Complete works of gustav.., p.224

Complete Works of Gustave Flaubert, page 224

 

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  — “Ah ! le baron !”

  Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur l’oreille, et une fleur à la boutonnière. C’était l’idéal du Vicomte. Il fut ravi de le posséder ; et, sa présence l’excitant, il tenta même un calembour, car il dit, comme on passait un coq de bruyère :

  — “Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère”

  Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions sur des personnes inconnues à la société ; puis, comme saisi d’une idée :

  — “Dites donc ! avez-vous pensé à moi ?”

  L’autre haussa les épaules.

  — “Vous n’avez pas l’âge, mon petiot ! Impossible”

  Cisy l’avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant sans doute pitié de son amour-propre :

  — “Ah ! j’oubliais ! Mille félicitations pour votre pari, mon cher !”

  — “Quel pari ?”

  — “Celui que vous avez fait, aux courses, d’aller le soir même chez cette dame.”

  Frédéric éprouva comme la sensation d’un coup de fouet. Il fut calmé tout de suite, par la figure décontenancée de Cisy.

  En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand Arnoux, son premier amant, son homme, s’était présenté ce jour-là même. Tous deux avaient fait comprendre au Vicomte qu’il “gênait”, et on l’avait flanqué dehors, avec peu de cérémonie.

  Il eut l’air de ne pas entendre. Le Baron ajouta :

  — “Que devient-elle, cette brave Rose ?… a-t-elle toujours d’aussi jolies jambes ?” prouvant par ce mot qu’il la connaissait intimement.

  Frédéric fut contrarié de la découverte.

  — “Il n’y a pas de quoi rougir”, reprit le Baron “c’est une bonne affaire !”

  Cisy claqua de la langue.

  — “Peuh ! pas si bonne !”

  — “Ah !”

  — “Mon Dieu, oui ! D’abord, moi, je ne lui trouve rien d’extraordinaire, et puis on en récolte de pareilles tant qu’on veut, car enfin… elle est à vendre !”

  — “Pas pour tout le monde !” reprit aigrement Frédéric.

  — “il se croit différent des autres !” répliqua Cisy, “quelle farce !”

  Et un rire parcourut la table.

  Frédéric sentait les battements de son cœur l’étouffer. Il avala deux verres d’eau, coup sur coup.

  Mais le Baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.

  — “Est-ce qu’elle est toujours avec un certain Arnoux ?”

  — “Je n’en sais rien”, dit Cisy. “Je ne connais pas ce monsieur !”

  Il avança, néanmoins, que c’était une manière d’escroc.

  — “Un moment !”, s’écria Frédéric.

  — “Cependant, la chose est certaine ! Il a même eu un procès.”

  — “Ce n’est pas vrai”

  Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité, finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le Vicomte, plein de rancune, et qui était gris d’ailleurs, s’entêta dans ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement :

  — “Est-ce pour m’offenser, monsieur ?”

  Et il le regardait, avec des prunelles ardentes comme son cigare.

  — “Oh ! pas du tout ! je vous accorde même qu’il a quelque chose de très bien : sa femme.”

  — “Vous la connaissez ?”

  — “Parbleu ! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça !”

  — “Vous dites ?”

  Cisy, qui s’était levé, répéta en balbutiant :

  — “Tout le monde connaît ça !”

  — “Taisez-vous ! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez !”

  — “Je m’en flatte.”

  Frédéric lui lança son assiette au visage.

  Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux bouteilles, démolit un compotier, et, se brisant contre le surtout en trois morceaux, frappa le ventre du Vicomte.

  Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait, en criant, pris d’une sorte de frénésie ; M. des Aulnays répétait :

  — “Calmez-vous ! voyons ! cher enfant !”

  — “Mais c’est épouvantable !” vociférait le Précepteur.

  Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait Joseph riait aux éclats ; les garçons épongeaient le vin, ramassaient par terre les débris ; et le Baron alla fermer la fenêtre, car le tapage, malgré le bruit des voitures, aurait pu s’entendre du boulevard.

  Comme tout le monde, au moment où l’assiette avait été lancée, parlait à la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense, si c’était à cause d’Arnoux, de Mme Arnoux, de Rosanette ou d’un autre. Ce qu’il y avait de certain, c’était la brutalité inqualifiable de Frédéric ; il se refusa positivement à en témoigner le moindre regret.

  M. des Aulnays tâcha de l’adoucir, le cousin Joseph, le Précepteur, Forchambeaux lui-même. Le Baron pendant ce temps-là, réconfortait Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versait des larmes. Frédéric, au contraire, s’irritait de plus en plus ; et l’on serait resté là jusqu’au jour si le Baron n’avait dit pour en finir :

  — “Le Vicomte, Monsieur, enverra demain chez vous ses témoins.”

  — “Votre heure ?”

  — “A midi, s’il vous plaît.”

  — “Parfaitement, Monsieur.”

  Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis trop longtemps, il contenait son cœur. Il venait de le satisfaire enfin ; il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance de forces intimes qui l’enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier auquel il songea fut Regimbart ; et il se dirigea tout de suite vers un estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais de la lumière brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s’ouvrit, et il entra, en se courbant très bas sous l’auvent.

  Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte. Tous les tabourets, les pieds en l’air, étaient posés sur les tables. Le maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans l’angle près de la cuisine ; — et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait leur repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée de se tourner de côté, quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose brièvement, réclama son assistance. Le Citoyen commença par ne rien répondre ; il roulait des yeux, avait l’air de réfléchir, fit plusieurs tours dans la salle, et dit enfin :

  — “Oui, volontiers !”

  Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l’adversaire était un noble.

  — “Nous le ferons marcher tambour battant, soyez tranquille ! D’abord…. avec l’épée…”

  — “Mais peut-être”, objecta Frédéric, “que je n’ai pas le droit…”

  — “Je vous dis qu’il faut prendre l’épée !” répliqua brutalement le Citoyen. “Savez-vous tirer ?”

  — “Un peu !”

  — “Ah ! un peu ! voilà comme ils sont tous ! Et ils ont la rage de faire assaut ! Qu’est-ce que ça prouve, la salle d’armes ! Ecoutez-moi : tenez-vous bien à distance en vous enfermant toujours dans des cercles, et rompez ! rompez ! C’est permis. Fatiguez-le ! Puis fendez-vous dessus, franchement ! Et surtout pas de malice, pas de coups à la La Fougère non ! de simples une-deux, des dégagements. Tenez, voyez-vous ? en tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure. — Père Vauthier, donnez-moi votre canne ! Ah ! cela suffit.”

  Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras gauche, plia le droit, et se mit à pousser des bottes contre la cloison. Il frappait du pied, s’animait, feignait même de rencontrer des difficultés, tout en criant : “Y es-tu, là ? y es-tu ?” et sa silhouette énorme se projetait sur la muraille, avec son chapeau qui semblait toucher au plafond. Le limonadier disait de temps en temps : “Bravo ! très bien !” Son épouse également l’admirait, quoique émue ; et Théodore, un ancien soldat, en restait cloué d’ébahissement, étant, du reste, fanatique de M. Regimbart.

  Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin de Dussardier. Après une suite de pièces, toutes remplies d’étoffes garnissant des rayons, ou étendues en travers sur des tables, tandis, que, çà et là, des champignons de bois supportaient des châles, il l’aperçut dans une espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout sur un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne.

  Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir ne pas assister à la conférence.

  Le Baron et M. Joseph déclarèrent qu’ils se contenteraient des excuses les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder jamais, et qui tenait à défendre l’honneur d’Arnoux (Frédéric ne lui avait point parlé d’autre chose), demanda que le Vicomte fît des excuses. M. de Comaing fut révolté de l’outrecuidance. Le Citoyen n’en voulut pas démordre. Toute conciliation devenant impossible, on se battrait.

  D’autres difficultés surgirent — , car le choix des armes légalement, appartenait à Cisy, l’offensé. Mais Regimbart soutint que, par l’envoi du cartel, il se constituait l’offenseur. Ses témoins se récrièrent qu’un soufflet, cependant, était la plus cruelle des offenses. Le Citoyen épilogua sur les mots, un coup n’étant pas un soufflet. Enfin, on décida qu’on s’en rapporterait à des militaires ; et les quatre témoins sortirent, pour aller consulter des officiers dans une caserne quelconque.

  Ils s’arrêtèrent à celle du quai d’Orsay. M. de Comaing, ayant abordé deux capitaines, leur exposa la contestation.

  Les capitaines n’y comprirent goutte, embrouillée qu’elle fut par les phrases incidentes du Citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs d’écrire un procès-verbal ; après quoi, ils décideraient. Alors, on se transporta dans un café ; et même, pour faire les choses plus discrètement, on désigna Cisy par H et Frédéric par un K.

  Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ils reparurent, et déclarèrent qu’évidemment le choix des armes appartenait à M. H. Tous s’en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier restèrent sur le trottoir.

  Le Vicomte, en apprenant la solution, fut pris d’un si grand trouble, qu’il se la fit répéter plusieurs fois ; et, quand M. de Comaing en vint aux prétentions de Regimbart, il murmura “cependant”, n’étant pas loin, en lui-même, d’y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil, et déclara qu’il ne se battrait pas.

  — “Hein ? comment ?” dit le Baron.

  Alors, Cisy s’abandonna à un flux labial désordonné.

  Il voulait se battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.

  — “Ou bien on mettra de l’arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort. Ça se fait quelquefois ; je l’ai lu !”

  Le Baron, peu endurant naturellement, le rudoya.

  — “Ces messieurs attendent votre réponse. C’est indécent, à la fin ! Que prenez-vous ? voyons ! Est-ce l’épée ?”

  Le Vicomte répliqua “oui”, par un signe de tête ; et le rendez-vous fut fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.

  Dussardier étant contraint de s’en retourner à ses affaires, Regimbart alla prévenir Frédéric.

  On l’avait laissé toute la journée sans nouvelles ; son impatience était devenue intolérable.

  — “Tant mieux !” s’écria-t-il.

  Le Citoyen fut satisfait de sa contenance.

  — “On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous ? Ce n’était rien, un simple mot ! Mais je les ai envoyés joliment bouler ! Comme je le devais, n’est-ce pas ?”

  — “Sans doute”, dit Frédéric tout en songeant qu’il eût mieux fait de choisir un autre témoin.

  Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut, plusieurs fois :

  — “Je vais me battre. Tiens, je vais me battre ! C’est drôle”

  Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il s’aperçut qu’il était pâle.

  — “Est-ce que j’aurais peur ?”

  Une angoisse abominable le saisit à l’idée d’avoir peur sur le terrain.

  — “Si j’étais tué, cependant ? Mon père est mort de la même façon. Oui, je serai tué”

  Et, tout à coup, il aperçut sa mère, en robe noire ; des images incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l’exaspéra. Il fut pris d’un paroxysme de bravoure, d’une soif carnassière. Un bataillon ne l’eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit, avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l’Opéra, où l’on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses, et but un verre de punch, pendant l’entracte. Mais, en rentrant chez lui, la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être pour la dernière fois, lui causa une faiblesse.

  Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient ; il les contempla. L’idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux, l’ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.

  Il n’en fut pas de même de Cisy. Après le départ du Baron, Joseph avait tâché de remonter son moral, et, comme le Vicomte demeurait froid :

  — “Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j’irai le dire.”

  Cisy n’osa répondre “certainement”, mais il en voulut à son cousin de ne pas lui rendre ce service sans en parler.

  Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d’une attaque d’apoplexie, ou qu’une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne. ou qu’un événement empêchât un des témoins de s’y rendre ; car le duel faute de témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express n’importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il arriva jusqu’à désirer être malade, gravement.

  Afin d’avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays. L’excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui apprenant l’indisposition d’une de ses filles. Cela parut de mauvais augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir. Alors il s’épancha.

  — “Comment faire, mon Dieu ! comment faire ?”

  — “Moi, à votre place, monsieur le Comte, je payerais un fort de la halle pour lui flanquer une raclée.”

  — “Il saurait toujours de qui ça vient !” reprit Cisy.

  Et, de temps à autre, il poussait un gémissement — , puis : “Mais est-ce qu’on a le droit de se battre en duel ?”

  — “C’est un reste de barbarie ! Que voulez-vous !”

  Par complaisance, le pédagogue s’invita lui-même à dîner. Son élève ne mangea rien, et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour.

  Il dit en passant devant une église :

  — “Si nous entrions un peu… pour voir ?”

  M. Vezou ne demanda pas mieux, et même lui présenta de l’eau bénite.

  C’était le mois de Marie, des fleurs couvraient l’autel, des voix chantaient, l’orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier, les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles ; il entendait comme des bourdonnements de De profundis.

  — “Allons-nous-en ! Je ne me sens pas bien !”

  Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le Vicomte s’efforça de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n’en pouvait plus, s’affaissa sur le tapis vert, et eut un sommeil plein de songes désagréables.

  Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le Vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le chercher, il se roidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant comprendre qu’une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta sur sa bonne mine.

  Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal l’énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus où l’on était.

  Le Baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du “cadavre”, et de la manière de le rentrer en ville, clandestinement. Joseph donnait la réplique ; tous deux, jugeant l’affaire ridicule, étaient persuadés qu’elle s’arrangerait.

  Cisy gardait sa tête sur sa poitrine ; il la releva doucement et fit observer qu’on n’avait pas pris de médecin.

  — “C’est inutile”, dit le Baron.

  — “Il n’y a pas de danger, alors ?”

  Joseph répliqua d’un ton grave :

  — “Espérons-le !”

  Et personne dans la voiture ne paria plus.

  A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot. Frédéric et ses témoins s’y trouvaient, habillés de noir tous les trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un troupier ; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale pour ce genre d’aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous s’enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin d’y trouver une place convenable.

  Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier :

  — “Eh bien, et cette venette, qu’en fait-on ? Si vous avez besoin de quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça ! La crainte est naturelle à l’homme.” Puis, à voix basse :

  “Ne fumez plus, ça amollit !”

  Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d’un pied ferme. Le Vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.

  De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait, par moments, des lapins bondir. Au détour d’un sentier, une femme en madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan et le lorgnon dans l’oeil, il chevauchait à la portière des calèches ; ces souvenirs renforçaient son angoisse ; une soif intolérable le brûlait — la susurration des mouches se confondait avec le battement de ses artères ; ses pieds enfonçaient dans le sable ; il lui semblait qu’il était en train de marcher depuis un temps infini.

 

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