The french masters, p.581
The French Masters, page 581
Marius fit signe au cocher d’arrêter, et lui cria :
— À l’heure !
Marius était sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel des boutons manquaient, sa chemise était déchirée à l’un des plis de la poitrine.
Le cocher s’arrêta, cligna de l’œil et étendit vers Marius sa main gauche en frottant doucement son index avec son pouce.
— Quoi ? dit Marius.
— Payez d’avance, dit le cocher.
Marius se souvint qu’il n’avait sur lui que seize sous.
— Combien ? demanda-t-il.
— Quarante sous.
— Je payerai en revenant.
Le cocher, pour toute réponse, siffla l’air de La Palisse et fouetta son cheval.
Marius regarda le cabriolet s’éloigner d’un air égaré. Pour vingt-quatre sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour ! il retombait dans la nuit ! il avait vu et il redevenait aveugle ! il songea amèrement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq francs qu’il avait donnés le matin même à cette misérable fille. S’il avait eu ces cinq francs, il était sauvé, il renaissait, il sortait des limbes et des ténèbres, il sortait de l’isolement, du spleen, du veuvage ; il renouait le fil noir de sa destinée à ce beau fil d’or qui venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il rentra dans la masure désespéré.
Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et qu’il n’y aurait qu’à s’y mieux prendre cette fois pour le suivre ; mais dans sa contemplation, c’est à peine s’il avait entendu.
Au moment de monter l’escalier, il aperçut de l’autre côté du boulevard, le long du mur désert de la rue de la Barrière des Gobelins, Jondrette enveloppé du par-dessus du « philanthrope », qui parlait à un de ces hommes de mine inquiétante qu’on est convenu d’appeler rôdeurs de barrières ; gens à figures équivoques, à monologues suspects, qui ont un air de mauvaise pensée, et qui dorment assez habituellement de jour, ce qui fait supposer qu’ils travaillent la nuit.
Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par tourbillons, faisaient un groupe qu’un sergent de ville eût à coup sûr observé, mais que Marius remarqua à peine.
Cependant, quelle que fût sa préoccupation douloureuse, il ne put s’empêcher de se dire que ce rôdeur de barrières à qui Jondrette parlait ressemblait à un certain Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montré une fois et qui passait dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu, dans le livre précédent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, a figuré plus tard dans plusieurs procès criminels et est devenu depuis un coquin célèbre. Il n’était encore alors qu’un fameux coquin. Aujourd’hui il est à l’état de tradition parmi les bandits et les escarpes. Il faisait école vers la fin du dernier règne. Et le soir, à la nuit tombante, à l’heure où les groupes se forment et se parlent bas, on en causait à la Force dans la fosse-aux-lions. On pouvait même, dans cette prison, précisément à l’endroit où passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui servit à la fuite inouïe en plein jour de trente détenus en 1843, on pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD, audacieusement gravé par lui sur le mur de ronde dans une de ses tentatives d’évasion. En 1832, la police le surveillait déjà, mais il n’avait pas encore sérieusement débuté.
Chapitre XI
Offres de service de la misère à la douleur
Marius monta l’escalier de la masure à pas lents ; à l’instant où il allait rentrer dans sa cellule, il aperçut derrière lui dans le corridor la Jondrette aînée qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse à voir, c’était elle qui avait ses cinq francs, il était trop tard pour les lui redemander, le cabriolet n’était plus là, le fiacre était bien loin. D’ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant à la questionner sur la demeure des gens qui étaient venus tout à l’heure, cela était inutile, il était évident qu’elle ne la savait point, puisque la lettre signée Fabantou était adressée au monsieur bienfaisant de l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derrière lui.
Elle ne se ferma pas ; il se retourna et vit une main qui retenait la porte entr’ouverte.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, qui est là ?
C’était la fille Jondrette.
— C’est vous ? reprit Marius presque durement, toujours vous donc ! Que me voulez-vous ?
Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n’avait plus son assurance du matin. Elle n’était pas entrée et se tenait dans l’ombre du corridor, où Marius l’apercevait par la porte entre-bâillée.
— Ah çà, répondrez-vous ? fit Marius. Qu’est-ce que vous me voulez ?
Elle leva sur lui son œil morne où une espèce de clarté semblait s’allumer vaguement, et lui dit :
— Monsieur Marius, vous avez l’air triste. Qu’est-ce que vous avez ?
— Moi ! dit Marius.
— Oui, vous.
— Je n’ai rien.
— Si !
— Non.
— Je vous dis que si !
— Laissez-moi tranquille !
Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.
— Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous avez été bon ce matin. Soyez-le encore à présent. Vous m’avez donné de quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin. Qu’est-ce qu’il faut faire pour cela ? Puis-je servir à quelque chose ? Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n’aurez pas besoin de me dire, mais enfin je peux être utile. Je peux bien vous aider, puisque j’aide mon père. Quand il faut porter des lettres, aller dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse, suivre quelqu’un, moi je sers à ça. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce que vous avez, j’irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu’un qui parle aux personnes, ça suffit pour qu’on sache les choses, et tout s’arrange. Servez-vous de moi.
Une idée traversa l’esprit de Marius. Quelle branche dédaigne-t-on quand on se sent tomber ?
Il s’approcha de la Jondrette.
— Écoute... lui dit-il.
Elle l’interrompit avec un éclair de joie dans les yeux.
— Oh ! oui, tutoyez-moi ! j’aime mieux cela.
— Eh bien, reprit-il, tu as amené ici ce vieux monsieur avec sa fille....
— Oui.
— Sais-tu leur adresse ?
— Non.
— Trouve-la-moi.
L’œil de la Jondrette, de morne, était devenu joyeux, de joyeux il devint sombre.
— C’est là ce que vous voulez ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Est-ce que vous les connaissez ?
— Non.
— C’est-à-dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais vous voulez la connaître.
Ce les qui était devenu la avait je ne sais quoi de significatif et d’amer.
— Enfin, peux-tu ? dit Marius.
— Vous avoir l’adresse de la belle demoiselle ?
Il y avait encore dans ces mots « la belle demoiselle » une nuance qui importuna Marius. Il reprit :
— Enfin n’importe ! l’adresse du père et de la fille. Leur adresse, quoi !
Elle le regarda fixement.
— Qu’est-ce que vous me donnerez ?
— Tout ce que tu voudras !
— Tout ce que je voudrai ?
— Oui.
— Vous aurez l’adresse.
Elle baissa la tête, puis d’un mouvement brusque elle tira la porte qui se referma.
Marius se retrouva seul.
Il se laissa tomber sur une chaise, la tête et les deux coudes sur son lit, abîmé dans des pensées qu’il ne pouvait saisir et comme en proie à un vertige. Tout ce qui s’était passé depuis le matin, l’apparition de l’ange, sa disparition, ce que cette créature venait de lui dire, une lueur d’espérance flottant dans un désespoir immense, voilà ce qui emplissait confusément son cerveau.
Tout à coup il fut violemment arraché à sa rêverie.
Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles pleines du plus étrange intérêt pour lui :
— Je te dis que j’en suis sûr et que je l’ai reconnu.
De qui parlait Jondrette ? il avait reconnu qui ? M. Leblanc ? le père de « son Ursule » ? quoi ! est-ce que Jondrette le connaissait ? Marius allait-il avoir de cette façon brusque et inattendue tous les renseignements sans lesquels sa vie était obscure pour lui-même ? allait-il savoir enfin qui il aimait, qui était cette jeune fille ? qui était son père ? l’ombre si épaisse qui les couvrait était-elle au moment de s’éclaircir ? Le voile allait-il se déchirer ? Ah ! ciel !
Il bondit, plutôt qu’il ne monta, sur la commode, et reprit sa place près de la petite lucarne de la cloison.
Il revoyait l’intérieur du bouge Jondrette.
Chapitre XII
Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
Rien n’était changé dans l’aspect de la famille, sinon que la femme et les filles avaient puisé dans le paquet, et mis des bas et des camisoles de laine. Deux couvertures neuves étaient jetées sur les deux lits.
Le Jondrette venait évidemment de rentrer. Il avait encore l’essoufflement du dehors. Ses filles étaient près de la cheminée, assises à terre, l’aînée pansant la main de la cadette. Sa femme était comme affaissée sur le grabat voisin de la cheminée avec un visage étonné. Jondrette marchait dans le galetas de long en large à grands pas. Il avait les yeux extraordinaires.
La femme, qui semblait timide et frappée de stupeur devant son mari, se hasarda à lui dire :
— Quoi, vraiment ? tu es sûr ?
— Sûr ! Il y a huit ans ! mais je le reconnais ! Ah ! je le reconnais ! je l’ai reconnu tout de suite ! Quoi, cela ne t’a pas sauté aux yeux ?
— Non.
— Mais je t’ai dit pourtant : fais attention ! mais c’est la taille, c’est le visage, à peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas, je ne sais pas comment ils font ; c’est le son de voix. Il est mieux mis, voilà tout ! Ah ! vieux mystérieux du diable, je te tiens, va !
Il s’arrêta et dit à ses filles :
— Allez-vous-en, vous autres ! — C’est drôle que cela ne t’ait pas sauté aux yeux.
Elles se levèrent pour obéir.
La mère balbutia :
— Avec sa main malade ?
— L’air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.
Il était visible que cet homme était de ceux auxquels on ne réplique pas. Les deux filles sortirent.
Au moment où elles allaient passer la porte, le père retint l’aînée par le bras et dit avec un accent particulier :
— Vous serez ici à cinq heures précises. Toutes les deux. J’aurai besoin de vous.
Marius redoubla d’attention.
Demeuré seul avec sa femme, Jondrette se remit à marcher dans la chambre et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques minutes à faire rentrer et à enfoncer dans la ceinture de son pantalon le bas de la chemise de femme qu’il portait.
Tout à coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s’écria :
— Et veux-tu que je te dise une chose ? La demoiselle....
— Eh bien quoi ! repartit la femme, la demoiselle ?
Marius n’en pouvait douter, c’était bien d’elle qu’on parlait. Il écoutait avec une anxiété ardente. Toute sa vie était dans ses oreilles.
Mais le Jondrette s’était penché, et avait parlé bas à sa femme. Puis il se releva et termina tout haut :
— C’est elle !
— Ça ? dit la femme.
— Ça ! dit le mari.
Aucune expression ne saurait rendre ce qu’il y avait dans le ça de la mère. C’était la surprise, la rage, la haine, la colère, mêlées et combinées dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques mots prononcés, du nom sans doute, que son mari lui avait dit à l’oreille, pour que cette grosse femme assoupie se réveillât, et de repoussante devînt effroyable.
— Pas possible ! s’écria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont nu-pieds et n’ont pas une robe à mettre ! Comment ! une pelisse de satin, un chapeau de velours, des brodequins, et tout ! pour plus de deux cents francs d’effets ! qu’on croirait que c’est une dame ! Non, tu te trompes ! Mais d’abord l’autre était affreuse, celle-ci n’est pas mal ! elle n’est vraiment pas mal ! ce ne peut pas être elle !
— Je te dis que c’est elle. Tu verras.
À cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment elle parut à Marius plus redoutable encore que son mari. C’était une truie avec le regard d’une tigresse.
— Quoi ! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes filles d’un air de pitié, ce serait cette gueuse ! Oh ! je voudrais lui crever le ventre à coups de sabot !
Elle sauta à bas du lit, et resta un moment debout, décoiffée, les narines gonflées, la bouche entr’ouverte, les poings crispés et rejetés en arrière. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L’homme allait et venait sans faire attention à sa femelle.
Après quelques instants de ce silence, il s’approcha de la Jondrette et s’arrêta devant elle, les bras croisés, comme le moment d’auparavant.
— Et veux-tu que je te dise encore une chose ?
— Quoi ? demanda-t-elle.
Il répondit d’une voix brève et basse :
— C’est que ma fortune est faite.
La Jondrette le considéra de ce regard qui veut dire : Est-ce que celui qui me parle deviendrait fou ?
Lui continua :
— Tonnerre ! voilà pas mal longtemps déjà que je suis paroissien de la paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain ! j’en ai assez eu de la misère ! ma charge et la charge des autres ! Je ne plaisante plus, je ne trouve plus ça comique, assez de calembours, bon Dieu ! plus de farces, père éternel ! Je veux manger à ma faim, je veux boire à ma soif ! bâfrer ! dormir ! ne rien faire ! je veux avoir mon tour, moi, tiens ! avant de crever ! je veux être un peu millionnaire.
Il fit le tour du bouge et ajouta :
— Comme les autres.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda la femme.
Il secoua la tête, cligna de l’œil et haussa la voix comme un physicien de carrefour qui va faire une démonstration :
— Ce que je veux dire ? écoute !
— Chut ! grommela la Jondrette, pas si haut ! si ce sont des affaires qu’il ne faut pas qu’on entende.
— Bah ! qui ça ? le voisin ? je l’ai vu sortir tout à l’heure. D’ailleurs est-ce qu’il entend, ce grand bêta ? Et puis je te dis que je l’ai vu sortir.
Cependant, par une sorte d’instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez pourtant pour que ses paroles échappassent à Marius. Une circonstance favorable, et qui avait permis à Marius de ne rien perdre de cette conversation, c’est que la neige tombée assourdissait le bruit des voitures sur le boulevard.
Voici ce que Marius entendit :
— Écoute bien. Il est pris, le crésus ! C’est tout comme. C’est déjà fait. Tout est arrangé. J’ai vu des gens. Il viendra ce soir à six heures. Apporter ses soixante francs, canaille ! As-tu vu comme je vous ai débagoulé ça, mes soixante francs, mon propriétaire, mon 4 février ! ce n’est seulement pas un terme ! était-ce bête ! Il viendra donc à six heures ! c’est l’heure où le voisin est allé dîner. La mère Burgon lave la vaisselle en ville. Il n’y a personne dans la maison. Le voisin ne rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous aideras. Il s’exécutera.
— Et s’il ne s’exécute pas ? demanda la femme.
Jondrette fit un geste sinistre et dit :
— Nous l’exécuterons.
Et il éclata de rire.
C’était la première fois que Marius le voyait rire. Ce rire était froid et doux, et faisait frissonner.
Jondrette ouvrit un placard près de la cheminée et en tira une vieille casquette qu’il mit sur sa tête après l’avoir brossée avec sa manche.
— Maintenant, fit-il, je sors. J’ai encore des gens à voir. Des bons. Tu verras comme ça va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible. C’est un beau coup à jouer. Garde la maison.
Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un moment pensif, puis s’écria :
— Sais-tu qu’il est tout de même bien heureux qu’il ne m’ait pas reconnu, lui ! S’il m’avait reconnu de son côté, il ne serait pas revenu. Il nous échappait ! C’est ma barbe qui m’a sauvé ! ma barbiche romantique ! ma jolie petite barbiche romantique !
Et il se remit à rire.
Il alla à la fenêtre. La neige tombait toujours et rayait le gris du ciel.
— Quel chien de temps ! dit-il.
Puis croisant la redingote :
— La pelure est trop large. — C’est égal, ajouta-t-il, il a diablement bien fait de me la laisser, le vieux coquin ! Sans cela je n’aurais pas pu sortir et tout aurait encore manqué ! À quoi les choses tiennent pourtant !
Et, enfonçant la casquette sur ses yeux, il sortit.
À peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par l’ouverture.
— J’oubliais, dit-il. Tu auras un réchaud de charbon.
Et il jeta dans le tablier de sa femme la pièce de cinq francs que lui avait laissée le « philanthrope ».




