The french masters, p.995
The French Masters, page 995
À ce discours du vieillard, Samuel baissa la tête et ne répondit pas.
— Vous semblez hésiter, mon fils, dit Maël.
Le frère Régimental, contrairement à son habitude, prit la parole sans être interrogé.
— On hésiterait à moins, fit-il. Saint Riok n’avait que deux ans quand il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en eût encore pu faire autant ? Prenez garde, mon père, que le dragon qui désole notre île a dévoré le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes garçons. Frère Samuel n’est pas assez présomptueux pour se croire à dix- neuf ans plus innocent qu’eux à douze et à quatorze.
» Hélas ! ajouta le moine en gémissant, qui peut se vanter d’être chaste en ce monde où tout nous donne l’exemple et le modèle de l’amour, où tout dans la nature, bêtes et plantes, nous montre et nous conseille les voluptueux embrassements ? Les animaux sont ardents à s’unir selon leurs guises ; mais il s’en faut que les divers hymens des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, et des reptiles égalent en vénusté les noces des arbres. Tout ce que les païens, dans leurs fables, ont imaginé d’impudicités monstrueuses est dépassé par la plus simple fleur des champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous écarteriez des autels ces calices d’impureté, ces vases de scandale.
— Ne parlez pas ainsi, frère Régimental, répondit le vieillard Maël. Soumis à la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours innocents. Ils n’ont pas d’âme à sauver ; tandis que l’homme….
— Vous avez raison, répliqua le frère Régimental ; c’est une autre paire de manches. Mais n’envoyez pas le jeune Samuel au dragon : le dragon le mangerait. Depuis déjà cinq ans Samuel n’est plus en état d’étonner les monstres par son innocence. L’année de la comète, le Diable, pour le séduire, mit un jour sur son chemin une laitière qui troussait son cotillon pour passer un gué. Samuel fut tenté ; mais il surmonta la tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe, l’image de cette jeune fille. L’ombre fit ce que n’avait pu faire le corps : Samuel succomba. À son réveil, il trempa de ses larmes sa couche profanée. Hélas ! le repentir ne lui rendit point son innocence.
En entendant ce récit, Samuel se demandait comment son secret pouvait être connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunté l’apparence du frère Régimental pour troubler en leur cœur les moines d’Alca.
Et le vieillard Maël songeait, et il se demandait avec angoisse :
— Qui nous délivrera de la dent du dragon ? Qui nous préservera de son haleine ? Qui nous sauvera de son regard ?
Cependant les habitants d’Alca commençaient à prendre courage. Les laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un animal féroce, ils vaudraient mieux qu’une fille, et ils s’écriaient, en se tapant le gras du bras : « Ores vienne le dragon ! » Beaucoup d’hommes et de femmes l’avaient vu. Ils ne s’entendaient pas sur sa forme et sa figure, mais tous maintenant s’accordaient à dire qu’il n’était pas si grand qu’on avait cru, et que sa taille ne dépassait pas de beaucoup celle d’un homme. On organisait la défense : vers la tombée du jour, des veilleurs se tenaient à l’entrée des villages, prêts à donner l’alarme ; des compagnies armées de fourches et de faux gardaient, la nuit, les parcs où les bêtes étaient renfermées. Une fois même, dans le village d’Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio ; armés de fléaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils le serraient de près. L’un d’eux, vaillant homme et très alerte, pensa bien l’avoir piqué de sa fourche ; mais il glissa dans une mare et le laissa échapper. Les autres l’eussent sûrement atteint, s’ils ne s’étaient attardés à rattraper les lapins et les poules qu’il abandonnait dans sa fuite.
Ces laboureurs déclarèrent aux anciens du village que le monstre leur paraissait de forme et de proportions assez humaines, à part la tête et la queue, qui étaient vraiment épouvantables.
LE DRAGON D’ALCA (suite)
Ce jour-là Kraken rentra dans sa caverne plus tôt que de coutume. Il tira de sa tête son casque de veau marin surmonté de deux cornes de bœuf et dont la visière s’armait de crocs formidables. Il jeta sur la table ses gants terminés par des griffes horribles : c’étaient des becs d’oiseaux pêcheurs. Il décrocha son ceinturon où pendait une longue queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna à son page Elo de lui tirer ses bottes et, comme l’enfant n’y réussissait pas assez vite, il l’envoya d’un coup de pied à l’autre bout de la grotte.
Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s’assit devant la cheminée où rôtissait un mouton, et murmura :
— Ignobles Pingouins !… Il n’est pas pire métier que de faire le dragon.
— Que dit mon seigneur ? demanda la belle Orberose.
— On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait à mon approche. J’emportais dans mon sac poules et lapins ; je chassais devant moi moutons et cochons, vaches et bœufs. Aujourd’hui ces rustres font bonne garde ; ils veillent. Tantôt, dans le village d’Anis, poursuivi par des laboureurs armés de fléaux, de faux et de fourches fières, je dus lâcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir à toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable à un dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le bras ? Encore, embarrassé de crêtes, de cornes, de crocs, de griffes, d’écailles, j’échappai à grand peine à une brute qui m’enfonça un demi- pouce de sa fourche dans la fesse gauche.
Et ce disant, il portait la main avec sollicitude à l’endroit offensé.
Et après s’être livré quelques instants à des méditations amères :
— Quels idiots que ces Pingouins ! Je suis las de souffler des flammes au nez de tels imbéciles. Orberose, tu m’entends ?…
Ayant ainsi parlé, le héros souleva entre ses mains le casque épouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il prononça ces paroles rapides :
— Ce casque, je l’ai taillé de mes mains, en forme de tête de poisson, dans la peau d’un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l’ai surmonté de cornes de bœuf, et je l’ai armé d’une mâchoire de sanglier ; j’y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun habitant de cette île n’en pouvait soutenir la vue, quand je m’en coiffais jusqu’aux épaules dans le crépuscule mélancolique. À son approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient éperdus, et je portais l’épouvante dans la race entière des Pingouins. Par quels conseils ce peuple insolent, quittant ses premières terreurs, ose-t-il aujourd’hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette crinière effrayante ?
Et jetant son casque sur le sol rocheux :
— Péris, casque trompeur ! s’écria Kraken. Je jure par tous les démons d’Armor de ne jamais plus te porter sur ma tête.
Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses bottes et sa queue aux replis tortueux.
— Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous à votre servante d’user d’artifice pour sauver votre gloire et vos biens ? Ne méprisez point l’aide d’une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des imbéciles.
— Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins ?
Et la belle Oberose avertit son époux que des moines allaient par les villes et les campagnes, enseignant aux habitants la manière la plus convenable de combattre le dragon ; que, selon leurs instructions, la bête serait surmontée par une vierge et que, si une pucelle passait sa ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement que si c’était un petit chien.
— Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses ? demanda Kraken.
— Mon ami, répondit Orberose, n’interrompez donc pas des propos graves par une question frivole…. « Si donc, ajoutèrent ces religieux, il se trouve dans Alca une vierge très pure, qu’elle se lève ! » Or, j’ai résolu, Kraken, de répondre à leur appel. J’irai trouver le saint vieillard Maël et lui dirai : « Je suis la vierge désignée par le Ciel pour surmonter le dragon. »
À ces mots Kraken se récria :
— Comment seras-tu cette vierge très pure ? Et pourquoi veux-tu me combattre, Orberose ? As-tu perdu la raison ? Sache bien que je ne me laisserai pas vaincre par toi !
— Avant de se mettre en colère, ne pourrait-on pas essayer de comprendre ? soupira la belle Orberose avec un mépris profond et doux.
Et elle exposa ses desseins subtils.
En l’écoutant, le héros demeurait pensif. Et quand elle eut cessé de parler :
— Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins s’accomplissent selon tes prévisions, j’en tirerai de grands avantages. Mais comment seras-tu la vierge désignée par le ciel ?
— N’en prends nul souci, Kraken, répliqua-t-elle. Et allons nous coucher.
Le lendemain, dans la caverne parfumée de l’odeur des graisses, Kraken tressait une carcasse très difforme d’osier et la recouvrait de peaux effroyablement hérissées, squameuses et squalides. À l’une des extrémités de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier farouche et la visière hideuse, que portait Kraken dans ses courses dévastatrices, et, à l’autre bout, elle assujettit la queue aux replis tortueux que le héros avait coutume de traîner derrière lui. Et, quand cet ouvrage fut achevé, ils instruisirent le petit Elo et les cinq autres enfants, qui les servaient, à s’introduire dans cette machine, à la faire marcher, à y souffler dans des trompes et à y brûler de l’étoupe, afin de jeter des flammes et de la fumée par la gueule du dragon.
CHAPITRE III
LE DRAGON D’ALCA (SUITE)
Orberose, ayant revêtu une robe de bure et ceint une corde grossière, se rendit au moustier et demanda à parler au bienheureux Maël. Et, parce qu’il était interdit aux femmes d’entrer dans l’enceinte du moustier, le vieillard s’avança hors des portes, tenant de sa dextre la crosse pastorale et s’appuyant de la main gauche sur l’épaule du frère Samuel, le plus jeune de ses disciples.
Il demanda :
— Femme, qui es-tu ?
— Je suis la vierge Orberose.
À cette réponse, Maël leva vers le ciel ses bras tremblants.
— Dis-tu vrai, femme ? C’est un fait certain qu’Orberose fut dévorée par le dragon. Et je vois Orberose, et je l’entends ! Ne serait-ce point, Ô ma fille, que dans les entrailles du monstre tu t’armas du signe de la croix et sortis intacte de sa gueule ? C’est ce qui me semble le plus croyable.
— Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Orberose. C’est précisément ce qui m’advint. Aussitôt sortie des entrailles de la bête, je me réfugiai dans un ermitage sur le rivage des Ombres. J’y vivais dans la solitude, me livrant à la prière et à la méditation et accomplissant des austérités inouïes, quand j’appris par révélation céleste que seule une pucelle pourrait surmonter le dragon, et que j’étais cette pucelle.
— Montre-moi un signe de ta mission, dit le vieillard.
— Le signe c’est moi-même, répondit Orberose.
— Je n’ignore pas le pouvoir de celles qui ont mis un sceau à leur chair, répliqua l’apôtre des Pingouins. Mais es-tu bien telle que tu dis ?
— Tu le verras à l’effet, répondit Orberose.
Le moine Régimental s’étant approché :
— Ce sera, dit-il, la meilleure preuve. Le roi Salomon a dit : « Trois choses sont difficiles à connaître et une quatrième impossible, ce sont la trace du serpent sur la pierre, de l’oiseau dans l’air, du navire dans l’eau, de l’homme dans la femme. J’estime impertinentes ces matrones qui prétendent en remontrer en de telles matières au plus sage des rois. Mon père, si vous m’en croyez, vous ne les consulterez pas à l’endroit de la pieuse Orberose. Quand elles vous auront donné leur opinion, vous n’en serez pas plus avancé qu’auparavant. La virginité est non moins difficile à prouver qu’à garder. Pline nous enseigne, en son histoire, que les signes en sont imaginaires ou très incertains [Note : Nous avons cherché vainement cette phrase dans l’Histoire naturelle de Pline. (Édit.)]. Telle qui porte sur elle les quatorze marques de la corruption est pure aux yeux des anges et telle au contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l’œil, feuillet par feuillet, sera reconnue intacte, se sait redevable de ces bonnes apparences aux artifices d’une perversité savante. Quant à la pureté de la sainte fille que voici, j’en mettrais ma main au feu.
Il parlait ainsi parce qu’il était le Diable. Mais le vieillard Maël ne le savait pas. Il demanda à la pieuse Orberose :
— Ma fille, comment vous y prendrez-vous pour vaincre un animal aussi féroce que celui qui vous a dévorée ?
La vierge répondit :
— Demain, au lever du soleil, ô Maël, tu convoqueras le peuple sur la colline, devant la lande désolée qui s’étend jusqu’au rivage des Ombres, et tu veilleras à ce qu’aucun homme pingouin ne se tienne à moins de cinq cents pas des rochers, car il serait aussitôt empoisonné par l’haleine du monstre. Et le dragon sortira des rochers et je lui passerai ma ceinture autour du col, et je le conduirai en laisse comme un chien docile.
— Ne te feras-tu pas accompagner d’un homme courageux et plein de piété, qui tuera le dragon ? demanda Maël.
— Tu l’as dit, ô vieillard : je livrerai le monstre à Kraken qui l’égorgera de son épée étincelante. Car il faut que tu saches que le noble Kraken, qu’on croyait mort, reviendra parmi les Pingouins et qu’il tuera le dragon. Et du ventre de la bête sortiront les petits enfants qu’elle a dévorés.
— Ce que tu m’annonces, ô vierge, s’écria l’apôtre, me semble prodigieux et au-dessus de la puissance humaine.
— Ce l’est, répliqua la vierge Orberose. Mais apprends, ô Maël, que j’ai eu révélation que, pour loyer de sa délivrance, le peuple pingouin devra payer au chevalier Kraken un tribut annuel de trois cents poulets, douze moutons, deux bœufs, trois cochons, mil huit cents imaux de blé et les légumes de saison ; et qu’en outre, les enfants qui sortiront du ventre du dragon seront donnés et laissés audit Kraken pour le servir et lui obéir en toutes choses.
» Si le peuple pingouin manquait à tenir ses engagements, un nouveau dragon aborderait dans l’île, plus terrible que le premier. J’ai dit.
CHAPITRE XIII
LE DRAGON D’ALCA (SUITE ET FIN)
Le peuple des Pingouins, convoqué par le vieillard Maël, passa la nuit sur le rivage des Ombres, à la limite que le saint homme avait tracée, afin qu’aucun entre les Pingouins ne fût empoisonné par le souffle du monstre.
Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, précédé d’un mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps tortueux semblait long de quinze pieds. À sa vue, la foule recule d’épouvante. Mais bientôt tous les regards se tournent vers la vierge Orberose, qui, dans les premières lueurs de l’aube, s’avance vêtue de blanc sur la bruyère rose. D’un pas intrépide et modeste elle marche vers la bête qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule enflammée. Un immense cri de terreur et de pitié s’élève du milieu des Pingouins. Mais la vierge, déliant sa ceinture de lin, la passe au cou du dragon, qu’elle mène en laisse, comme un chien fidèle, aux acclamations des spectateurs.
Elle a déjà parcouru un long espace de la lande, lorsque apparaît Kraken armé d’une épée étincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des cris de surprise et de joie. Le héros s’élance sur la bête, la retourne, et de son épée, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les cheveux bouclés et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres enfants que le monstre avait dévorés.
Aussitôt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend dans ses bras et leur dit à l’oreille :
— Vous irez par les villages et vous direz : « Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise de son ventre. » Les habitants vous donneront en abondance tout ce que vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n’aurez que des nasardes et des fessées. Allez !
Plusieurs Pingouins, voyant le dragon éventré, se précipitaient pour le mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance, les autres afin de s’emparer de la pierre magique, nommée dracontite, engendrée dans sa tête ; les mères des enfants ressuscités couraient embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Maël les retint, leur représentant qu’ils n’étaient pas assez saints, les uns et les autres, pour s’approcher du dragon sans mourir.
Et bientôt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le peuple et dirent :
— Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise de son ventre.
Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant :
— Enfants bénis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous pourrez souhaiter.
Et la foule du peuple se sépara, pleine d’allégresse, en chantant des hymnes et des cantiques.
Pour commémorer ce jour où la Providence délivra le peuple d’un cruel fléau, des processions furent instituées dans lesquelles on promenait le simulacre d’un dragon enchaîné.
Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des Pingouins. En signe de sa victoire, afin d’inspirer une terreur salutaire, il portait sur sa tête une crête de dragon et il avait coutume de dire au peuple :




