The french masters, p.311
The French Masters, page 311
Mais, lorsqu’elle lui demanda mille écus, il serra les lèvres, puis se déclara très peiné de n’avoir pas eu autrefois la direction de sa fortune, car il y avait cent moyens fort commodes, même pour une dame, de faire valoir son argent. On aurait pu, soit dans les tourbières de Grumesnil ou les terrains du Havre, hasarder presque à coup sûr d’excellentes spéculations ; et il la laissa se dévorer de rage à l’idée des sommes fantastiques qu’elle aurait certainement gagnées.
— D’où vient, reprit-il, que vous n’êtes pas venue chez moi ?
— Je ne sais trop, dit-elle.
— Pourquoi, hein ?... Je vous faisais donc bien peur ? C’est moi, au contraire, qui devrais me plaindre ! À peine si nous nous connaissons ! Je vous suis pourtant très dévoué ; vous n’en doutez plus, j’espère ?
Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d’un baiser vorace, puis la garda sur son genou ; et il jouait avec ses doigts délicatement, tout en lui contant mille douceurs.
Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule ; une étincelle jaillissait de sa pupille à travers le miroitement de ses lunettes, et ses mains s’avançaient dans la manche d’Emma, pour lui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d’une respiration haletante. Cet homme la gênait horriblement.
Elle se leva d’un bond et lui dit :
— Monsieur, j’attends !
— Quoi donc ? fit le notaire, qui devint tout à coup extrêmement pâle.
— Cet argent.
— Mais...
Puis, cédant à l’irruption d’un désir trop fort :
— Eh bien, oui !...
Il se traînait à genoux vers elle, sans égard pour sa robe de chambre.
— De grâce, restez ! je vous aime !
Il la saisit par la taille.
Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se recula d’un air terrible, en s’écriant :
— Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur ! Je suis à plaindre, mais pas à vendre !
Et elle sortit.
Le notaire resta fort stupéfait, les yeux fixés sur ses belles pantoufles en tapisserie. C’était un présent de l’amour. Cette vue à la fin le consola. D’ailleurs, il songeait qu’une aventure pareille l’aurait entraîné trop loin.
— Quel misérable ! quel goujat !... quelle infamie ! se disait-elle, en fuyant d’un pied nerveux sous les trembles de la route. Le désappointement de l’insuccès renforçait l’indignation de sa pudeur outragée ; il lui semblait que la Providence s’acharnait à la poursuivre, et, s’en rehaussant d’orgueil, jamais elle n’avait eu tant d’estime pour elle-même ni tant de mépris pour les autres. Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu battre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous ; et elle continuait à marcher rapidement devant elle, pâle, frémissante, enragée, furetant d’un oeil en pleurs l’horizon vide, et comme se délectant à la haine qui l’étouffait.
Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la saisit. Elle ne pouvait avancer ; il le fallait cependant ; d’ailleurs, où fuir ?
Félicité l’attendait sur la porte.
— Eh bien ?
— Non ! dit Emma.
Et, pendant un quart d’heure, toutes les deux, elles avisèrent les différentes personnes d’Yonville disposées peut-être à la secourir. Mais, chaque fois que Félicité nommait quelqu’un, Emma répliquait :
— Est-ce possible ! Ils ne voudront pas !
— Et monsieur qui va rentrer !
— Je le sais bien... Laisse-moi seule.
Elle avait tout tenté. Il n’y avait plus rien à faire maintenant ; et, quand Charles paraîtrait, elle allait donc lui dire :
— Retire-toi. Ce tapis où tu marches n’est plus à nous. De ta maison, tu n’as pas un meuble, une épingle, une paille, et c’est moi qui t’ai ruiné, pauvre homme !
Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment, et enfin, la surprise passée, il pardonnerait.
— Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardonnera, lui qui n’aurait pas assez d’un million à m’offrir pour que je l’excuse de m’avoir connue... Jamais ! jamais !
Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l’exaspérait. Puis, qu’elle avouât ou n’avouât pas, tout à l’heure, tantôt, demain, il n’en saurait pas moins la catastrophe ; donc, il fallait attendre cette horrible scène et subir le poids de sa magnanimité. L’envie lui vint de retourner chez Lheureux : à quoi bon ? d’écrire à son père ; il était trop tard ; et peut-être qu’elle se repentait maintenant de n’avoir pas cédé à l’autre, lorsqu’elle entendit le trot d’un cheval dans l’allée. C’était lui, il ouvrait la barrière, il était plus blême que le mur de plâtre. Bondissant dans l’escalier, elle s’échappa vivement par la place ; et la femme du maire, qui causait devant l’église avec Lestiboudois, la vit entrer chez le percepteur.
Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames montèrent dans le grenier ; et cachées par du linge étendu sur des perches, se postèrent commodément pour apercevoir tout l’intérieur de Binet.
Il était seul, dans sa mansarde, en train d’imiter, avec du bois, une de ces ivoireries indescriptibles, composées de croissants, de sphères creusées les unes dans les autres, le tout droit comme un obélisque et ne servant à rien ; et il entamait la dernière pièce, il touchait au but ! Dans le clair-obscur de l’atelier, la poussière blonde s’envolait de son outil, comme une aigrette d’étincelles sous les fers d’un cheval au galop ; les deux roues tournaient, ronflaient ; Binet souriait, le menton baissé, les narines ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets, n’appartenant sans doute qu’aux occupations médiocres, qui amusent l’intelligence par des difficultés faciles, et l’assouvissent en une réalisation au delà de laquelle il n’y a pas à rêver.
— Ah ! la voici ! fit madame Tuvache.
Mais il n’était guère possible, à cause du tour, d’entendre ce qu’elle disait.
Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mère Tuvache souffla tout bas :
— Elle le prie, pour obtenir un retard à ses contributions.
— D’apparence ! reprit l’autre.
Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contre les murs les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes de rampe, tandis que Binet se caressait la barbe avec satisfaction.
— Viendrait-elle lui commander quelque chose ? dit madame Tuvache.
— Mais il ne vend rien ! objecta sa voisine.
Le percepteur avait l’air d’écouter, tout en écarquillant les yeux, comme s’il ne comprenait pas. Elle continuait d’une manière tendre, suppliante. Elle se rapprocha ; son sein haletait ; ils ne parlaient plus.
— Est-ce qu’elle lui fait des avances ? dit madame Tuvache.
Binet était rouge jusqu’aux oreilles. Elle lui prit les mains.
— Ah ! c’est trop fort !
Et sans doute qu’elle lui proposait une abomination ; car le percepteur, – il était brave pourtant, il avait combattu à Bautzen et à Lutzen, fait la campagne de France, et même été porté pour la croix ; – tout à coup, comme à la vue d’un serpent, se recula bien loin en s’écriant :
— Madame ! y pensez-vous ?...
— On devrait fouetter ces femmes-là ! dit madame Tuvache.
— Où est-elle donc ? reprit madame Caron.
Car elle avait disparu durant ces mots ; puis, l’apercevant qui enfilait la Grande-Rue et tournait à droite comme pour gagner le cimetière, elles se perdirent en conjectures.
— Mère Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice, j’étouffe !... délacez-moi.
Elle tomba sur le lit ; elle sanglotait. La mère Rolet la couvrit d’un jupon et resta debout près d’elle. Puis, comme elle ne répondait pas, la bonne femme s’éloigna, prit son rouet et se mit à filer du lin.
— Oh ! finissez ! murmura-t-elle, croyant entendre le tour de Binet.
— Qui la gêne ? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-elle ici ?
Elle y était accourue, poussée par une sorte d’épouvante qui la chassait de sa maison.
Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernait vaguement les objets, bien qu’elle y appliquât son attention avec une persistance idiote. Elle contemplait les écaillures de la muraille, deux tisons fumant bout à bout, et une longue araignée qui marchait au-dessus de sa tête, dans la fente de la poutrelle. Enfin, elle rassembla ses idées. Elle se souvenait... Un jour, avec Léon... Oh ! comme c’était loin... Le soleil brillait sur la rivière et les clématites embaumaient... Alors, emportée dans ses souvenirs comme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva bientôt à se rappeler la journée de la veille.
— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.
La mère Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du côté que le ciel était le plus clair, et rentra lentement en disant :
— Trois heures, bientôt.
— Ah ! merci ! merci !
Car il allait venir. C’était sûr ! Il aurait trouvé de l’argent. Mais il irait peut-être là-bas, sans se douter qu’elle fût là ; et elle commanda à la nourrice de courir chez elle pour l’amener.
— Dépêchez-vous !
— Mais, ma chère dame, j’y vais ! j’y vais !
Elle s’étonnait, à présent, de n’avoir pas songé à lui tout d’abord ; hier, il avait donné sa parole, il n’y manquerait pas ; et elle se voyait déjà chez Lheureux, étalant sur son bureau les trois billets de banque. Puis il faudrait inventer une histoire qui expliquât les choses à Bovary. Laquelle ?
Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais, comme il n’y avait point d’horloge dans la chaumière, Emma craignait de s’exagérer peut-être la longueur du temps. Elle se mit à faire des tours de promenade dans le jardin, pas à pas ; elle alla dans le sentier le long de la haie, et s’en retourna vivement, espérant que la bonne femme serait rentrée par une autre route. Enfin, lasse d’attendre, assaillie de soupçons qu’elle repoussait, ne sachant plus si elle était là depuis un siècle ou une minute, elle s’assit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. La barrière grinça : elle fit un bond ; avant qu’elle eût parlé, la mère Rolet lui avait dit :
— Il n’y a personne chez vous !
— Comment ?
— Oh ! personne ! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vous cherche.
Emma ne répondit rien. Elle haletait, tout en roulant les yeux autour d’elle, tandis que la paysanne, effrayée de son visage, se reculait instinctivement, la croyant folle. Tout à coup elle se frappa le front, poussa un cri, car le souvenir de Rodolphe, comme un grand éclair dans une nuit sombre, lui avait passé dans l’âme. Il était si bon, si délicat, si généreux ! Et, d’ailleurs, s’il hésitait à lui rendre ce service, elle saurait bien l’y contraindre en rappelant d’un seul clin d’oeil leur amour perdu. Elle partit donc vers la Huchette, sans s’apercevoir qu’elle courait s’offrir à ce qui l’avait tantôt si fort exaspérée, ni se douter le moins du monde de cette prostitution.
VIII
Elle se demandait tout en marchant : « Que vais-je dire ? Par où commencerai-je ? » Et à mesure qu’elle avançait, elle reconnaissait les buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, le château là-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de sa première tendresse, et son pauvre coeur comprimé s’y dilatait amoureusement. Un vent tiède lui soufflait au visage ; la neige, se fondant, tombait goutte à goutte des bourgeons sur l’herbe.
Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis arriva à la cour d’honneur, que bordait un double rang de tilleuls touffus. Ils balançaient, en sifflant, leurs longues branches. Les chiens au chenil aboyèrent tous, et l’éclat de leurs voix retentissait sans qu’il parût personne.
Elle monta le large escalier droit, à balustres de bois, qui conduisait au corridor pavé de dalles poudreuses où s’ouvraient plusieurs chambres à la file, comme dans les monastères ou les auberges. La sienne était au bout, tout au fond, à gauche. Quand elle vint à poser les doigts sur la serrure, ses forces subitement l’abandonnèrent. Elle avait peur qu’il ne fût pas là, le souhaitait presque, et c’était pourtant son seul espoir, la dernière chance de salut. Elle se recueillit une minute, et, retrempant son courage au sentiment de la nécessité présente, elle entra.
Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer une pipe.
— Tiens ! c’est vous ! dit-il en se levant brusquement.
— Oui, c’est moi !... je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil.
Et malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserrer la bouche.
— Vous n’avez pas changé, vous êtes toujours charmante !
— Oh ! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque vous les avez dédaignés.
Alors il entama une explication de sa conduite, s’excusant en termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.
Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et par le spectacle de sa personne ; si bien qu’elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture ; c’était un secret d’où dépendaient l’honneur et même la vie d’une troisième personne.
— N’importe ! fit-elle en le regardant tristement, j’ai bien souffert !
Il répondit d’un ton philosophique :
— L’existence est ainsi !
— A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuis notre séparation ?
— Oh ! ni bonne... ni mauvaise.
— Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.
— Oui..., peut-être !
— Tu crois ? dit-elle en se rapprochant.
Et elle soupira.
— Ô Rodolphe ! si tu savais... je t’ai bien aimé !
Ce fut alors qu’elle prit sa main, et ils restèrent quelque temps les doigts entrelacés, – comme le premier jour, aux Comices ! Par un geste d’orgueil, il se débattait sous l’attendrissement. Mais, s’affaissant contre sa poitrine, elle lui dit :
— Comment voulais-tu que je vécusse sans toi ? On ne peut pas se déshabituer du bonheur ! J’étais désespérée ! j’ai cru mourir ! Je te conterai tout cela, tu verras. Et toi... tu m’as fuie !...
Car, depuis trois ans, il l’avait soigneusement évitée par suite de cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe fort ; et Emma continuait avec des gestes mignons de tête, plus câline qu’une chatte amoureuse :
— Tu en aimes d’autres, avoue-le. Oh ! je les comprends, va ! je les excuse ; tu les auras séduites, comme tu m’avais séduite. Tu es un homme, toi ! tu as tout ce qu’il faut pour te faire chérir. Mais nous recommencerons, n’est-ce pas ? nous nous aimerons ! Tiens, je ris, je suis heureuse !... parle donc !
Et elle était ravissante à voir, avec son regard où tremblait une larme, comme l’eau d’un orage dans un calice bleu.
Il l’attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main ses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitait comme une flèche d’or un dernier rayon du soleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser sur les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres.
— Mais tu as pleuré ! dit-il. Pourquoi ?
Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c’était l’explosion de son amour ; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une dernière pudeur, et alors il s’écria :
— Ah ! pardonne-moi ! tu es la seule qui me plaise. J’ai été imbécile et méchant ! Je t’aime, je t’aimerai toujours !... Qu’as-tu ? dis-le donc !
Il s’agenouillait.
— Eh bien !... je suis ruinée, Rodolphe ! Tu vas me prêter trois mille francs !
— Mais..., mais..., dit-il en se relevant peu à peu, tandis que sa physionomie prenait une expression grave.
— Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toute sa fortune chez un notaire ; il s’est enfui. Nous avons emprunté ; les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation n’est pas finie ; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd’hui, faute de trois mille francs, on va nous saisir ; c’est à présent, à l’instant même ; et, comptant sur ton amitié, je suis venue.
— Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c’est pour cela qu’elle est venue !
Enfin il dit d’un air calme :
— Je ne les ai pas, chère madame.
Il ne mentait point. Il les eût eus qu’il les aurait donnés, sans doute, bien qu’il soit généralement désagréable de faire de si belles actions : une demande pécuniaire, de toutes les bourrasques qui tombent sur l’amour, étant la plus froide et la plus déracinante.
Elle resta d’abord quelques minutes à le regarder.
— Tu ne les as pas !
Elle répéta plusieurs fois :
— Tu ne les as pas !... J’aurais dû m’épargner cette dernière honte. Tu ne m’as jamais aimée ! tu ne vaux pas mieux que les autres !
Elle se trahissait, elle se perdait.
Rodolphe l’interrompit, affirmant qu’il se trouvait « gêné » lui-même.
— Ah ! je te plains ! dit Emma. Oui, considérablement !...
Et, arrêtant ses yeux sur une carabine damasquinée qui brillait dans la panoplie :
— Mais, lorsqu’on est si pauvre, on ne met pas d’argent à la crosse de son fusil ! On n’achète pas une pendule avec des incrustations d’écaille ! continuait-elle en montrant l’horloge de Boulle ; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets – elle les touchait ! – ni des breloques pour sa montre ! Oh ! rien ne lui manque ! jusqu’à un porte-liqueurs dans sa chambre ; car tu t’aimes, tu vis bien, tu as un château, des fermes, des bois ; tu chasses à courre, tu voyages à Paris... Eh ! quand ce ne serait que cela, s’écria-t-elle en prenant sur la cheminée ses boutons de manchettes, que la moindre de ces niaiseries ! on en peut faire de l’argent !... Oh ! je n’en veux pas ! garde-les !
Et elle lança bien loin les deux boutons, dont la chaîne d’or se rompit en cognant contre la muraille.
— Mais, moi, je t’aurais tout donné, j’aurais tout vendu, j’aurais travaillé de mes mains, j’aurais mendié sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour t’entendre dire : « Merci ! » Et tu restes là tranquillement dans ton fauteuil, comme si déjà tu ne m’avais pas fait assez souffrir ? Sans toi, sais-tu bien, j’aurais pu vivre heureuse ! Qui t’y forçait ? Était-ce une gageure ? Tu m’aimais cependant, tu le disais... Et tout à l’heure encore... Ah ! il eût mieux valu me chasser ! J’ai les mains chaudes de tes baisers, et voilà la place, sur le tapis, où tu jurais à mes genoux une éternité d’amour. Tu m’y as fait croire : tu m’as pendant deux ans, traînée dans le rêve le plus magnifique et le plus suave !... Hein ! nos projets de voyage, tu te rappelles ? Oh ! ta lettre, ta lettre ! elle m’a déchiré le coeur !... Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre ! pour implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui coûterait trois mille francs !




