The french masters, p.587
The French Masters, page 587
N’ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n’avait point coupé les liens de sa jambe gauche.
Les bandits étaient revenus de leur première surprise.
— Sois tranquille, dit Bigrenaille à Thénardier. Il tient encore par une jambe, et il ne s’en ira pas. J’en réponds. C’est moi qui lui ai ficelé cette patte-là.
Cependant le prisonnier éleva la voix :
— Vous êtes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d’être tant défendue. Quant à vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me feriez écrire ce que je ne veux pas écrire, que vous me feriez dire ce que je ne veux pas dire....
Il releva la manche de son bras gauche et ajouta :
— Tenez.
En même temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau ardent qu’il tenait dans sa main droite par le manche de bois.
On entendit le frémissement de la chair brûlée, l’odeur propre aux chambres de torture se répandit dans le taudis. Marius chancela éperdu d’horreur, les brigands eux-mêmes eurent un frisson, le visage de l’étrange vieillard se contracta à peine, et, tandis que le fer rouge s’enfonçait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il attachait sur Thénardier son beau regard sans haine où la souffrance s’évanouissait dans une majesté sereine.
Chez les grandes et hautes natures les révoltes de la chair et des sens en proie à la douleur physique font sortir l’âme et la font apparaître sur le front, de même que les rébellions de la soldatesque forcent le capitaine à se montrer.
— Misérables, dit-il, n’ayez pas plus peur de moi que je n’ai peur de vous.
Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lança par la fenêtre qui était restée ouverte, l’horrible outil embrasé disparut dans la nuit en tournoyant et alla tomber au loin et s’éteindre dans la neige.
Le prisonnier reprit :
— Faites de moi ce que vous voudrez.
Il était désarmé.
— Empoignez-le ! dit Thénardier.
Deux des brigands lui posèrent la main sur l’épaule, et l’homme masqué à voix de ventriloque se tint en face de lui, prêt à lui faire sauter le crâne d’un coup de clef au moindre mouvement.
En même temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison, mais tellement près qu’il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce colloque échangé à voix basse :
— Il n’y a plus qu’une chose à faire.
— L’escarper !
— C’est cela.
C’étaient le mari et la femme qui tenaient conseil.
Thénardier marcha à pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit le couteau.
Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexité inouïe. Depuis une heure il y avait deux voix dans sa conscience, l’une lui disait de respecter le testament de son père, l’autre lui criait de secourir le prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui le mettait à l’agonie. Il avait vaguement espéré jusqu’à ce moment trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible n’avait surgi. Cependant le péril pressait, la dernière limite de l’attente était dépassée, à quelques pas du prisonnier Thénardier songeait, le couteau à la main.
Marius égaré promenait ses yeux autour de lui, dernière ressource machinale du désespoir.
Tout à coup il tressaillit.
À ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune éclairait et semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut cette ligne écrite en grosses lettres le matin même par l’aînée des filles Thénardier :
— Les cognes sont là.
Une idée, une clarté traversa l’esprit de Marius ; c’était le moyen qu’il cherchait, la solution de cet affreux problème qui le torturait, épargner l’assassin et sauver la victime. Il s’agenouilla sur la commode, étendit le bras, saisit la feuille de papier, détacha doucement un morceau de plâtre de la cloison, l’enveloppa dans le papier, et jeta le tout par la crevasse au milieu du bouge.
Il était temps. Thénardier avait vaincu ses dernières craintes ou ses derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.
— Quelque chose qui tombe ! cria la Thénardier.
— Qu’est-ce ? dit le mari.
La femme s’était élancée et avait ramassé le plâtras enveloppé du papier. Elle le remit à son mari.
— Par où cela est-il venu ? demanda Thénardier.
— Pardié ! fit la femme, par où veux-tu que cela soit entré ? C’est venu par la fenêtre.
— Je l’ai vu passer, dit Bigrenaille.
Thénardier déplia rapidement le papier et l’approcha de la chandelle.
— C’est de l’écriture d’Éponine. Diable !
Il fit signe à sa femme, qui s’approcha vivement et il lui montra la ligne écrite sur la feuille de papier, puis il ajouta d’une voix sourde :
— Vite ! l’échelle ! laissons le lard dans la souricière et fichons le camp !
— Sans couper le cou à l’homme ? demanda la Thénardier.
— Nous n’avons pas le temps.
— Par où ? reprit Bigrenaille.
— Par la fenêtre, répondit Thénardier. Puisque Ponine a jeté la pierre par la fenêtre, c’est que la maison n’est pas cernée de ce côté-là.
Le masque à voix de ventriloque posa à terre sa grosse clef, éleva ses deux bras en l’air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un équipage. Les brigands qui tenaient le prisonnier le lâchèrent ; en un clin d’œil l’échelle de corde fut déroulée hors de la fenêtre et attachée solidement au rebord par les deux crampons de fer.
Le prisonnier ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de lui. Il semblait rêver ou prier.
Sitôt l’échelle fixée, Thénardier cria.
— Viens ! la bourgeoise !
Et il se précipita vers la croisée.
Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.
— Non pas, dis donc, vieux farceur ! après nous !
— Après nous ! hurlèrent les bandits.
— Vous êtes des enfants, dit Thénardier, nous perdons le temps. Les railles sont sur nos talons.
— Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort à qui passera le premier.
Thénardier s’exclama :
— Êtes-vous fous ! êtes-vous toqués ! en voilà-t-il un tas de jobards ! perdre le temps, n’est-ce pas ? tirer au sort, n’est-ce pas ? au doigt mouillé ! à la courte paille ! écrire nos noms ! les mettre dans un bonnet !...
— Voulez-vous mon chapeau ? cria une voix du seuil de la porte.
Tous se retournèrent. C’était Javert.
Il tenait son chapeau à la main, et le tendait en souriant.
Chapitre XXI
On devrait toujours commencer par arrêter les victimes
Javert, à la nuit tombante, avait aposté des hommes et s’était embusqué lui-même derrière les arbres de la rue de la Barrière des Gobelins qui fait face à la masure Gorbeau de l’autre côté du boulevard. Il avait commencé par ouvrir « sa poche », pour y fourrer les deux jeunes filles chargées de surveiller les abords du bouge. Mais il n’avait « coffré » qu’Azelma. Quant à Éponine, elle n’était pas à son poste, elle avait disparu et il n’avait pu la saisir. Puis Javert s’était mis en arrêt, prêtant l’oreille au signal convenu. Les allées et venues du fiacre l’avaient fort agité. Enfin il s’était impatienté, et, sûr qu’il y avait un nid là, sûr d’être en bonne fortune, ayant reconnu plusieurs des bandits qui étaient entrés, il avait fini par se décider à monter sans attendre le coup de pistolet.
On se souvient qu’il avait le passe-partout de Marius.
Il était arrivé à point.
Les bandits effarés se jetèrent sur les armes qu’ils avaient abandonnées dans tous les coins au moment de s’évader. En moins d’une seconde, ces sept hommes, épouvantables à voir, se groupèrent dans une posture de défense, l’un avec son merlin, l’autre avec sa clef, l’autre avec son assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux, Thénardier son couteau au poing. La Thénardier saisit un énorme pavé qui était dans l’angle de la fenêtre et qui servait à ses filles de tabouret.
Javert remit son chapeau sur sa tête, et fit deux pas dans la chambre, les bras croisés, la canne sous le bras, l’épée dans le fourreau.
— Halte-là ! dit-il. Vous ne passerez pas par la fenêtre, vous passerez par la porte. C’est moins malsain. Vous êtes sept, nous sommes quinze. Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.
Bigrenaille prit un pistolet qu’il tenait caché sous sa blouse et le mit dans la main de Thénardier en lui disant à l’oreille :
— C’est Javert. Je n’ose pas tirer sur cet homme-là. Oses-tu, toi ?
— Parbleu ! répondit Thénardier.
— Eh bien, tire.
Thénardier prit le pistolet, et ajusta Javert.
Javert, qui était à trois pas, le regarda fixement et se contenta de dire :
— Ne tire pas, va ! ton coup va rater.
Thénardier pressa la détente. Le coup rata.
— Quand je te le disais ! fit Javert.
Bigrenaille jeta son casse-tête aux pieds de Javert.
— Tu es l’empereur des diables ! je me rends.
— Et vous ? demanda Javert aux autres bandits.
Ils répondirent :
— Nous aussi.
Javert repartit avec calme :
— C’est ça, c’est bon, je le disais, on est gentil.
— Je ne demande qu’une chose, reprit le Bigrenaille, c’est qu’on ne me refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.
— Accordé, dit Javert.
Et se retournant et appelant derrière lui :
— Entrez maintenant !
Une escouade de sergents de ville l’épée au poing et d’agents armés de casse-tête et de gourdins se rua à l’appel de Javert. On garrotta les bandits. Cette foule d’hommes à peine éclairés d’une chandelle emplissait d’ombre le repaire.
— Les poucettes à tous ! cria Javert.
— Approchez donc un peu ! cria une voix qui n’était pas une voix d’homme, mais dont personne n’eût pu dire : c’est une voix de femme.
La Thénardier s’était retranchée dans un des angles de la fenêtre, et c’était elle qui venait de pousser ce rugissement.
Les sergents de ville et les agents reculèrent.
Elle avait jeté son châle et gardé son chapeau ; son mari, accroupi derrière elle, disparaissait presque sous le châle tombé, et elle le couvrait de son corps, élevant le pavé des deux mains au-dessus de sa tête avec le balancement d’une géante qui va lancer un rocher.
— Gare ! cria-t-elle.
Tous se refoulèrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du galetas.
La Thénardier jeta un regard aux bandits qui s’étaient laissé garrotter et murmura d’un accent guttural et rauque :
— Les lâches !
Javert sourit et s’avança dans l’espace vide que la Thénardier couvait de ses deux prunelles.
— N’approche pas, va-t’en, cria-t-elle, ou je t’écroule !
— Quel grenadier ! fit Javert ; la mère ! tu as de la barbe comme un homme, mais j’ai des griffes comme une femme.
Et il continua de s’avancer.
La Thénardier, échevelée et terrible, écarta les jambes, se cambra en arrière et jeta éperdument le pavé à la tête de Javert. Javert se courba. Le pavé passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont il fit tomber un vaste plâtras et revint, en ricochant d’angle en angle à travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de Javert.
Au même instant Javert arrivait au couple Thénardier. Une de ses larges mains s’abattit sur l’épaule de la femme et l’autre sur la tête du mari.
— Les poucettes ! cria-t-il.
Les hommes de police rentrèrent en foule, et en quelques secondes l’ordre de Javert fut exécuté.
La Thénardier, brisée, regarda ses mains garrottées et celles de son mari, se laissa tomber à terre et s’écria en pleurant :
— Mes filles !
— Elles sont à l’ombre, dit Javert.
Cependant les agents avaient avisé l’ivrogne endormi derrière la porte et le secouaient. Il s’éveilla en balbutiant :
— Est-ce fini, Jondrette ?
— Oui, répondit Javert.
Les six bandits garrottés étaient debout ; du reste, ils avaient encore leurs mines de spectres ; trois barbouillés de noir, trois masqués.
— Gardez vos masques, dit Javert.
Et, les passant en revue avec le regard d’un Frédéric II à la parade de Potsdam, il dit aux trois « fumistes » :
— Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.
Puis, se tournant vers les trois masques, il dit à l’homme au merlin :
— Bonjour, Gueulemer.
Et à l’homme à la trique :
— Bonjour, Babet.
Et au ventriloque :
— Salut, Claquesous.
En ce moment, il aperçut le prisonnier des bandits qui, depuis l’entrée des agents de police, n’avait pas prononcé une parole et se tenait tête baissée.
— Déliez monsieur ! dit Javert, et que personne ne sorte !
Cela dit, il s’assit souverainement devant la table, où étaient restées la chandelle et l’écritoire, tira un papier timbré de sa poche et commença son procès-verbal.
Quand il eut écrit les premières lignes qui ne sont que des formules toujours les mêmes, il leva les yeux :
— Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attaché.
Les agents regardèrent autour d’eux.
— Eh bien, demanda Javert, où est-il donc ?
Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le père d’Ursule ou de l’Alouette, avait disparu.
La porte était gardée, mais la croisée ne l’était pas. Sitôt qu’il s’était vu délié, et pendant que Javert verbalisait, il avait profité du trouble, du tumulte, de l’encombrement, de l’obscurité, et d’un moment où l’attention n’était pas fixée sur lui, pour s’élancer par la fenêtre.
Un agent courut à la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.
L’échelle de corde tremblait encore.
— Diable ! fit Javert entre ses dents, ce devait être le meilleur !
Chapitre XXII
Le petit qui criait au tome deux
Le lendemain du jour où ces événements s’étaient accomplis dans la maison du boulevard de l’Hôpital, un enfant, qui semblait venir du côté du pont d’Austerlitz, montait par la contre-allée de droite dans la direction de la barrière de Fontainebleau. Il était nuit close. Cet enfant était pâle, maigre, vêtu de loques, avec un pantalon de toile au mois de février, et chantait à tue-tête.
Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courbée fouillait dans un tas d’ordures à la lueur du réverbère ; l’enfant la heurta en passant, puis recula en s’écriant :
— Tiens ! moi qui avait pris ça pour un énorme, un énorme chien !
Il prononça le mot énorme pour la seconde fois avec un renflement de voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien : un énorme, un ÉNORME chien !
La vieille se redressa furieuse.
— Carcan de moutard ! grommela-t-elle. Si je n’avais pas été penchée, je sais bien où je t’aurais flanqué mon pied !
L’enfant était déjà à distance.
— Kisss ! kisss ! fit-il. Après ça, je ne me suis peut-être pas trompé.
La vieille, suffoquée d’indignation, se dressa tout à fait, et le rougeoiement de la lanterne éclaira en plein sa face livide, toute creusée d’angles et de rides, avec des pattes d’oie rejoignant les coins de la bouche. Le corps se perdait dans l’ombre et l’on ne voyait que la tête. On eût dit le masque de la Décrépitude découpé par une lueur dans la nuit. L’enfant la considéra.
— Madame, dit-il, n’a pas le genre de beauté qui me conviendrait.
Il poursuivit son chemin et se remit à chanter :
Le roi Coupdesabot
S’en allait à la chasse,
À la chasse aux corbeaux...
Au bout de ces trois vers, il s’interrompit. Il était arrivé devant le numéro 50-52, et, trouvant la porte fermée, il avait commencé à la battre à coups de pied, coups de pied retentissants et héroïques, lesquels décelaient plutôt les souliers d’homme qu’il portait que les pieds d’enfant qu’il avait.
Cependant cette même vieille qu’il avait rencontrée au coin de la rue du Petit-Banquier accourait derrière lui poussant des clameurs et prodiguant des gestes démesurés.
— Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est ? Dieu Seigneur ! on enfonce la porte ! on défonce la maison !
Les coups de pied continuaient.
La vieille s’époumonait.
— Est-ce qu’on arrange les bâtiments comme ça à présent !
Tout à coup elle s’arrêta. Elle avait reconnu le gamin.
— Quoi ! c’est ce satan !
— Tiens, c’est la vieille, dit l’enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je viens voir mes ancêtres.
La vieille répondit, avec une grimace composite, admirable improvisation de la haine tirant parti de la caducité et de la laideur, qui fut malheureusement perdue dans l’obscurité :
— Il n’y a personne, mufle.




