The french masters, p.647

The French Masters, page 647

 

The French Masters
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  Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là.

  Quelque chose ? Quoi ? Est-ce qu’il y a au monde autre chose que les tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l’autorité ? Javert était bouleversé.

  Un galérien sacré ! un forçat imprenable à la justice ! et cela par le fait de Javert !

  Que Javert et Jean Valjean, l’homme fait pour sévir, l’homme fait pour subir, que ces deux hommes, qui étaient l’un et l’autre la chose de la loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de la loi, est-ce que ce n’était pas effrayant ?

  Quoi donc ! de telles énormités arriveraient et personne ne serait puni ! Jean Valjean, plus fort que l’ordre social tout entier, serait libre, et lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement !

  Sa rêverie devenait peu à peu terrible.

  Il eût pu à travers cette rêverie se faire encore quelque reproche au sujet de l’insurgé rapporté rue des Filles-du-Calvaire ; mais il n’y songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande. D’ailleurs cet insurgé était évidemment un homme mort, et, légalement, la mort éteint la poursuite.

  Jean Valjean, c’était là le poids qu’il avait sur l’esprit.

  Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les points d’appui de toute sa vie s’écroulaient devant cet homme. La générosité de Jean Valjean envers lui Javert l’accablait. D’autres faits, qu’il se rappelait et qu’il avait autrefois traités de mensonges et de folies, lui revenaient maintenant comme des réalités. M. Madeleine reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient de façon à n’en plus faire qu’une, qui était vénérable. Javert sentait que quelque chose d’horrible pénétrait dans son âme, l’admiration pour un forçat. Le respect d’un galérien, est-ce que c’est possible ? Il en frémissait, et ne pouvait s’y soustraire. Il avait beau se débattre, il était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce misérable. Cela était odieux.

  Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable, clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine, préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre son ennemi, sauvant celui qui l’a frappé, agenouillé sur le haut de la vertu, plus voisin de l’ange que de l’homme ! Javert était contraint de s’avouer que ce monstre existait.

  Cela ne pouvait durer ainsi.

  Certes, et nous y insistons, il ne s’était pas rendu sans résistance à ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette voiture face à face avec Jean Valjean, le titre légal avait rugi en lui. Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le saisir et de le dévorer, c’est-à-dire de l’arrêter. Quoi de plus simple en effet ? Crier au premier poste devant lequel on passe : — Voilà un repris de justice en rupture de ban ! appeler les gendarmes et leur dire : — Cet homme est pour vous ! ensuite s’en aller, laisser là ce damné, ignorer le reste, et ne plus se mêler de rien. Cet homme est à jamais le prisonnier de la loi ; la loi en fera ce qu’elle voudra. Quoi de plus juste ? Javert s’était dit tout cela ; il avait voulu passer outre, agir, appréhender l’homme, et, alors comme à présent, il n’avait pas pu ; et chaque fois que sa main s’était convulsivement levée vers le collet de Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui criait : — C’est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.

  Puis sa réflexion tombait sur lui-même, et à côté de Jean Valjean grandi, il se voyait, lui Javert, dégradé.

  Un forçat était son bienfaiteur !

  Mais aussi pourquoi avait-il permis à cet homme de le laisser vivre ? Il avait, dans cette barricade, le droit d’être tué. Il aurait dû user de ce droit. Appeler les autres insurgés à son secours contre Jean Valjean, se faire fusiller de force, cela valait mieux.

  Sa suprême angoisse, c’était la disparition de la certitude. Il se sentait déraciné. Le code n’était plus qu’un tronçon dans sa main. Il avait affaire à des scrupules d’une espèce inconnue. Il se faisait en lui une révélation sentimentale, entièrement distincte de l’affirmation légale, son unique mesure jusqu’alors. Rester dans l’ancienne honnêteté, cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l’indulgence, les violences faites par la pitié à l’austérité, l’acception de personnes, plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d’une larme dans l’œil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les ténèbres l’effrayant lever d’un soleil moral inconnu ; il en avait l’horreur et l’éblouissement. Hibou forcé à des regards d’aigle.

  Il se disait que c’était donc vrai, qu’il y avait des exceptions, que l’autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court devant un fait, que tout ne s’encadrait pas dans le texte du code, que l’imprévu se faisait obéir, que la vertu d’un forçat pouvait tendre un piège à la vertu d’un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec désespoir que lui-même n’avait pas été à l’abri d’une surprise.

  Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d’être bon. Donc il se dépravait.

  Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur.

  L’idéal pour Javert, ce n’était pas d’être humain, d’être grand, d’être sublime ; c’était d’être irréprochable.

  Or, il venait de faillir.

  Comment en était-il arrivé là ? comment tout cela s’était-il passé ? Il n’aurait pu se le dire à lui-même. Il prenait sa tête entre ses deux mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas à se l’expliquer.

  Il avait certainement toujours eu l’intention de remettre Jean Valjean à la loi, dont Jean Valjean était le captif, et dont lui, Javert, était l’esclave. Il ne s’était pas avoué un seul instant, pendant qu’il le tenait, qu’il eût la pensée de le laisser aller. C’était en quelque sorte à son insu que sa main s’était ouverte et l’avait lâché.

  Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s’entr’ouvraient devant ses yeux. Il s’adressait des questions, et il se faisait des réponses, et ses réponses l’effrayaient. Il se demandait : Ce forçat, ce désespéré, que j’ai poursuivi jusqu’à le persécuter, et qui m’a eu sous son pied, et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce, qu’a-t-il fait ? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui faisant grâce à mon tour, qu’ai-je fait ? Mon devoir. Non. Quelque chose de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir ? Ici il s’effarait ; sa balance se disloquait ; l’un des plateaux tombait dans l’abîme, l’autre s’en allait dans le ciel ; et Javert n’avait pas moins d’épouvante de celui qui était en haut que de celui qui était en bas. Sans être le moins du monde ce qu’on appelle voltairien, ou philosophe, ou incrédule, respectueux au contraire, par instinct, pour l’église établie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de l’ensemble social ; l’ordre était son dogme et lui suffisait ; depuis qu’il avait l’âge d’homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police à peu près toute sa religion ; étant, et nous employons ici les mots sans la moindre ironie et dans leur acception la plus sérieuse, étant, nous l’avons dit, espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M. Gisquet ; il n’avait guère songé jusqu’à ce jour à cet autre supérieur, Dieu.

  Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.

  Il était désorienté de cette présence inattendue ; il ne savait que faire de ce supérieur-là, lui qui n’ignorait pas que le subordonné est tenu de se courber toujours, qu’il ne doit ni désobéir, ni blâmer, ni discuter, et que, vis-à-vis d’un supérieur qui l’étonne trop, l’inférieur n’a d’autre ressource que sa démission.

  Mais comment s’y prendre pour donner sa démission à Dieu ?

  Quoi qu’il en fût, et c’était toujours là qu’il en revenait, un fait pour lui dominait tout, c’est qu’il venait de commettre une infraction épouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamné récidiviste en rupture de ban. Il venait d’élargir un galérien. Il venait de voler aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se comprenait plus. Il n’était pas sûr d’être lui-même. Les raisons mêmes de son action lui échappaient, il n’en avait que le vertige. Il avait vécu jusqu’à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut. Tout ce qu’il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas l’obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme. Il souffrait les étranges douleurs d’une conscience brusquement opérée de la cataracte. Il voyait ce qu’il lui répugnait de voir. Il se sentait vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L’autorité était morte en lui. Il n’avait plus de raison d’être.

  Situation terrible ! être ému.

  Être le granit, et douter ! être la statue du châtiment fondue tout d’une pièce dans le moule de la loi, et s’apercevoir subitement qu’on a sous sa mamelle de bronze quelque chose d’absurde et de désobéissant qui ressemble presque à un cœur ! en venir à rendre le bien pour le bien, quoiqu’on se soit dit jusqu’à ce jour que ce bien-là c’est le mal ! être le chien de garde, et lécher ! être la glace, et fondre ! être la tenaille, et devenir une main ! se sentir tout à coup des doigts qui s’ouvrent ! lâcher prise, chose épouvantable !

  L’homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant !

  Être obligé de s’avouer ceci : l’infaillibilité n’est pas infaillible, il peut y avoir de l’erreur dans le dogme, tout n’est pas dit quand un code a parlé, la société n’est pas parfaite, l’autorité est compliquée de vacillation, un craquement dans l’immuable est possible, les juges sont des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre ! voir une fêlure dans l’immense vitre bleue du firmament !

  Ce qui se passait dans Javert, c’était le Fampoux d’une conscience rectiligne, la mise hors de voie d’une âme, l’écrasement d’une probité irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes, cela était étrange. Que le chauffeur de l’ordre, que le mécanicien de l’autorité, monté sur l’aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être désarçonné par un coup de lumière ! que l’incommutable, le direct, le correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir ! qu’il y ait pour la locomotive un chemin de Damas !

  Dieu, toujours intérieur à l’homme, et réfractaire, lui la vraie conscience, à la fausse, défense à l’étincelle de s’éteindre, ordre au rayon de se souvenir du soleil, injonction à l’âme de reconnaître le véritable absolu quand il se confronte avec l’absolu fictif, l’humanité imperdable, le cœur humain inamissible, ce phénomène splendide, le plus beau peut-être de nos prodiges intérieurs, Javert le comprenait-il ? Javert le pénétrait-il ? Javert s’en rendait-il compte ? Évidemment non. Mais sous la pression de cet incompréhensible incontestable, il sentait son crâne s’entr’ouvrir.

  Il était moins le transfiguré que la victime de ce prodige. Il le subissait, exaspéré. Il ne voyait dans tout cela qu’une immense difficulté d’être. Il lui semblait que désormais sa respiration était gênée à jamais.

  Avoir sur sa tête de l’inconnu, il n’était pas accoutumé à cela.

  Jusqu’ici tout ce qu’il avait au-dessus de lui avait été pour son regard une surface nette, simple, limpide ; là rien d’ignoré, ni d’obscur ; rien qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit, limité, fermé ; tout prévu ; l’autorité était une chose plane ; aucune chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n’avait jamais vu de l’inconnu qu’en bas. L’irrégulier, l’inattendu, l’ouverture désordonnée du chaos, le glissement possible dans un précipice, c’était là le fait des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables. Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement effaré par cette apparition inouïe : un gouffre en haut.

  Quoi donc ! on était démantelé de fond en comble ! on était déconcerté, absolument ! À quoi se fier ! Ce dont on était convaincu s’effondrait !

  Quoi ! le défaut de la cuirasse de la société pouvait être trouvé par un misérable magnanime ! Quoi ! un honnête serviteur de la loi pouvait se voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un homme, et le crime de l’arrêter ! Tout n’était pas certain dans la consigne donnée par l’état au fonctionnaire ! Il pouvait y avoir des impasses dans le devoir ! Quoi donc ! tout cela était réel ! était-il vrai qu’un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser et finir par avoir raison ? était-ce croyable ? y avait-il donc des cas où la loi devait se retirer devant le crime transfiguré en balbutiant des excuses ?

  Oui, cela était ! et Javert le voyait ! et Javert le touchait ! et non seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C’étaient des réalités. Il était abominable que les faits réels pussent arriver à une telle difformité.

  Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les preuves de la loi ; les faits, c’est Dieu qui les envoie. L’anarchie allait-elle donc maintenant descendre de là-haut ?

  Ainsi, — et dans le grossissement de l’angoisse, et dans l’illusion d’optique de la consternation, tout ce qui eût pu restreindre et corriger son impression s’effaçait, et la société, et le genre humain, et l’univers se résumaient désormais à ses yeux dans un linéament simple et terrible, — ainsi la pénalité, la chose jugée, la force due à la législation, les arrêts des cours souveraines, la magistrature, le gouvernement, la prévention et la répression, la sagesse officielle, l’infaillibilité légale, le principe d’autorité, tous les dogmes sur lesquels repose la sécurité politique et civile, la souveraineté, la justice, la logique découlant du code, l’absolu social, la vérité publique, tout cela, décombre, monceau, chaos ; lui-même Javert, le guetteur de l’ordre, l’incorruptibilité au service de la police, la providence-dogue de la société, vaincu et terrassé ; et sur toute cette ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tête et l’auréole au front ; voilà à quel bouleversement il en était venu ; voilà la vision effroyable qu’il avait dans l’âme.

  Que cela fût supportable. Non.

  État violent, s’il en fut. Il n’y avait que deux manières d’en sortir. L’une d’aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l’homme du bagne. L’autre....

  Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d’un pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l’un des coins de la place du Châtelet.

  Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien qu’à la façon dont ils poussent la porte d’un corps de garde, les hommes de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte au sergent, et s’assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de nuit.

  Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une institution ; elle existe dans tous les postes de police ; elle est invariablement ornée d’une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et d’une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est l’étage inférieur du style officiel. C’est à elle que commence la littérature de l’État.

  Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici ce qu’il écrivit :

  QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.

  « Premièrement : je prie monsieur le préfet de jeter les yeux.

  « Deuxièmement : les détenus arrivant de l’instruction ôtent leurs souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu’on les fouille. Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses d’infirmerie.

  « Troisièmement : la filature est bonne, avec relais des agents de distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le service, l’autre le surveille et le supplée.

  « Quatrièmement : on ne s’explique pas pourquoi le règlement spécial de la prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d’avoir une chaise, même en la payant.

  « Cinquièmement : aux Madelonnettes, il n’y a que deux barreaux à la cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux détenus.

  « Sixièmement : les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier son nom distinctement. C’est un vol.

  « Septièmement : pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier dans l’atelier des tisserands ; c’est un abus de l’entrepreneur, puisque la toile n’est pas moins bonne.

  « Huitièmement : il est fâcheux que les visitants de la Force aient à traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de Sainte-Marie-l’Égyptienne.

 

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