The french masters, p.10
The French Masters, page 10
Pour y bien réussir, et faire mes affaires.
Être franc, et sincère, est mon plus grand talent,
Je ne sais point jouer les hommes en parlant;
Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense,
Doit faire, en ce pays, fort peu de résidence.
Hors de la cour, sans doute, on n’a pas cet appui,
Et ces titres d’honneur, qu’elle donne aujourd’hui;
Mais on n’a pas, aussi, perdant ces avantages,
Le chagrin de jouer de fort sots personnages.
On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,
On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
À donner de l’encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis, essuyer la cervelle.
ARSINOÉ
Laissons, puisqu’il vous plaît, ce chapitre de cour,
Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour;
Et pour vous découvrir, là-dessus, mes pensées,
Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées:
Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux,
Et celle qui vous charme, est indigne de vous.
ALCESTE
Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie,
Que cette personne est, Madame, votre amie?
ARSINOÉ
Oui, mais ma conscience est blessée en effet,
De souffrir, plus longtemps, le tort que l’on vous fait:
L’état où je vous vois, afflige trop mon âme,
Et je vous donne avis, qu’on trahit votre flamme.
ALCESTE
C’est me montrer, Madame, un tendre mouvement;
Et de pareils avis obligent un amant.
ARSINOÉ
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
Et le sien n’a, pour vous, que de feintes douceurs.
ALCESTE
Cela se peut, Madame, on ne voit pas les cœurs;
Mais votre charité se serait bien passée
De jeter, dans le mien, une telle pensée.
ARSINOÉ
Si vous ne voulez pas être désabusé,
Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé.
ALCESTE
Non; mais sur ce sujet, quoi que l’on nous expose,
Les doutes sont fâcheux, plus que toute autre chose;
Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir
Que ce, qu’avec clarté, l’on peut me faire voir.
ARSINOÉ
Hé bien, c’est assez dit; et, sur cette matière,
Vous allez recevoir une pleine lumière.
Oui, je veux que de tout, vos yeux vous fassent foi,
Donnez-moi, seulement, la main jusque chez moi.
Là, je vous ferai voir une preuve fidèle
De l’infidélité du cœur de votre belle;
Et si, pour d’autres yeux, le vôtre peut brûler,
On pourra vous offrir de quoi vous consoler.
ACTE IV
Scène 1
ÉLIANTE, PHILINTE.
PHILINTE}}
Non, l’on n’a point vu d’âme à manier, si dure,
Ni d’accommodement plus pénible à conclure;
En vain, de tous côtés, on l’a voulu tourner,
Hors de son sentiment, on n’a pu l’entraîner;
Et, jamais, différend si bizarre, je pense,
N’avait de ces messieurs, occupé la prudence.
Non, Messieurs, disait-il, je ne me dédis point,
Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point:
De quoi s’offense-t-il? et que veut-il me dire?
Y va-t-il de sa gloire, à ne pas bien écrire?
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers?
On peut être honnête homme, et faire mal des vers;
Ce n’est point à l’honneur, que touchent ces matières,
Je le tiens galant homme en toutes les manières,
Homme de qualité, de mérite, et de cœur,
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur.
Je louerai, si l’on veut, son train, et sa dépense,
Son adresse, à cheval, aux armes, à la danse;
Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;
Et lorsque d’en mieux faire, on n’a pas le bonheur,
On ne doit, de rimer, avoir aucune envie,
Qu’on n’y soit condamné, sur peine de la vie.
Enfin, toute la grâce, et l’accommodement,
Où s’est, avec effort, plié son sentiment,
C’est de dire, croyant adoucir bien son style,
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile;
Et, pour l’amour de vous, je voudrais de bon cœur,
Avoir trouvé, tantôt, votre sonnet meilleur;
Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,
Fait vite, envelopper toute la procédure.
ÉLIANTE
Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier;
Et la sincérité dont son âme se pique,
A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque;
C’est une vertu rare, au siècle d’aujourd’hui,
Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.
PHILINTE
Pour moi, plus je le vois, plus, surtout, je m’étonne
De cette passion où son cœur s’abandonne:
De l’humeur dont le Ciel a voulu le former,
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer;
Et je sais moins, encor, comment votre cousine
Peut être la personne où son penchant l’incline.
ÉLIANTE
Cela fait assez voir que l’amour, dans les cœurs,
N’est pas, toujours, produit par un rapport d’humeurs;
Et toutes ces raisons de douces sympathies,
Dans cet exemple-ci, se trouvent démenties.
PHILINTE
Mais, croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir?
ÉLIANTE
C’est un point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime?
Son cœur, de ce qu’il sent, n’est pas bien sûr lui-même;
Il aime, quelquefois, sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer, aussi, parfois, qu’il n’en est rien.
PHILINTE
Je crois que notre ami, près de cette cousine,
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine;
Et s’il avait mon cœur, à dire vérité,
Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté;
Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
Profiter des bontés que lui montre votre âme.
ÉLIANTE
Pour moi, je n’en fais point de façons, et je croi
Qu’on doit, sur de tels points, être de bonne foi:
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse,
Au contraire, mon cœur, pour elle, s’intéresse;
Et si c’était qu’à moi, la chose pût tenir,
Moi-même, à ce qu’il aime, on me verrait l’unir.
Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
Son amour éprouvait quelque destin contraire,
S’il fallait que d’un autre, on couronnât les feux,
Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux;
Et le refus souffert, en pareille occurrence,
Ne m’y ferait trouver aucune répugnance.
PHILINTE
Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
Madame, à ces bontés qu’ont, pour lui, vos appas;
Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
De ce que, là-dessus, j’ai pris soin de lui dire.
Mais si, par un hymen, qui les joindrait eux deux,
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
Tous les miens tenteraient la faveur éclatante,
Qu’avec tant de bonté, votre âme lui présente;
Heureux si, quand son cœur s’y pourra dérober,
Elle pouvait, sur moi, Madame, retomber.
ÉLIANTE
Vous vous divertissez, Philinte.
PHILINTE
Non, Madame,
Et je vous parle, ici, du meilleur de mon âme;
J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
Et de tous mes souhaits, j’en presse le moment.
Scène 2
ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.
ALCESTE}}
Ah! faites-moi raison, Madame, d’une offense
Qui vient de triompher de toute ma constance.
ÉLIANTE
Qu’est-ce, donc? Qu’avez-vous qui vous puisse émouvoir?
ALCESTE
J’ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir;
Et le déchaînement de toute la nature,
Ne m’accablerait pas, comme cette aventure.
C’en est fait... mon amour... je ne saurais parler.
ÉLIANTE
Que votre esprit, un peu, tâche à se rappeler!
ALCESTE
Ô juste Ciel! faut-il qu’on joigne à tant de grâces,
Les vices odieux des âmes les plus basses?
ÉLIANTE
Mais, encor, qui vous peut...
ALCESTE
Ah! tout est ruiné,
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné:
Célimène... Eût-on pu croire cette nouvelle?
Célimène me trompe, et n’est qu’une infidèle.
ÉLIANTE
Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?
PHILINTE
Peut-être, est-ce un soupçon conçu légèrement,
Et votre esprit jaloux, prend, parfois, des chimères...
ALCESTE
Ah! morbleu, mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires.
C’est de sa trahison n’être que trop certain,
Que l’avoir, dans ma poche, écrite de sa main.
Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte,
A produit, à mes yeux, ma disgrâce, et sa honte;
Oronte, dont j’ai cru qu’elle fuyait les soins,
Et que, de mes rivaux, je redoutais le moins.
PHILINTE
Une lettre peut bien tromper par l’apparence,
Et n’est pas, quelquefois, si coupable qu’on pense.
ALCESTE
Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s’il vous plaît,
Et ne prenez souci que de votre intérêt.
ÉLIANTE
Vous devez modérer vos transports, et l’outrage...
ALCESTE
Madame, c’est à vous, qu’appartient cet ouvrage,
C’est à vous, que mon cœur a recours, aujourd’hui,
Pour pouvoir s’affranchir de son cuisant ennui.
Vengez-moi d’une ingrate, et perfide parente,
Qui trahit, lâchement, une ardeur si constante;
Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.
ÉLIANTE
Moi, vous venger! Comment?
ALCESTE
En recevant mon cœur,
Acceptez-le, Madame, au lieu de l’infidèle,
C’est par là, que je puis prendre vengeance d’elle:
Et je la veux punir par les sincères vœux,
Par le profond amour, les soins respectueux,
Les devoirs empressés, et l’assidu service
Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.
ÉLIANTE
Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,
Et ne méprise point le cœur que vous m’offrez:
Mais, peut-être, le mal n’est pas si grand qu’on pense,
Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.
Lorsque l’injure part d’un objet plein d’appas,
On fait force desseins, qu’on n’exécute pas:
On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,
Une coupable aimée, est, bientôt, innocente;
Tout le mal qu’on lui veut, se dissipe aisément,
Et l’on sait ce que c’est, qu’un courroux d’un amant.
ALCESTE
Non, non, Madame, non, l’offense est trop mortelle,
Il n’est point de retour, et je romps avec elle;
Rien ne saurait changer le dessein que j’en fais,
Et je me punirais, de l’estimer jamais.
La voici. Mon courroux redouble à cette approche,
Je vais, de sa noirceur, lui faire un vif reproche,
Pleinement, la confondre, et vous porter, après,
Un cœur: tout dégagé de ses trompeurs attraits.
Scène 3
CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ALCESTE}}
Ô Ciel! de mes transports, puis-je être, ici, le maître?
CÉLIMÈNE
Ouais, quel est, donc, le trouble, où je vous vois paraître?
Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés,
Et ces sombres regards que, sur moi, vous lancez?
ALCESTE
Que toutes les horreurs, dont une âme est capable,
À vos déloyautés, n’ont rien de comparable:
Que le sort, les démons, et le Ciel, en courroux,
N’ont, jamais, rien produit de si méchant que vous.
CÉLIMÈNE
Voilà, certainement, des douceurs que j’admire.
ALCESTE
Ah! ne plaisantez point, il n’est pas temps de rire,
Rougissez, bien plutôt, vous en avez raison:
Et j’ai de sûrs témoins de votre trahison.
Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme,
Ce n’était pas en vain, que s’alarmait ma flamme:
Par ces fréquents soupçons, qu’on trouvait odieux,
Je cherchais le malheur qu’ont rencontré mes yeux:
Et malgré tous vos soins, et votre adresse à feindre,
Mon astre me disait, ce que j’avais à craindre:
Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que, sur les vœux, on n’a point de puissance,
Que l’amour veut, partout, naître sans dépendance;
Que jamais, par la force, on n’entra dans un cœur,
Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte,
Si, pour moi, votre bouche avait parlé sans feinte;
Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,
Mon cœur n’aurait eu droit de s’en prendre qu’au sort.
Mais, d’un aveu trompeur, voir ma flamme applaudie,
C’est une trahison, c’est une perfidie,
Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments:
Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
Oui, oui, redoutez tout, après un tel outrage,
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage:
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,
Mes sens, par la raison, ne sont plus gouvernés;
Je cède aux mouvements d’une juste colère,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
CÉLIMÈNE
D’où vient, donc, je vous prie, un tel emportement?
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?
ALCESTE
Oui, oui, je l’ai perdu, lorsque dans votre vue
J’ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j’ai cru trouver quelque sincérité
Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.
CÉLIMÈNE
De quelle trahison pouvez-vous, donc, vous plaindre?
ALCESTE
Ah! que ce cœur est double, et sait bien l’art de feindre!
Mais, pour le mettre à bout, j’ai des moyens tout prêts:
Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits;
Ce billet découvert, suffit pour vous confondre,
Et, contre ce témoin, on n’a rien à répondre.
CÉLIMÈNE
Voilà, donc, le sujet qui vous trouble l’esprit?
ALCESTE
Vous ne rougissez pas, en voyant cet écrit?
CÉLIMÈNE
Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse?
ALCESTE
Quoi! vous joignez, ici, l’audace, à l’artifice?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing?
CÉLIMÈNE
Pourquoi désavouer un billet de ma main?
ALCESTE
Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse
Du crime dont, vers moi, son style vous accuse?
CÉLIMÈNE
Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant.
ALCESTE
Quoi! vous bravez, ainsi, ce témoin convaincant?
Et ce qu’il m’a fait voir de douceur pour Oronte,
N’a, donc, rien qui m’outrage, et qui vous fasse honte?
CÉLIMÈNE
Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?
ALCESTE
Les gens qui, dans mes mains, l’ont remise, aujourd’hui.
Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre,
Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre?
En serez-vous, vers moi, moins coupable en effet?
CÉLIMÈNE
Mais, si c’est une femme à qui va ce billet,
En quoi vous blesse-t-il? et qu’a-t-il de coupable?
ALCESTE
Ah! le détour est bon, et l’excuse admirable,
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à ce trait:
Et me voilà, par là, convaincu tout à fait.
Osez-vous recourir à ces ruses grossières:
Et croyez-vous les gens si privés de lumières?
Être franc, et sincère, est mon plus grand talent,
Je ne sais point jouer les hommes en parlant;
Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense,
Doit faire, en ce pays, fort peu de résidence.
Hors de la cour, sans doute, on n’a pas cet appui,
Et ces titres d’honneur, qu’elle donne aujourd’hui;
Mais on n’a pas, aussi, perdant ces avantages,
Le chagrin de jouer de fort sots personnages.
On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,
On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
À donner de l’encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis, essuyer la cervelle.
ARSINOÉ
Laissons, puisqu’il vous plaît, ce chapitre de cour,
Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour;
Et pour vous découvrir, là-dessus, mes pensées,
Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées:
Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux,
Et celle qui vous charme, est indigne de vous.
ALCESTE
Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie,
Que cette personne est, Madame, votre amie?
ARSINOÉ
Oui, mais ma conscience est blessée en effet,
De souffrir, plus longtemps, le tort que l’on vous fait:
L’état où je vous vois, afflige trop mon âme,
Et je vous donne avis, qu’on trahit votre flamme.
ALCESTE
C’est me montrer, Madame, un tendre mouvement;
Et de pareils avis obligent un amant.
ARSINOÉ
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
Et le sien n’a, pour vous, que de feintes douceurs.
ALCESTE
Cela se peut, Madame, on ne voit pas les cœurs;
Mais votre charité se serait bien passée
De jeter, dans le mien, une telle pensée.
ARSINOÉ
Si vous ne voulez pas être désabusé,
Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé.
ALCESTE
Non; mais sur ce sujet, quoi que l’on nous expose,
Les doutes sont fâcheux, plus que toute autre chose;
Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir
Que ce, qu’avec clarté, l’on peut me faire voir.
ARSINOÉ
Hé bien, c’est assez dit; et, sur cette matière,
Vous allez recevoir une pleine lumière.
Oui, je veux que de tout, vos yeux vous fassent foi,
Donnez-moi, seulement, la main jusque chez moi.
Là, je vous ferai voir une preuve fidèle
De l’infidélité du cœur de votre belle;
Et si, pour d’autres yeux, le vôtre peut brûler,
On pourra vous offrir de quoi vous consoler.
ACTE IV
Scène 1
ÉLIANTE, PHILINTE.
PHILINTE}}
Non, l’on n’a point vu d’âme à manier, si dure,
Ni d’accommodement plus pénible à conclure;
En vain, de tous côtés, on l’a voulu tourner,
Hors de son sentiment, on n’a pu l’entraîner;
Et, jamais, différend si bizarre, je pense,
N’avait de ces messieurs, occupé la prudence.
Non, Messieurs, disait-il, je ne me dédis point,
Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point:
De quoi s’offense-t-il? et que veut-il me dire?
Y va-t-il de sa gloire, à ne pas bien écrire?
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers?
On peut être honnête homme, et faire mal des vers;
Ce n’est point à l’honneur, que touchent ces matières,
Je le tiens galant homme en toutes les manières,
Homme de qualité, de mérite, et de cœur,
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur.
Je louerai, si l’on veut, son train, et sa dépense,
Son adresse, à cheval, aux armes, à la danse;
Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;
Et lorsque d’en mieux faire, on n’a pas le bonheur,
On ne doit, de rimer, avoir aucune envie,
Qu’on n’y soit condamné, sur peine de la vie.
Enfin, toute la grâce, et l’accommodement,
Où s’est, avec effort, plié son sentiment,
C’est de dire, croyant adoucir bien son style,
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile;
Et, pour l’amour de vous, je voudrais de bon cœur,
Avoir trouvé, tantôt, votre sonnet meilleur;
Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,
Fait vite, envelopper toute la procédure.
ÉLIANTE
Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier;
Et la sincérité dont son âme se pique,
A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque;
C’est une vertu rare, au siècle d’aujourd’hui,
Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.
PHILINTE
Pour moi, plus je le vois, plus, surtout, je m’étonne
De cette passion où son cœur s’abandonne:
De l’humeur dont le Ciel a voulu le former,
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer;
Et je sais moins, encor, comment votre cousine
Peut être la personne où son penchant l’incline.
ÉLIANTE
Cela fait assez voir que l’amour, dans les cœurs,
N’est pas, toujours, produit par un rapport d’humeurs;
Et toutes ces raisons de douces sympathies,
Dans cet exemple-ci, se trouvent démenties.
PHILINTE
Mais, croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir?
ÉLIANTE
C’est un point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime?
Son cœur, de ce qu’il sent, n’est pas bien sûr lui-même;
Il aime, quelquefois, sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer, aussi, parfois, qu’il n’en est rien.
PHILINTE
Je crois que notre ami, près de cette cousine,
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine;
Et s’il avait mon cœur, à dire vérité,
Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté;
Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
Profiter des bontés que lui montre votre âme.
ÉLIANTE
Pour moi, je n’en fais point de façons, et je croi
Qu’on doit, sur de tels points, être de bonne foi:
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse,
Au contraire, mon cœur, pour elle, s’intéresse;
Et si c’était qu’à moi, la chose pût tenir,
Moi-même, à ce qu’il aime, on me verrait l’unir.
Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
Son amour éprouvait quelque destin contraire,
S’il fallait que d’un autre, on couronnât les feux,
Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux;
Et le refus souffert, en pareille occurrence,
Ne m’y ferait trouver aucune répugnance.
PHILINTE
Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
Madame, à ces bontés qu’ont, pour lui, vos appas;
Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
De ce que, là-dessus, j’ai pris soin de lui dire.
Mais si, par un hymen, qui les joindrait eux deux,
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
Tous les miens tenteraient la faveur éclatante,
Qu’avec tant de bonté, votre âme lui présente;
Heureux si, quand son cœur s’y pourra dérober,
Elle pouvait, sur moi, Madame, retomber.
ÉLIANTE
Vous vous divertissez, Philinte.
PHILINTE
Non, Madame,
Et je vous parle, ici, du meilleur de mon âme;
J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
Et de tous mes souhaits, j’en presse le moment.
Scène 2
ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.
ALCESTE}}
Ah! faites-moi raison, Madame, d’une offense
Qui vient de triompher de toute ma constance.
ÉLIANTE
Qu’est-ce, donc? Qu’avez-vous qui vous puisse émouvoir?
ALCESTE
J’ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir;
Et le déchaînement de toute la nature,
Ne m’accablerait pas, comme cette aventure.
C’en est fait... mon amour... je ne saurais parler.
ÉLIANTE
Que votre esprit, un peu, tâche à se rappeler!
ALCESTE
Ô juste Ciel! faut-il qu’on joigne à tant de grâces,
Les vices odieux des âmes les plus basses?
ÉLIANTE
Mais, encor, qui vous peut...
ALCESTE
Ah! tout est ruiné,
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné:
Célimène... Eût-on pu croire cette nouvelle?
Célimène me trompe, et n’est qu’une infidèle.
ÉLIANTE
Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?
PHILINTE
Peut-être, est-ce un soupçon conçu légèrement,
Et votre esprit jaloux, prend, parfois, des chimères...
ALCESTE
Ah! morbleu, mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires.
C’est de sa trahison n’être que trop certain,
Que l’avoir, dans ma poche, écrite de sa main.
Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte,
A produit, à mes yeux, ma disgrâce, et sa honte;
Oronte, dont j’ai cru qu’elle fuyait les soins,
Et que, de mes rivaux, je redoutais le moins.
PHILINTE
Une lettre peut bien tromper par l’apparence,
Et n’est pas, quelquefois, si coupable qu’on pense.
ALCESTE
Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s’il vous plaît,
Et ne prenez souci que de votre intérêt.
ÉLIANTE
Vous devez modérer vos transports, et l’outrage...
ALCESTE
Madame, c’est à vous, qu’appartient cet ouvrage,
C’est à vous, que mon cœur a recours, aujourd’hui,
Pour pouvoir s’affranchir de son cuisant ennui.
Vengez-moi d’une ingrate, et perfide parente,
Qui trahit, lâchement, une ardeur si constante;
Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.
ÉLIANTE
Moi, vous venger! Comment?
ALCESTE
En recevant mon cœur,
Acceptez-le, Madame, au lieu de l’infidèle,
C’est par là, que je puis prendre vengeance d’elle:
Et je la veux punir par les sincères vœux,
Par le profond amour, les soins respectueux,
Les devoirs empressés, et l’assidu service
Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.
ÉLIANTE
Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,
Et ne méprise point le cœur que vous m’offrez:
Mais, peut-être, le mal n’est pas si grand qu’on pense,
Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.
Lorsque l’injure part d’un objet plein d’appas,
On fait force desseins, qu’on n’exécute pas:
On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,
Une coupable aimée, est, bientôt, innocente;
Tout le mal qu’on lui veut, se dissipe aisément,
Et l’on sait ce que c’est, qu’un courroux d’un amant.
ALCESTE
Non, non, Madame, non, l’offense est trop mortelle,
Il n’est point de retour, et je romps avec elle;
Rien ne saurait changer le dessein que j’en fais,
Et je me punirais, de l’estimer jamais.
La voici. Mon courroux redouble à cette approche,
Je vais, de sa noirceur, lui faire un vif reproche,
Pleinement, la confondre, et vous porter, après,
Un cœur: tout dégagé de ses trompeurs attraits.
Scène 3
CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ALCESTE}}
Ô Ciel! de mes transports, puis-je être, ici, le maître?
CÉLIMÈNE
Ouais, quel est, donc, le trouble, où je vous vois paraître?
Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés,
Et ces sombres regards que, sur moi, vous lancez?
ALCESTE
Que toutes les horreurs, dont une âme est capable,
À vos déloyautés, n’ont rien de comparable:
Que le sort, les démons, et le Ciel, en courroux,
N’ont, jamais, rien produit de si méchant que vous.
CÉLIMÈNE
Voilà, certainement, des douceurs que j’admire.
ALCESTE
Ah! ne plaisantez point, il n’est pas temps de rire,
Rougissez, bien plutôt, vous en avez raison:
Et j’ai de sûrs témoins de votre trahison.
Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme,
Ce n’était pas en vain, que s’alarmait ma flamme:
Par ces fréquents soupçons, qu’on trouvait odieux,
Je cherchais le malheur qu’ont rencontré mes yeux:
Et malgré tous vos soins, et votre adresse à feindre,
Mon astre me disait, ce que j’avais à craindre:
Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que, sur les vœux, on n’a point de puissance,
Que l’amour veut, partout, naître sans dépendance;
Que jamais, par la force, on n’entra dans un cœur,
Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte,
Si, pour moi, votre bouche avait parlé sans feinte;
Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,
Mon cœur n’aurait eu droit de s’en prendre qu’au sort.
Mais, d’un aveu trompeur, voir ma flamme applaudie,
C’est une trahison, c’est une perfidie,
Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments:
Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
Oui, oui, redoutez tout, après un tel outrage,
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage:
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,
Mes sens, par la raison, ne sont plus gouvernés;
Je cède aux mouvements d’une juste colère,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
CÉLIMÈNE
D’où vient, donc, je vous prie, un tel emportement?
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?
ALCESTE
Oui, oui, je l’ai perdu, lorsque dans votre vue
J’ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j’ai cru trouver quelque sincérité
Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.
CÉLIMÈNE
De quelle trahison pouvez-vous, donc, vous plaindre?
ALCESTE
Ah! que ce cœur est double, et sait bien l’art de feindre!
Mais, pour le mettre à bout, j’ai des moyens tout prêts:
Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits;
Ce billet découvert, suffit pour vous confondre,
Et, contre ce témoin, on n’a rien à répondre.
CÉLIMÈNE
Voilà, donc, le sujet qui vous trouble l’esprit?
ALCESTE
Vous ne rougissez pas, en voyant cet écrit?
CÉLIMÈNE
Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse?
ALCESTE
Quoi! vous joignez, ici, l’audace, à l’artifice?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing?
CÉLIMÈNE
Pourquoi désavouer un billet de ma main?
ALCESTE
Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse
Du crime dont, vers moi, son style vous accuse?
CÉLIMÈNE
Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant.
ALCESTE
Quoi! vous bravez, ainsi, ce témoin convaincant?
Et ce qu’il m’a fait voir de douceur pour Oronte,
N’a, donc, rien qui m’outrage, et qui vous fasse honte?
CÉLIMÈNE
Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?
ALCESTE
Les gens qui, dans mes mains, l’ont remise, aujourd’hui.
Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre,
Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre?
En serez-vous, vers moi, moins coupable en effet?
CÉLIMÈNE
Mais, si c’est une femme à qui va ce billet,
En quoi vous blesse-t-il? et qu’a-t-il de coupable?
ALCESTE
Ah! le détour est bon, et l’excuse admirable,
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à ce trait:
Et me voilà, par là, convaincu tout à fait.
Osez-vous recourir à ces ruses grossières:
Et croyez-vous les gens si privés de lumières?




