Complete works of gustav.., p.392

Complete Works of Gustave Flaubert, page 392

 

Complete Works of Gustave Flaubert
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  Dans l’obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des

  museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.

  Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s’enfuient.

  C’était un troupeau de chacals.

  Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.

  Comme il est joli ! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

  Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.

  Ah ! il s’en va rejoindre les autres ! Quelle solitude ! Quel ennui !

  Riant amèrement :

  C’est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des nattes, puis d’échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui vous brise les dents ! Ah ! misère de moi ! est-ce que ça ne finira pas ! Mais la mort vaudrait mieux ! Je n’en peux plus ! Assez ! assez !

  Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d’un pas rapide, puis s’arrête hors d’haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, sur le flanc.

  La nuit est calme ; des étoiles nombreuses palpitent ; on n’entend que le claquement des tarentules.

  Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable ; Antoine, qui pleure, l’aperçoit.

  Suis-je assez faible, mon Dieu ! Du courage, relevons-nous !

  Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche et la plante sur le stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre.

  Si je prenais … la Vie des Apôtres ?… oui !… n’importe où !

  « Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d’animaux terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d’oiseaux ; et une voix lui dit : Pierre, lève-toi ! tue, et mange ! »

  Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout ?… tandis que moi …

  Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit :

  « Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent un grand carnage, de sorte qu’ils disposèrent à volonté de ceux qu’ils haïssaient. »

  Suit le dénombrement des gens tués par eux : soixante-quinze mille. Ils avaient tant souffert ! D’ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant des idolâtres ! La ville sans doute regorgeait de morts ! Il y en avait au seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les chambres que les portes ne pouvaient plus tourner !… — Mais voilà que je plonge dans des idées de meurtre et de sang !

  Il ouvre le livre à un autre endroit.

  « Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel. »

  Ah ! c’est bien ! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois ; celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de délices et d’orgueil. Mais Dieu, par punition, l’a changé en bête. Il marchait à quatre pattes !

  Antoine se met à rire ; et en écartant les bras, du bout de sa main, dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase :

  « Ezéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, tous ses vases précieux, et ce qu’il y avait dans ses trésors. »

  Je me figure … qu’on voyait entassés jusqu’au plafond des pierres fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une accumulation si grande n’est plus pareil aux autres. Il songe, tout en les maniant, qu’il tient le résultat d’une quantité innombrable d’efforts, et comme la vie des peuples qu’il aurait pompée et qu’il peut répandre. C’est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n’y a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l’ivoire, des singes … Où est-ce donc ?

  Il feuillette vivement.

  Ah ! voici !

  « La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en lui proposant des énigmes. »

  Comment espérait-elle le tenter ? Le Diable a bien voulu tenter Jésus ! Mais Jésus a triomphé parce qu’il était Dieu, et Salomon grâce peut-être à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là ! Car le monde, — ainsi qu’un philosophe me l’a expliqué, — forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps. Il s’agit de connaître les amours et les répulsions naturelles des choses, puis de les mettre en jeu ?… On pourrait donc modifier ce qui paraît être l’ordre immuable ?

  Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes ; Antoine s’écrie :

  Au secours, mon Dieu !

  L’ombre est revenue à sa place.

  Ah !… c’était une illusion ! pas autre chose ! — Il est inutile que je me tourmente l’esprit ! Je n’ai rien à faire !… absolument rien à faire !

  Il s’assoit, et se croise les bras.

  Cependant … j’avais cru sentir l’approche … Mais pourquoi viendrait-Il ? D’ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices ? J’ai repoussé le monstrueux anachorète qui m’offrait, en riant, des petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa croupe, — et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était très-beau, et qui m’a dit s’appeler l’esprit de fornication.

  Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

  C’est par mon ordre qu’on a bâti cette foule de retraites saintes, pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et nombreux à pouvoir faire une armée ! J’ai guéri de loin des malades ; j’ai chassé des démons ; j’ai passé le fleuve au milieu des crocodiles ; l’empereur Constantin m’a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux ; le peuple d’Alexandrie, quand j’ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase m’a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres ! Voilà plus de trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours ! J’ai porté sur mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j’ai exposé mon corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté cinquante-trois nuits sans fermer l’oeil comme Pacôme ; et ceux qu’on décapite, qu’on tenaille ou qu’on brûle ont moins de vertu, peut-être, puisque ma vie est un continuel martyre !

  Antoine se ralentit.

  Certainement, il n’y a personne dans une détresse aussi profonde ! Les coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est usé. Je n’ai pas de sandales, pas même une écuelle ! — car, j’ai distribué aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne serait ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me faudrait un peu d’argent. Oh ! pas beaucoup ! une petite somme !… je la ménagerais.

  Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, sur des trônes, le long du mur ; et on les a régalés dans un banquet, en les comblant d’honneurs, surtout Paphnuce, parce qu’il est borgne et boiteux depuis la persécution de Dioclétien ! L’Empereur lui a baisé plusieurs fois son oeil crevé ; quelle sottise ! Du reste, le Concile avait des membres si infâmes ! Un évêque de Scythie, Théophile ; un autre de Perse, Jean ; un gardeur de bestiaux, Spiridion ! Alexandre était trop vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en obtenir des concessions !

  Est-ce qu’ils en auraient fait ! Ils n’ont pas voulu m’entendre ! Celui qui parlait contre moi, — un grand jeune homme à barbe frisée, — me lançait, d’un air tranquille, des objections captieuses ; et, pendant que je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah ! que ne puis-je les faire exiler tous par l’Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir souffrir ! Je souffre bien, moi !

  Il s’appuie en défaillant contre sa cabane.

  C’est d’avoir trop jeûné ! mes forces s’en vont. Si je mangeais … une fois seulement, un morceau de viande.

  Il entreferme les yeux, avec langueur.

  Ah ! de la chair rouge … une grappe de raisin qu’on mord !… du lait caillé qui tremble sur un plat !…

  Mais qu’ai-je donc !… Qu’ai-je donc !… Je sens mon coeur grossir comme la mer, quand elle se gonfle avant l’orage. Une mollesse infinie m’accable, et l’air chaud me semble rouler le parfum d’une chevelure. Aucune femme n’est venue, cependant ?…

  Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.

  C’est par là qu’elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées d’anneaux, elles s’agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes. Le besoin d’une volupté surhumaine les torture ; elles voudraient mourir, elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient ; — et le bas de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. « Oh ! non, disent-elles, pas encore ! Que dois-je faire ! » Toutes les pénitences leur seraient bonnes. Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.

  Voilà longtemps que je n’en ai vu ! Peut-être qu’il en va venir ? pourquoi pas ? Si tout à coup … j’allais entendre tinter des clochettes de mulet dans la montagne. Il me semble …

  Antoine grimpe sur une roche, à l’entrée du sentier ; et il se penche, en dardant ses yeux dans les ténèbres.

  Oui ! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent leur chemin. Elle est là ! Ils se trompent.

  Appelant :

  De ce côté ! viens ! viens !

  L’écho répète : Viens ! viens !

  Il laisse tomber ses bras, stupéfait.

  Quelle honte ! Ah ! pauvre Antoine !

  Et tout de suite, il entend chuchoter : « Pauvre Antoine ! »

  Quelqu’un ? répondez !

  Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations ; et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l’air parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.

  LA PREMIÈRE

  Veux-tu des femmes ?

  LA SECONDE

  De grands tas d’argent, plutôt !

  LA TROISIÈME

  Une épée qui reluit ?

  et LES AUTRES

  — Le Peuple entier t’admire !

  — Endors-toi !

  — Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras !

  En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d’une femme penchée sur l’abîme, et dont les grands cheveux se balançant.

  ANTOINE

  se tourne vers sa cabane ; et l’escabeau soutenant le gros livre, avec ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert d’hirondelles.

  C’est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière … Éteignons-la !

  Il l’éteint, l’obscurité est profonde.

  Et, tout à coup, passent au milieu de l’air, d’abord une flaque d’eau, ensuite une prostituée, le coin d’un temple, une figure de soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.

  Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures d’écarlate sur de l’ébène.

  Leur mouvement s’accélère. Elles défilent d’une façon vertigineuse. D’autres fois, elles s’arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent ; ou bien, elles s’envolent, et immédiatement d’autres arrivent.

  Antoine ferme ses paupières.

  Elles se multiplient, l’entourent, l’assiègent. Une épouvante indicible l’envahit ; et il ne sent plus rien qu’une contraction brûlante à l’épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler ; impossible ! C’est comme si le lien général de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte.

  II.

  Alors une grande ombre, plus subtile qu’une ombre naturelle, et que d’autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.

  C’est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses deux ailes, — comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses petits, — les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent entrevoir confusément.

  Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction ; et il étale ses membres sur la natte.

  Elle lui semble douce, de plus en plus, — si bien qu’elle se rembourre, elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe ; de l’eau clapote contre ses flancs.

  A droite et à gauche, s’élèvent deux langues de terre noire, que dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont des gens qui s’en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour avoir des songes. Antoine sait cela ; — et il glisse, poussé par le vent, entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs rouges des nymphaeas, plus grandes qu’un homme, se penchent sur lui. Il est étendu au fond de la barque ; un aviron, à l’arrière, traîne dans l’eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces s’entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un assoupissement le prend. Il songe qu’il est un solitaire d’Égypte.

  Alors il se relève en sursaut.

  Ai-je rêvé ?… c’était si net que j’en doute. La langue me brûle ! J’ai soif !

  Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.

  Le sol est humide !… Est-ce qu’il a plu ? Tiens ! des morceaux ! ma cruche brisée !… mais l’outre ?

  Il la trouve.

  Vide ! complètement vide !

  Pour descendre jusqu’au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et la nuit est si profonde que je n’y verrais pas à me conduire. Mes entrailles se tordent. Où est le pain ?

  Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu’un oeuf.

  Comment ? Les chacals l’auront pris ? Ah, malédiction !

  Et, de fureur, il jette le pain par terre.

  A peine ce geste est-il fait qu’une table est là, couverte de toutes les choses bonnes à manger.

  La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit d’elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d’énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d’une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, les yeux à demi clos ; — et l’idée de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu’il n’a jamais vues, des hachis noirs, des gelées couleur d’or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères qu’elles ressemblent à des nuages.

  Et l’arôme de tout cela lui apports l’odeur salée de l’Océan, la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines tant qu’il peut ; il en bave ; il se dit qu’il en a pour un an, pour dix ans, pour sa vie entière !

  A mesure qu’il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d’autres s’accumulent, formant une pyramide, dont les angles s’écroulent. Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s’avance comme des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son menton, — ne portant qu’une seule assiette et qu’un seul pain, qui se trouvent juste en face de lui.

  Il va saisir le pain. D’autres pains se présentent.

  Pour moi !… tous ! mais …

  Antoine recule.

  Au lieu d’un qu’il y avait, en voilà !… C’est un miracle, alors, le même que fit le Seigneur !…

  Dans quel but ? Eh ! tout le reste n’est pas moins incompréhensibles ! Ah ! démon, va-t’en ! va-t’en !

  Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.

  Plus rien ? — non !

  Il respire largement.

  Ah ! la tentation était forte. Mais comme je m’en suis délivré !

  Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.

  Qu’est-ce donc ?

  Antoine se baisse.

  Tiens ! une coupe ! quelqu’un, en voyageant, l’aura perdue. Rien d’extraordinaire …

  Il mouille son doigt, et frotte.

  Ça reluit ! du métal ! Cependant, je ne distingue pas …

  Il allume sa torche, et examine la coupe.

  Elle est en argent, ornée d’ovules sur le bord, avec une médaille au fond.

  Il fait sauter la médaille d’un coup d’ongle.

  C’est une pièce de monnaie qui vaut … de sept à huit drachmes ; pas davantage ! N’importe ! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau de brebis.

  Un reflet de la torche éclaire la coupe.

  Pas possible ! en or ! oui !… tout en or !

  Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en découvre plusieurs autres.

  Mais cela fait une somme … assez forte pour avoir trois boeufs … un petit champ !

  La coupe est maintenant remplie de pièces d’or.

  Allons donc ! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter …

  Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de perles.

  Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l’Empereur !

  D’une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche pour mieux l’éclairer. Comme l’eau qui ruisselle d’une vasque, il s’en épanche à flots continus, — de manière à faire un monticule sur le sable, — des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces d’or, portant des effigies de rois.

  Comment ? comment ? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César ! mais chacun d’eux n’en avait pas autant ! Rien d’impossible ! plus de souffrance ! et ces rayons qui m’éblouissent ! Ah ! mon coeur déborde ! comme c’est bon ! oui !… oui !… encore ! jamais assez ! J’aurais beau en jeter à la mer continuellement, il m’en restera. Pourquoi en perdre ? Je garderai tout ; sans le dire à personne ; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte à l’intérieur de lames de bronze — et je viendrai là, pour sentir les piles d’or s’enfoncer sous mes talons ; j’y plongerai mes bras comme dans des sacs de grain. Je veux m’en frotter le visage, me coucher dessus !

 

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