « J’ai froid ! »

  Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougères, au milieu de la cabane.

  Le Lépreux vint s’y chauffer ; et, accroupi sur les talons, il tremblait de tous ses membres, s’affaiblissait ; ses yeux ne brillaient plus, ses ulcères coulaient, et d’une voix presque éteinte, il murmura :

  — « Ton lit ! »

  Julien l’aida doucement à s’y traîner, et même étendit sur lui, pour le couvrir, la toile de son bateau.

  Le Lépreux gémissait. Les coins de sa bouche découvraient ses dents, un râle accéléré lui secouait la poitrine, et son ventre, à chacune de ses aspirations, se creusait jusqu’aux vertèbres.

  Puis il ferma les paupières.

  — « C’est comme de la glace dans mes os ! Viens près de moi ! »

  Et Julien, écartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes, près de lui, côte à côte.

  Le Lépreux tourna la tête.

  — « Déshabille-toi, pour que j’aie la chaleur de ton corps ! »

  Julien ôta ses vêtements ; puis, nu comme au jour de sa naissance, se replaça dans le lit ; et il sentait contre sa cuisse la peau du Lépreux, plus froide qu’un serpent et rude comme une lime.

  Il tâchait de l’encourager ; et l’autre répondait, en haletant :

  — « Ah ! je vais mourir !... Rapproche-toi, réchauffe-moi ! Pas avec les mains ! non ! toute ta personne. »

  Julien s’étala dessus complètement, bouche contre bouche, poitrine sur poitrine.

  Alors le Lépreux l’étreignit ; et ses yeux tout à coup prirent une clarté d’étoiles ; ses cheveux s’allongèrent comme les rais du soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un nuage d’encens s’éleva du foyer, les flots chantaient. Cependant une abondance de délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l’âme de Julien pâmé ; et celui dont les bras le serraient toujours grandissait, grandissait, touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. Le toit s’envola, le firmament se déployait ; — et Julien monta vers les espaces bleus, face à face avec Notre-Seigneur Jésus, qui l’emportait dans le ciel.

  Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, telle à peu près qu’on la trouve, sur un vitrail d’église, dans mon pays.

  HERODIAS

  Dans sa citadelle de Machearous, au bord de la Mer Morte, Antipas retient prisonnier Iaokannan (Jean le Baptiste), qui condamne publiquement son union incestueuse avec Hérodias, sa nièce qui fut de plus précédemment la femme de son frère qu’elle a quitté. Celle-ci, qui n’était poussée que par l’intérêt, craint d’être répudiée.

 

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