Complete works of gustav.., p.219

Complete Works of Gustave Flaubert, page 219

 

Complete Works of Gustave Flaubert
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  — “Et on nous respectera, sois-en sûr !”

  Deslauriers touchait à son vieux rêve : une rédaction en chef, c’est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein dans leurs articles, d’en commander, d’en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses lunettes, il s’exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup, machinalement.

  — “Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C’est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait ! On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi ; et, maniant l’opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris.”

  Frédéric, en l’écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.

  — “Oui, j’ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison !”

  — “A la bonne heure !” s’écria Deslauriers ; “je retrouve mon Frédéric !”

  Et, lui mettant le poing sous la mâchoire :

  — “Ah ! tu m’as fait souffrir. N’importe ! je t’aime tout de même.”

  Ils étaient debout et se regardaient, attendris l’un et l’autre, et près de s’embrasser.

  Un bonnet de femme parut au seuil de l’antichambre.

  — “Qui t’amène ?” dit Deslauriers.

  C’était Mlle Clémence, sa maîtresse.

  Elle répondit nue, passant devant sa maison par hasard, elle n’avait pu résister au désir de le voir ; et, pour faire une petite collation ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu’elle déposa sur la table.

  — “Prends garde à mes papiers !” reprit aigrement l’avocat. “D’ailleurs, c’est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes consultations.”

  Elle voulut l’embrasser.

  — “Bien ! va-t’en ! file ton nœud !”

  Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.

  — “Ah ! tu m’ennuies, à la fin !”

  — “C’est que je t’aime !”

  — “Je ne demande pas qu’on m’aime, mais qu’on m’oblige !”

  Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.

  Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.

  — “Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n’est-ce pas !”

  Elle se retourna en sursaut.

  — “Tu me renvoies !”

  — “Parfaitement !”

  Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s’en alla.

  — “Tu devrais la rappeler”, dit Frédéric.

  — “Allons donc !”

  Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d’une paire de bottes, les débris d’un maigre déjeuner, et un matelas avec une couverture était roulé par terre dans un coin.

  — “Ceci te démontre”, dit-il, “que je reçois peu de marquises ! On s’en passe aisément, va ! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps ; c’est de l’argent sous une autre forme ; or, je ne suis pas riche ! Et puis elles sont toutes si bêtes ! si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi ?” Ils se séparèrent à l’angle du pont Neuf.

  — “Ainsi, c’est convenu ! tu m’apporteras la chose demain, dès que tu l’auras.”

  — “Convenu !” dit Frédéric.

  Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille francs sur la Banque.

  Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d’argent ; et il se dit qu’avec une somme pareille, il pourrait : d’abord garder sa voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé prochainement, ou s’acheter deux belles armures damasquinées qu’il avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs, de cadeaux pour Mme Arnoux ! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que de perdre tant d’argent dans ce journal ! Deslauriers lui semblait présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidissant à son endroit, et Frédéric s’abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de voir entrer Arnoux, — lequel s’assit sur le bord de sa couche, pesamment, comme un homme accablé.

  — “Qu’y a-t-il donc ?”

  — “Je suis perdu !”

  Il avait à verser, le jour même, en l’étude de Me Beauminet, notaire rue Sainte-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.

  — “C’est un désastre inexplicable ! Je lui ai donné une hypothèque qui devait le tranquilliser, pourtant ! Mais il me menace d’un commandement, s’il n’est pas payé cette après-midi, tantôt !”

  — “Et alors ?”

  — “Alors, c’est bien simple ! Il va faire exproprier mon immeuble. La première affiche me ruine, voilà tout ! Ah ! si je trouvais quelqu’un pour m’avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de Vanneroy et je serais sauvé ! Vous ne l’auriez pas, par hasard ?”

  Le mandat était resté sur la table de nuit, près d’un livre. Frédéric souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant :

  — “Mon Dieu, non, cher ami !”

  Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.

  — “Comment, vous ne trouvez personne qui veuille… ?”

  — “Personne ! et songer que, d’ici à huit jours, j’aurai des rentrées ! On me doit peut-être… cinquante mille francs pour la fin du mois !”

  — “Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent d’avancer… ?”

  — “Ah, bien, oui !”

  — “Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets ?”

  — “Rien !”

  — “Que faire ?” dit Frédéric.

  — “C’est ce que je me demande”, reprit Arnoux.

  Il se tut. et il marchait dans la chambre de long en large.

  — “Ce n’est pas pour moi, mon Dieu ! mais pour mes enfants, pour ma pauvre femme !”

  Puis, en détachant chaque mot :

  — “Enfin… je serai fort…. j’emballerai tout cela… et j’irai chercher fortune… je ne sais où — ” Impossible ! " s’écria Frédéric.

  Arnoux répliqua d’un air calme :

  — “Comment voulez-vous que je vive à Paris. maintenant ?”

  Il y eut un long silence.

  Frédéric se mit à dire :

  — “Quand le rendriez-vous, cet argent ?”

  Non pas qu’il l’eût ; au contraire ! Mais rien ne l’empêchait de voir des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour s’habiller. Arnoux le remerciait.

  — “C’est dix-huit mille francs qu’il vous faut, n’est-ce pas ?”

  — “Oh ! je me contenterais bien de seize mille ! Car j’en ferai bien deux mille cinq cents. trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy. toutefois. m’accorde jusqu’à demain ; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer, jurer au prêteur que. dans huit jours. peut-être même dans cinq ou six, l’argent sera remboursé. D’ailleurs, l’hypothèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez ?”

  Frédéric assura qu’il comprenait et qu’il allait sortir immédiatement.

  Il resta chez lui. maudissant Deslauriers. car il voulait tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.

  — “Si je m’adressais à M. Dambreuse ? Mais sous quel prétexte demander de l’argent ? C’est à moi, au contraire, d’en porter chez lui pour ses actions de houilles ! Ah ! qu’il aille se promener avec ses actions ! Je ne les dois pas !”

  Et Frédéric s’applaudissait de son indépendance, comme s’il eût refusé un, service à M. Dambreuse.

  — “Eh bien”, se dit-il ensuite, “puisque je fais une perte de ce côté-là car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille ! A la Bourse, ça se voit quelquefois… Donc, puisque je manque à l’un, ne suis-je libre ?… D’ailleurs, quand Deslauriers attendrait ! — Non, non, c’est mal, allons-y !”

  Il regarda sa pendule.

  — “Ah ! rien ne presse ! la Banque ne ferme qu’à cinq heures.”

  Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent :

  — “C’est inutile, maintenant ! Je ne le trouverais pas j’irai ce soir !” se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu’on y a versés ; elle en garde l’arrière-goût, comme d’une liqueur mauvaise.

  Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets de banque le gênaient, comme s’il les eût volés. Il n’aurait pas été chagrin de les perdre.

  En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots :

  " Quoi de neuf ?

  Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l’espérance, etc.

  A vous "

  Et un parafe.

  — “Sa femme ! elle me prie !”

  Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s’il avait trouvé la somme urgente.

  — “Tenez, la voilà !” dit Frédéric.

  Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers :

  — “Je n’ai rien reçu.”

  L’Avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d’écrire au notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.

  — “Non c’est inutile je vais y aller !”

  La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.

  Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se risquait dehors à la nuit close, craignant d’être surpris par Deslauriers.

  Un soir, quelqu’un le heurta au coin de la Madeleine. C’était lui.

  — “Je vais les chercher”, dit-il.

  Et Deslauriers J’accompagna jusqu’à la porte d’une maison, dans le faubourg Poissonnière.

  — “Attends-moi.”

  Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences et son compagnon montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.

  La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède. Arnoux marchait doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce : une suite de passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d’entrer ; et il s’arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques la figure des grisettes, puis reprenait son discours.

  Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n’osait faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu’elle ne fût inutile. L’autre se rapprochait. Il se décida.

  Arnoux, d’un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n’ayant pas eu lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.

  — “Vous n’en avez pas besoin, j’imagine ?”

  A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l’écart :

  — “Sois franc, les as-tu, oui ou non ?”

  — “Eh bien, non !” dit Frédéric, “Je les ai perdus !”

  — “Ah ! et à quoi ?”

  — “Au jeu !”

  Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité de l’occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.

  — “Rien ! un ami !”

  Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette :

  — “Montez donc”, dit Arnoux, “elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant !”

  Un réverbère, en face, l’éclairait ; et avec son cigare entre ses dents blanches et son air heureux, il avait quelque chose d’intolérable.

  — “Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d’hypothèque. C’est ma femme qui me l’a rappelé.”

  — “Une femme de tête !” reprit machinalement Frédéric.

  — “Je crois bien !”

  Et Arnoux recommença son éloge. Elle n’avait pas sa pareille pour l’esprit, le cœur, l’économie ; il ajouta d’une voix basse, en roulant des yeux :

  — “Et comme corps de femme !”

  — “Adieu !” dit Frédéric.

  Arnoux fit un mouvement.

  — “Tiens ! pourquoi ?”

  Et, la main à demi tendue vers lui, il l’examinait, tout décontenancé par la colère de son visage.

  Frédéric répliqua sèchement :

  — “Adieu !”

  Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu’il attendait, voilà que l’autre, au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu’au fond de l’âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait donc, à celui-là ! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette ; et la mortification d’une rupture s’ajoutait à la rage de son impuissance. D’ailleurs, l’honnêteté d’Arnoux offrant des garanties pour son argent l’humiliait ; il aurait voulu l’étrangler et par-dessus son chagrin planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son ami. Des larmes l’étouffaient.

  Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut d’indignation ; car son projet, tel qu’un obélisque abattu, lui paraissait maintenant d’une hauteur extraordinaire. Il s’estimait volé, comme s’il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric était morte, et il en éprouvait de la joie ; c’était une compensation ! Une haine l’envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de les servir.

  Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.

  Frédéric ne retourna point chez eux ; et, pour se distraire de sa passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes ; il allait au cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail l’apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n’en pas souffrir.

  Un jour qu’il prenait des notes, tranquillement, la porte s’ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.

  C’était bien elle ! seule ? Mais non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s’assit ; et, quand elle eut toussé :

  — “Il y a longtemps que vous n’êtes venu à la maison.”

  Frédéric ne trouvant pas d’excuse, elle ajouta :

  — “C’est une délicatesse de votre part !”

  Il reprit :

  — “Quelle délicatesse ?”

  — “Ce que vous avez fait pour Arnoux !” dit-elle.

  Frédéric eut un geste signifiant :

  — “Je m’en moque bien c’était pour vous !”

  Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l’entretien tomba.

  Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d’un vin d’Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé de martre ; cette fourrure donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte :

  — “Il fait un peu chaud, ici !”

  Frédéric devina l’intention prudente de son regard.

  — “Pardon ! les deux battants ne sont que poussés.”

  — “Ah ! c’est vrai !”

  Et elle sourit, comme pour dire : “Je ne crains rien.” Il lui demanda immédiatement ce qui l’amenait. — “Mon mari”, reprit-elle avec effort, “m’a engagée à venir chez vous, n’osant faire cette démarche lui-même.”

  — “Et pourquoi ?”

  — “Vous connaissez M. Dambreuse, n’est-ce pas ?”

  — “Oui, un peu !”

  — “Ah ! un peu.”

  Elle se taisait.

  — “N’importe ! achevez.”

  Alors, elle conta que l’avant-veille, Arnoux n’avait pu payer quatre billets de mille francs souscrits à l’ordre du banquier, et sur lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait d’avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur ; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le payerait bientôt, certainement ; car elle allait vendre, à Chartres, une petite maison qu’elle avait.

  — “Pauvre femme !” murmura Frédéric.

  — “J’irai comptez sur moi.”

  — “Merci !”

  Et elle se leva pour partir.

  — “Oh ! rien ne vous presse encore !”

  Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour écrire ; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes ; ses talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux.

  Ils se trouvaient seuls, maintenant, — seuls, dans sa propre maison ; — c’était un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.

  Elle voulut voir son jardinet ; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés d’arbustes dans les angles et d’une plate-bande au milieu.

  On était aux premiers jours d’avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l’air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d’un carrossier.

 

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