The french masters, p.930

The French Masters, page 930

 

The French Masters
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  II

  Dès la veille, dans une réunion tenue chez Rasseneur, Étienne et quelques camarades avaient choisi les délégués qui devaient se rendre le lendemain à la Direction. Lorsque, le soir, la Maheude sut que son homme en était, elle fut désolée, elle lui demanda s’il voulait qu’on les jetât à la rue. Maheu lui-même n’avait point accepté sans répugnance. Tous deux, au moment d’agir, malgré l’injustice de leur misère, retombaient à la résignation de la race, tremblant devant le lendemain, préférant encore plier l’échine. D’habitude, lui, pour la conduite de l’existence, s’en remettait au jugement de sa femme, qui était de bon conseil. Cette fois, cependant, il finit par se fâcher, d’autant plus qu’il partageait secrètement ses craintes.

  — Fiche-moi la paix, hein ! lui dit-il en se couchant et en tournant le dos. Ce serait propre, de lâcher les camarades !… Je fais mon devoir.

  Elle se coucha à son tour. Ni l’un ni l’autre ne parlait. Puis, après un long silence, elle répondit :

  — Tu as raison, vas-y. Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes

  foutus.

  Midi sonnait, lorsqu’on déjeuna, car le rendez-vous était pour une heure, à l’Avantage, d’où l’on irait ensuite chez M. Hennebeau. Il y avait des pommes de terre. Comme il ne restait qu’un petit morceau de beurre, personne n’y toucha. Le soir, on aurait des tartines.

  — Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d’un coup Étienne à Maheu.

  Ce dernier demeura saisi, la voix coupée par l’émotion.

  — Ah ! non, c’est trop ! s’écria la Maheude. Je veux bien qu’il y aille, mais je lui défends de faire le chef… Tiens ! pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

  Alors, Étienne s’expliqua, avec sa fougue éloquente. Maheu était le meilleur ouvrier de la fosse, le plus aimé, le plus respecté, celui qu’on citait pour son bon sens. Aussi les réclamations des mineurs prendraient-elles, dans sa bouche, un poids décisif. D’abord, lui, Étienne, devait parler ; mais il était à Montsou depuis trop peu de temps. On écouterait davantage un ancien du pays. Enfin, les camarades confiaient leurs intérêts au plus digne : il ne pouvait pas refuser, ce serait lâche.

  La Maheude eut un geste désespéré.

  — Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres. Moi, je consens, après tout !

  — Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu. Je dirai des bêtises.

  Étienne, heureux de l’avoir décidé, lui tapa sur l’épaule.

  — Tu diras ce que tu sens, et ce sera très bien.

  La bouche pleine, le père Bonnemort, dont les jambes désenflaient, écoutait, en hochant la tête. Un silence se fit. Quand on mangeait des pommes de terre, les enfants s’étouffaient et restaient très sages. Puis, après avoir avalé, le vieux murmura lentement :

  — Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n’avais rien dit… Ah ! j’en ai vu, j’en ai vu, de ces affaires ! Il y a quarante ans, on nous flanquait à la porte de la Direction, et à coups de sabre encore ! Aujourd’hui, ils vous recevront peut-être ; mais ils ne vous répondront pas plus que ce mur… Dame ! ils ont l’argent, ils s’en fichent !

  Le silence retomba, Maheu et Étienne se levèrent et laissèrent la famille morne, devant les assiettes vides. En sortant, ils prirent Pierron et Levaque, puis tous quatre se rendirent chez Rasseneur, où les délégués des corons voisins arrivaient par petits groupes. Là, quand les vingt membres de la délégation furent rassemblés, on arrêta les conditions qu’on opposerait à celles de la Compagnie ; et l’on partit pour Montsou. L’aigre bise du nord-est balayait le pavé. Deux heures sonnèrent, comme on arrivait.

  D’abord, le domestique leur dit d’attendre, en refermant la porte sur eux ; puis, lorsqu’il revint, il les introduisit dans le salon, dont il ouvrit les rideaux. Un jour fin entra, tamisé par les guipures. Et les mineurs, restés seuls, n’osèrent s’asseoir, embarrassés, tous très propres, vêtus de drap, rasés du matin, avec leurs cheveux et leurs moustaches jaunes. Ils roulaient leurs casquettes entre les doigts, ils jetaient des regards obliques sur le mobilier, une de ces confusions de tous les styles, que le goût de l’antiquaille a mises à la mode : des fauteuils Henri II, des chaises Louis XV, un cabinet italien du dix-septième siècle, un contador espagnol du quinzième, et un devant d’autel pour le lambrequin de la cheminée, et des chamarres d’anciennes chasubles réappliquées sur les portières. Ces vieux ors, ces vieilles soies aux tons fauves, tout ce luxe de chapelle, les avait saisis d’un malaise respectueux. Les tapis d’Orient semblaient les lier aux pieds de leur haute laine. Mais ce qui les suffoquait surtout, c’était la chaleur, une chaleur égale de calorifère, dont l’enveloppement les surprenait, les joues glacées du vent de la route. Cinq minutes s’écoulèrent. Leur gêne augmentait, dans le bien-être de cette pièce riche, si confortablement close.

  Enfin, M. Hennebeau entra, boutonné militairement, portant à sa redingote le petit noeud correct de sa décoration. Il parla le premier.

  — Ah ! vous voilà !… Vous vous révoltez, à ce qu’il paraît…

  Et il s’interrompit, pour ajouter avec une raideur polie :

  — Asseyez-vous, je ne demande pas mieux que de causer.

  Les mineurs se tournèrent, cherchèrent des sièges du regard. Quelques-uns se risquèrent sur les chaises ; tandis que les autres, inquiétés par les soies brodées, préféraient se tenir debout.

  Il y eut un silence. M. Hennebeau, qui avait roulé son fauteuil devant la cheminée, les dénombrait vivement, tâchait de se rappeler leurs visages. Il venait de reconnaître Pierron, caché au dernier rang ; et ses yeux s’étaient arrêtés sur Étienne, assis en face de lui.

  — Voyons, demanda-t-il, qu’avez-vous à me dire ?

  Il s’attendait à entendre le jeune homme prendre la parole, et il fut tellement surpris de voir Maheu s’avancer, qu’il ne put s’empêcher d’ajouter encore :

  — Comment ! c’est vous, un bon ouvrier qui s’est toujours montré si raisonnable, un ancien de Montsou dont la famille travaille au fond depuis le premier coup de pioche !… Ah ! c’est mal, ça me chagrine que vous soyez à la tête des mécontents !

  Maheu écoutait, les yeux baissés. Puis, il commença, la voix hésitante et sourde d’abord.

  — Monsieur le directeur, c’est justement parce que je suis un homme tranquille, auquel on n’a rien à reprocher, que les camarades m’ont choisi. Cela doit vous prouver qu’il ne s’agit pas d’une révolte de tapageurs, de mauvaises têtes cherchant à faire du désordre. Nous voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il nous semble qu’il serait temps de s’arranger, pour que nous ayons au moins du pain tous les jours.

  Sa voix se raffermissait. Il leva les yeux, il continua, en regardant le directeur :

  — Vous savez bien que nous ne pouvons accepter votre nouveau système… On nous accuse de mal boiser. C’est vrai, nous ne donnons pas à ce travail le temps nécessaire. Mais, si nous le donnions, notre journée se trouverait réduite encore, et comme elle n’arrive déjà pas à nous nourrir, ce serait donc la fin de tout, le coup de torchon qui nettoierait vos hommes. Payez-nous davantage, nous boiserons mieux, nous mettrons aux bois les heures voulues, au lieu de nous acharner à l’abattage, la seule besogne productive. Il n’y a pas d’autre arrangement possible, il faut que le travail soit payé pour être fait… Et qu’est-ce que vous avez inventé à la place ? une chose qui ne peut pas nous entrer dans la tête, voyez-vous ! Vous baissez le prix de la berline, puis vous prétendez compenser cette baisse en payant le boisage à part. Si cela était vrai, nous n’en serions pas moins volés, car le boisage nous prendrait toujours plus de temps. Mais ce qui nous enrage, c’est que cela n’est pas même vrai : la Compagnie ne compense rien du tout, elle met simplement deux centimes par berline dans sa poche, voilà !

  — Oui, oui, c’est la vérité, murmurèrent les autres délégués, en voyant M. Hennebeau faire un geste violent, comme pour interrompre.

  Du reste, Maheu coupa la parole au directeur. Maintenant, il était lancé, les mots venaient tout seuls. Par moments, il s’écoutait avec surprise, comme si un étranger avait parlé en lui. C’étaient des choses amassées au fond de sa poitrine, des choses qu’il ne savait même pas là, et qui sortaient, dans un gonflement de son coeur. Il disait leur misère à tous, le travail dur, la vie de brute, la femme et les petits criant la faim à la maison. Il cita les dernières paies désastreuses, les quinzaines dérisoires, mangées par les amendes et les chômages, rapportées aux familles en larmes. Est-ce qu’on avait résolu de les détruire ?

  — Alors, monsieur le directeur, finit-il par conclure, nous sommes donc venus vous dire que, crever pour crever, nous préférons crever à ne rien faire. Ce sera de la fatigue de moins… Nous avons quitté les fosses, nous ne redescendrons que si la Compagnie accepte nos conditions. Elle veut baisser le prix de la berline, payer le boisage à part. Nous autres, nous voulons que les choses restent comme elles étaient, et nous voulons encore qu’on nous donne cinq centimes de plus par berline… Maintenant, c’est à vous de voir si vous êtes pour la justice et pour le travail.

  Des voix, parmi les mineurs, s’élevèrent.

  — C’est cela… Il a dit notre idée à tous… Nous ne demandons que la raison.

  D’autres, sans parler, approuvaient d’un hochement de tête. La pièce luxueuse avait disparu, avec ses ors et ses broderies, son entassement mystérieux d’antiquailles ; et ils ne sentaient même plus le tapis, qu’ils écrasaient sous leurs chaussures lourdes.

  — Laissez-moi donc répondre, finit par crier M. Hennebeau, qui se fâchait. Avant tout, il n’est pas vrai que la Compagnie gagne deux centimes par berline… Voyons les chiffres.

  Une discussion confuse suivit. Le directeur, pour tâcher de les diviser, interpella Pierron, qui se déroba, en bégayant. Au contraire, Levaque était à la tête des plus agressifs, embrouillant les choses, affirmant des faits qu’il ignorait. Le gros murmure des voix s’étouffait sous les tentures, dans la chaleur de serre.

  — Si vous causez tous à la fois, reprit M. Hennebeau, jamais nous ne nous entendrons.

  Il avait retrouvé son calme, sa politesse rude, sans aigreur, de gérant qui a reçu une consigne et qui entend la faire respecter. Depuis les premiers mots, il ne quittait pas Étienne du regard, il manoeuvrait pour le tirer du silence où le jeune homme se renfermait. Aussi, abandonnant la discussion des deux centimes, élargit-il brusquement la question.

  — Non, avouez donc la vérité, vous obéissez à des excitations détestables. C’est une peste, maintenant, qui souffle sur tous les ouvriers et qui corrompt les meilleurs… Oh ! je n’ai besoin de la confession de personne, je vois bien qu’on vous a changés, vous si tranquilles autrefois. N’est-ce-pas ? on vous a promis plus de beurre que de pain, on vous a dit que votre tour était venu d’être les maîtres… Enfin, on vous enrégimente dans cette fameuse Internationale, cette armée de brigands dont le rêve est la destruction de la société…

  Étienne, alors, l’interrompit.

  — Vous vous trompez, monsieur le directeur. Pas un charbonnier de Montsou n’a encore adhéré. Mais, si on les y pousse, toutes les fosses s’enrôleront. Ça dépend de la Compagnie.

  Dès ce moment, la lutte continua entre M. Hennebeau et lui, comme si les autres mineurs n’avaient plus été là.

  — La Compagnie est une providence pour ses hommes, vous avez tort de la menacer. Cette année, elle a dépensé trois cent mille francs à bâtir des corons, qui ne lui rapportent pas le deux pour cent, et je ne parle ni des pensions qu’elle sert, ni du charbon, ni des médicaments qu’elle donne… Vous qui paraissez intelligent, qui êtes devenu en peu de mois un de nos ouvriers les plus habiles, ne feriez-vous pas mieux de répandre ces vérités-là que de vous perdre, en fréquentant des gens de mauvaise réputation ? Oui, je veux parler de Rasseneur, dont nous avons dû nous séparer, afin de sauver nos fosses de la pourriture socialiste… On vous voit toujours chez lui, et c’est lui assurément qui vous a poussé à créer cette caisse de prévoyance, que nous tolérerions bien volontiers si elle était seulement une épargne, mais où nous sentons une arme contre nous, un fonds de réserve pour payer les frais de la guerre. Et, à ce propos, je dois ajouter que la Compagnie entend avoir un contrôle sur cette caisse.

  Étienne le laissait aller, les yeux sur les siens, les lèvres agitées d’un petit battement nerveux. Il sourit à la dernière phrase, il répondit simplement :

  — C’est donc une nouvelle exigence, car monsieur le directeur avait jusqu’ici négligé de réclamer ce contrôle… Notre désir, par malheur, est que la Compagnie s’occupe moins de nous, et qu’au lieu de jouer le rôle de providence, elle se montre tout bonnement juste en nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu’elle se partage. Est-ce honnête, à chaque crise, de laisser mourir de faim les travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires ?… Monsieur le directeur aura beau dire, le nouveau système est une baisse de salaire déguisée, et c’est ce qui nous révolte, car si la Compagnie a des économies à faire, elle agit très mal en les réalisant uniquement sur l’ouvrier.

  — Ah ! nous y voilà ! cria M. Hennebeau. Je l’attendais, cette accusation d’affamer le peuple et de vivre de sa sueur ! Comment pouvez-vous dire des bêtises pareilles, vous qui devriez savoir les risques énormes que les capitaux courent dans l’industrie, dans les mines par exemple ? Une fosse tout équipée, aujourd’hui, coûte de quinze cent mille francs à deux millions ; et que de peine avant de retirer un intérêt médiocre d’une telle somme engloutie ! Presque la moitié des sociétés minières, en France, font faillite… Du reste, c’est stupide d’accuser de cruauté celles qui réussissent. Quand leurs ouvriers souffrent, elles souffrent elles-mêmes. Croyez-vous que la Compagnie n’a pas autant à perdre que vous, dans la crise actuelle ? Elle n’est pas la maîtresse du salaire, elle obéit à la concurrence, sous peine de ruine. Prenez-vous-en aux faits, et non à elle… Mais vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez pas comprendre !

  — Si, dit le jeune homme, nous comprenons très bien qu’il n’y a pas d’amélioration possible pour nous, tant que les choses iront comme elles vont, et c’est même à cause de ça que les ouvriers finiront, un jour ou l’autre, par s’arranger de façon à ce qu’elles aillent autrement.

  Cette parole, si modérée de forme, fut prononcée à demi-voix, avec une telle conviction, tremblante de menace, qu’il se fit un grand silence. Une gêne, un souffle de peur passa dans le recueillement du salon. Les autres délégués, qui comprenaient mal, sentaient pourtant que le camarade venait de réclamer leur part, au milieu de ce bien-être ; et ils recommençaient à jeter des regards obliques sur les tentures chaudes, sur les sièges confortables, sur tout ce luxe dont la moindre babiole aurait payé leur soupe pendant un mois.

  Enfin, M. Hennebeau, qui était resté pensif, se leva, pour les congédier. Tous l’imitèrent. Étienne, légèrement, avait poussé le coude de Maheu ; et celui-ci reprit, la langue déjà empâtée et maladroite :

  — Alors, monsieur, c’est tout ce que vous répondez… Nous allons dire aux autres que vous repoussez nos conditions.

  — Moi, mon brave, s’écria le directeur, mais je ne repousse rien !… Je suis un salarié comme vous, je n’ai pas plus de volonté ici que le dernier de vos galibots. On me donne des ordres, et mon seul rôle est de veiller à leur bonne exécution. Je vous ai dit ce que j’ai cru devoir vous dire, mais je me garderais bien de décider… Vous m’apportez vos exigences, je les ferai connaître à la Régie, puis je vous transmettrai la réponse.

  Il parlait de son air correct de haut fonctionnaire, évitant de se passionner dans les questions, d’une sécheresse courtoise de simple instrument d’autorité. Et les mineurs, maintenant, le regardaient avec défiance, se demandaient d’où il venait, quel intérêt il pouvait avoir à mentir, ce qu’il devait voler, en se mettant ainsi entre eux et les vrais patrons. Un intrigant peut-être, un homme qu’on payait comme un ouvrier, et qui vivait si bien !

  Étienne osa de nouveau intervenir.

  — Voyez donc, monsieur le directeur, comme il est regrettable que nous ne puissions plaider notre cause en personne. Nous expliquerions beaucoup de choses, nous trouverions des raisons qui vous échappent forcément… Si nous savions seulement où nous adresser !

  M. Hennebeau ne se fâcha point. Il eut même un sourire.

  — Ah ! dame ! cela se complique, du moment où vous n’avez pas confiance en moi… Il faut aller là-bas.

  Les délégués avaient suivi son geste vague, sa main tendue vers une des fenêtres. Où était-ce, là-bas ? Paris sans doute. Mais ils ne le savaient pas au juste, cela se reculait dans un lointain terrifiant, dans une contrée inaccessible et religieuse, où trônait le dieu inconnu, accroupi au fond de son tabernacle. Jamais ils ne le verraient, ils le sentaient seulement comme une force qui, de loin, pesait sur les dix mille charbonniers de Montsou. Et, quand le directeur parlait, c’était cette force qu’il avait derrière lui, cachée et rendant des oracles.

  Un découragement les accabla, Étienne lui-même eut un haussement d’épaules pour leur dire que le mieux était de s’en aller ; tandis que M. Hennebeau tapait amicalement sur le bras de Maheu, en lui demandant des nouvelles de Jeanlin.

  — En voilà une rude leçon cependant, et c’est vous qui défendez les mauvais boisages !… Vous réfléchirez, mes amis, vous comprendrez qu’une grève serait un désastre pour tout le monde. Avant une semaine, vous mourrez de faim : comment ferez-vous ?… Je compte sur votre sagesse d’ailleurs, et je suis convaincu que vous redescendrez lundi au plus tard.

  Tous partaient, quittaient le salon dans un piétinement de troupeau, le dos arrondi, sans répondre un mot à cet espoir de soumission. Le directeur, qui les accompagnait, fut obligé de résumer l’entretien : la Compagnie d’un côté avec son nouveau tarif, les ouvriers de l’autre avec leur demande d’une augmentation de cinq centimes par berline. Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prévenir que leurs conditions seraient certainement repoussées par la Régie.

 

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