The french masters, p.9
The French Masters, page 9
Il faut, qu’à frais communs, se fassent les avances.
CLITANDRE
Tu penses, donc, Marquis, être fort bien ici?
ACASTE
J’ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi.
CLITANDRE
Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême;
Tu te flattes, mon cher, et t’aveugles toi-même.
ACASTE
Il est vrai, je me flatte, et m’aveugle, en effet.
CLITANDRE
Mais, qui te fait juger ton bonheur si parfait?
ACASTE
Je me flatte.
CLITANDRE
Sur quoi fonder tes conjectures?
ACASTE
Je m’aveugle.
CLITANDRE
En as-tu des preuves qui soient sûres?
ACASTE
Je m’abuse, te dis-je.
CLITANDRE
Est-ce que de ses vœux,
Célimène t’a fait quelques secrets aveux?
ACASTE
Non, je suis maltraité.
CLITANDRE
Réponds-moi, je te prie.
ACASTE
Je n’ai que des rebuts.
CLITANDRE
Laissons la raillerie,
Et me dis quel espoir on peut t’avoir donné?
ACASTE
Je suis le misérable, et toi le fortuné,
On a, pour ma personne, une aversion grande;
Et quelqu’un de ces jours, il faut que je me pende.
CLITANDRE
Ô çà, veux-tu, Marquis, pour ajuster nos vœux,
Que nous tombions d’accord d’une chose, tous deux?
Que qui pourra montrer une marque certaine,
D’avoir meilleure part au cœur de Célimène,
L’autre ici, fera place au vainqueur prétendu,
Et le délivrera d’un rival assidu?
ACASTE
Ah! parbleu, tu me plais, avec un tel langage;
Et du bon de mon cœur, à cela je m’engage.
Mais, chut.
Scène 2
CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.
CÉLIMÈNE}}
Encore, ici?
CLITANDRE
L’amour retient nos pas.
CÉLIMÈNE
Je viens d’ouïr entrer un carrosse là-bas,
Savez-vous qui c’est?
CLITANDRE
Non.
Scène 3
BASQUE, CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.
BASQUE}}
Arsinoé, Madame,
Monte ici, pour vous voir.
CÉLIMÈNE
Que me veut cette femme?
BASQUE
Éliante, là-bas, est à l’entretenir.
CÉLIMÈNE
De quoi s’avise-t-elle? Et qui la fait venir?
ACASTE
Pour prude consommée, en tous lieux, elle passe;
Et l’ardeur de son zèle...
CÉLIMÈNE
Oui, oui, franche grimace,
Dans l’âme, elle est du monde, et ses soins tentent tout,
Pour accrocher quelqu’un, sans en venir à bout.
Elle ne saurait voir, qu’avec un oeil d’envie,
Les amants déclarés, dont une autre est suivie;
Et son triste mérite, abandonné de tous,
Contre le siècle aveugle, est toujours en courroux.
Elle tâche à couvrir, d’un faux voile de prude,
Ce que, chez elle, on voit d’affreuse solitude;
Et pour sauver l’honneur de ses faibles appas,
Elle attache du crime, au pouvoir qu’ils n’ont pas.
Cependant, un amant plairait fort à la dame,
Et même, pour Alceste, elle a tendresse d’âme;
Ce qu’il me rend de soins, outrage ses attraits,
Elle veut que ce soit un vol que je lui fais;
Et son jaloux dépit, qu’avec peine, elle cache,
En tous endroits, sous main, contre moi se détache.
Enfin, je n’ai rien vu de si sot, à mon gré,
Elle est impertinente au suprême degré;
Et...
Scène 4
ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.
CÉLIMÈNE}}
Ah! quel heureux sort, en ce lieu, vous amène?
Madame, sans mentir, j’étais de vous, en peine.
ARSINOÉ
Je viens, pour quelque avis que j’ai cru vous devoir.
CÉLIMÈNE
Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!
ARSINOÉ
Leur départ ne pouvait, plus à propos, se faire.
CÉLIMÈNE
Voulons-nous nous asseoir?
ARSINOÉ
Il n’est pas nécessaire,
Madame; l’amitié doit surtout éclater
Aux choses, qui le plus, nous peuvent importer;
Et comme il n’en est point de plus grande importance
Que celles de l’honneur, et de la bienséance,
Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner l’amitié que, pour vous, a mon cœur.
Hier, j’étais chez des gens, de vertu singulière,
Où, sur vous, du discours, on tourna la matière;
Et là, votre conduite, avec ses grands éclats,
Madame, eut le malheur, qu’on ne la loua pas.
Cette foule de gens, dont vous souffrez visite,
Votre galanterie, et les bruits qu’elle excite,
Trouvèrent des censeurs plus qu’il n’aurait fallu,
Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.
Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;
Je fis ce que je pus, pour vous pouvoir défendre,
Je vous excusai fort sur votre intention,
Et voulus, de votre âme, être la caution.
Mais vous savez qu’il est des choses dans la vie,
Qu’on ne peut excuser, quoiqu’on en ait envie;
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord,
Que l’air dont vous viviez, vous faisait un peu tort.
Qu’il prenait, dans le monde, une méchante face,
Qu’il n’est conte fâcheux que partout on n’en fasse;
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements
Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
Non que j’y croie, au fond, l’honnêteté blessée,
Me préserve le Ciel d’en avoir la pensée;
Mais, aux ombres du crime, on prête aisément foi,
Et ce n’est pas assez, de bien vivre pour soi.
Madame, je vous crois l’âme trop raisonnable,
Pour ne pas prendre bien, cet avis profitable;
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets
D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.
CÉLIMÈNE
Madame, j’ai beaucoup de grâces à vous rendre,
Un tel avis m’oblige, et loin de le mal prendre,
J’en prétends reconnaître, à l’instant, la faveur,
Par un avis, aussi, qui touche votre honneur:
Et, comme je vous vois vous montrer mon amie,
En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie,
Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,
En vous avertissant, de ce qu’on dit de vous.
En un lieu, l’autre jour, où je faisais visite,
Je trouvai quelques gens, d’un très rare mérite,
Qui parlant des vrais soins d’une âme qui vit bien,
Firent tomber, sur vous, Madame, l’entretien.
Là, votre pruderie, et vos éclats de zèle,
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle:
Cette affectation d’un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse, et d’honneur,
Vos mines, et vos cris, aux ombres d’indécence,
Que d’un mot ambigu, peut avoir l’innocence;
Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié, que vous jetez sur tous;
Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures,
Sur des choses qui sont innocentes, et pures;
Tout cela, si je puis vous parler franchement,
Madame, fut blâmé, d’un commun sentiment.
À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,
Et ce sage dehors, que dément tout le reste?
Elle est, à bien prier, exacte au dernier point,
Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.
Dans tous les lieux dévots, elle étale un grand zèle,
Mais elle met du blanc, et veut paraître belle;
Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l’amour pour les réalités.
Pour moi, contre chacun, je pris votre défense,
Et leur assurai fort, que c’était médisance;
Mais tous les sentiments combattirent le mien,
Et leur conclusion fut, que vous feriez bien,
De prendre moins de soin des actions des autres,
Et de vous mettre, un peu, plus en peine des vôtres.
Qu’on doit se regarder soi-même, un fort long temps,
Avant que de songer à condamner les gens;
Qu’il faut mettre le poids d’une vie exemplaire,
Dans les corrections qu’aux autres, on veut faire;
Et qu’encor, vaut-il mieux s’en remettre au besoin,
À ceux à qui le Ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois, aussi, trop raisonnable,
Pour ne pas prendre bien, cet avis profitable,
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets,
D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.
ARSINOÉ
À quoi, qu’en reprenant, on soit assujettie,
Je ne m’attendais pas à cette repartie,
Madame, et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur,
Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
CÉLIMÈNE
Au contraire, Madame, et si l’on était sage,
Ces avis mutuels seraient mis en usage;
On détruirait, par là, traitant de bonne foi,
Ce grand aveuglement, où chacun est pour soi.
Il ne tiendra qu’à vous, qu’avec le même zèle,
Nous ne continuions cet office fidèle;
Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.
ARSINOÉ
Ah! Madame, de vous, je ne puis rien entendre;
C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre.
CÉLIMÈNE
Madame, on peut, je crois, louer, et blâmer tout,
Et chacun a raison, suivant l’âge, ou le goût:
Il est une saison pour la galanterie,
Il en est une, aussi, propre à la pruderie;
On peut, par politique, en prendre le parti,
Quand de nos jeunes ans, l’éclat est amorti;
Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
Je ne dis pas, qu’un jour, je ne suive vos traces,
L’âge amènera tout, et ce n’est pas le temps,
Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.
ARSINOÉ
Certes, vous vous targuez d’un bien faible avantage,
Et vous faites sonner, terriblement, votre âge:
Ce que, de plus que vous, on en pourrait avoir,
N’est pas un si grand cas, pour s’en tant prévaloir;
Et je ne sais pourquoi, votre âme, ainsi, s’emporte,
Madame, à me pousser de cette étrange sorte?
CÉLIMÈNE
Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi, pourquoi,
On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi?
Faut-il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre?
Et puis-je mais des soins qu’on ne va pas vous rendre?
Si ma personne, aux gens, inspire de l’amour,
Et si l’on continue à m’offrir, chaque jour,
Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu’on m’ôte,
Je n’y saurais que faire, et ce n’est pas ma faute;
Vous avez le champ libre, et je n’empêche pas,
Que pour les attirer, vous n’ayez des appas.
ARSINOÉ
Hélas! et croyez-vous que l’on se mette en peine
De ce nombre d’amants dont vous faites la vaine:
Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger,
À quel prix, aujourd’hui, l’on peut les engager?
Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
Que votre seul mérite attire cette foule?
Qu’ils ne brûlent, pour vous, que d’un honnête amour,
Et que, pour vos vertus, ils vous font tous la cour?
On ne s’aveugle point par de vaines défaites,
Le monde n’est point dupe, et j’en vois qui sont faites
À pouvoir inspirer de tendres sentiments,
Qui, chez elles, pourtant, ne fixent point d’amants;
Et de là, nous pouvons tirer des conséquences
Qu’on n’acquiert point leurs cœurs, sans de grandes avances;
Qu’aucun, pour nos beaux yeux, n’est notre soupirant,
Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.
Ne vous enflez, donc, point d’une si grande gloire,
Pour les petits brillants d’une faible victoire;
Et corrigez, un peu, l’orgueil de vos appas,
De traiter, pour cela, les gens de haut en bas.
Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres,
Je pense qu’on pourrait faire comme les autres,
Ne se point ménager, et vous faire bien voir,
Que l’on a des amants, quand on en veut avoir.
CÉLIMÈNE
Ayez-en donc, Madame, et voyons cette affaire,
Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire:
Et sans...
ARSINOÉ
Brisons, Madame, un pareil entretien,
Il pousserait trop loin votre esprit, et le mien:
Et j’aurais pris, déjà, le congé qu’il faut prendre,
Si mon carrosse, encor, ne m’obligeait d’attendre.
CÉLIMÈNE
Autant qu’il vous plaira, vous pouvez arrêter,
Madame, et là-dessus, rien ne doit vous hâter:
Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,
Je m’en vais vous donner meilleure compagnie;
Et Monsieur, qu’à propos, le hasard fait venir,
Remplira mieux ma place à vous entretenir.
Alceste, il faut que j’aille écrire un mot de lettre,
Que, sans me faire tort, je ne saurais remettre;
Soyez avec Madame, elle aura la bonté
D’excuser, aisément, mon incivilité.
Scène 5
ALCESTE, ARSINOÉ.
ARSINOÉ}}
Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,
Attendant, un moment, que mon carrosse vienne;
Et jamais tous ses soins ne pouvaient m’offrir rien,
Qui me fût plus charmant, qu’un pareil entretien.
En vérité, les gens d’un mérite sublime,
Entraînent de chacun, et l’amour, et l’estime;
Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets,
Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts.
Je voudrais que la cour, par un regard propice,
À ce que vous valez, rendît plus de justice:
Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux,
Quand je vois, chaque jour, qu’on ne fait rien pour vous.
ALCESTE
Moi, Madame! Et sur quoi pourrais-je en rien prétendre?
Quel service, à l’État, est-ce qu’on m’a vu rendre?
Qu’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi,
Pour me plaindre à la cour, qu’on ne fait rien pour moi?
ARSINOÉ
Tous ceux, sur qui la cour jette des yeux propices,
N’ont pas, toujours, rendu de ces fameux services;
Il faut l’occasion, ainsi que le pouvoir:
Et le mérite, enfin, que vous nous faites voir,
Devrait...
ALCESTE
Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce;
De quoi voulez-vous, là, que la cour s’embarrasse?
Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands,
D’avoir à déterrer le mérite des gens.
ARSINOÉ
Un mérite éclatant se déterre lui-même;
Du vôtre, en bien des lieux, on fait un cas extrême;
Et vous saurez, de moi, qu’en deux fort bons endroits,
Vous fûtes hier, loué par des gens d’un grand poids.
ALCESTE
Eh! Madame, l’on loue, aujourd’hui, tout le monde,
Et le siècle, par là, n’a rien qu’on ne confonde;
Tout est d’un grand mérite également doué,
Ce n’est plus un honneur, que de se voir loué;
D’éloges, on regorge; à la tête, on les jette,
Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette.
ARSINOÉ
Pour moi, je voudrais bien, que pour vous montrer mieux,
Une charge, à la cour, vous pût frapper les yeux:
Pour peu que d’y songer, vous nous fassiez les mines,
On peut, pour vous servir, remuer des machines,
Et j’ai des gens en main, que j’emploierai pour vous,
Qui vous feront, à tout, un chemin assez doux.
ALCESTE
Et que voudriez-vous, Madame, que j’y fisse?
L’humeur dont je me sens, veut que je m’en bannisse;
Le Ciel ne m’a point fait, en me donnant le jour,
Une âme compatible avec l’air de la cour.
Je ne me trouve point les vertus nécessaires




