The french masters, p.1001
The French Masters, page 1001
— Que pensez-vous faire ? demanda Cornemuse.
— Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho sur le trône des Draconides.
Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit avec onction :
— Certes, la restauration des Draconides est désirable ; elle est éminemment désirable ; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon cœur. Quant à la république, vous savez ce que j’en pense… Mais ne vaudrait-il pas mieux l’abandonner à son sort et la laisser mourir des vices de sa constitution ? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric, est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y : nous sommes chrétiens avant que d’être pingouins. Et il nous faut bien prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises politiques.
Agaric répliqua vivement :
— Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous resterons dans l’ombre. On ne nous verra pas.
— Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.
Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis :
— Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu’il ne semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande : si nous l’attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui ne nous atteignent guère ; quand elle aura peur, elle en fera de terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une aventure où nous pouvons laisser des plumes. L’occasion est bonne, pensez-vous ; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le régime actuel n’est pas encore connu de tout le monde et ne l’est autant dire de personne. Il proclame qu’il est la chose publique, la chose commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais patience ! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit vraiment la chose du peuple. Je n’ai pas besoin de vous dire combien de telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut beaucoup tarder. C’est alors que nous devrons agir dans l’intérèt de notre auguste corps. Attendons ! Qui nous presse ? Notre existence n’est point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La république manque à notre égard de respect et de soumission ; elle ne rend pas aux prêtres les honneurs qu’elle leur doit. Mais elle nous laisse vivre. Et, telle est l’excellence de notre état que, pour nous, vivre, c’est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les femmes nous révèrent. Le président Formose n’assiste pas à la célébration de nos mystères ; mais j’ai vu sa femme et ses filles à mes pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n’ai pas de meilleures clientes, même dans l’aristocratie. Disons-nous-le bien : il n’y a pas au monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie. En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets, nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose ? Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d’or un geste de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres ? Pour ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et docile Pingouinie, à extraire l’essence d’une botte de serpolet, que je ne le saurais faire en m’époumonnant à prêcher quarante ans la rémission des péchés dans les États les plus populeux d’Europe et d’Amérique. De bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un commissaire de police me viendra tirer hors d’ici et conduire dans un pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit ?
Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte sous un vaste hangar où des centaines d’orphelins, vêtus de bleu, emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des étiquettes. L’oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux grondements sourds des colis sur les rails.
— C’est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J’ai obtenu du gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous voyez que la république n’a pas tué toutes les croyances.
Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans l’entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain, éclatant.
— N’y voulez-vous point concourir ? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point tirer votre roi d’exil ?
— L’exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des Conils. Si vous m’en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas d’illusions. Je sais ce qui m’attend. Que je sois ou non de la partie, si vous la perdez, je payerai comme vous.
Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école, Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire réussir, et donnera de l’argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était, en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d’un seul d’entre eux les engageaient tous. C’était là, tout à la fois, le meilleur et le pire de leur affaire.
CHAPITRE II
LE PRINCE CRUCHO
Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui l’honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l’école, par la petite porte, déguisé en marchand de bœufs et prit passage sur le Saint-Maël.
Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C’est sur cette terre hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le pain amer de l’exil.
Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le prince arrêta sa machine.
— C’est vous, Agaric ? Montez donc ! Nous sommes déjà trois ; mais on se serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.
Le pieux Agaric monta.
— Quelles nouvelles, mon vieux père ? demanda le jeune prince.
— De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler ?
— Vous le pouvez. Je n’ai rien de caché pour ces deux demoiselles.
— Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son appel.
Agaric dépeignit l’état des esprits et exposa le plan d’un vaste complot.
— À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles. Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons préparé.
Le prince répondit simplement :
— J’entrerai dans Alca sur un cheval vert.
Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu’il eût, contrairement à ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime hauteur d’âme le jeune prince d’être fidèle à ses devoirs royaux.
— Monseigneur, s’écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez un jour que vous avez été tiré de l’exil, rendu à vos peuples, rétabli sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand !
Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l’embrasser ; mais il ne put l’atteindre qu’à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant on était serré dans cette voiture historique.
— Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût témoin de cette étreinte.
— Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.
Cependant l’auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs, écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards, pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.
Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix, sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée :
— Il faudra de l’argent, beaucoup d’argent.
— C’est votre affaire, répondit le prince.
Mais déjà la grille du parc s’ouvrait à l’auto formidable.
Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu’un gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins rouges et blancs de Pingouinie.
Crucho avait reçu une instruction vraiment princière : il excellait dans la locomotion automobile, mais il n’ignorait pas non plus l’histoire. On le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille ; et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités singulières remarquées en des femmes célèbres :
— Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.
Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de Crucho, qui souhaitait d’avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives, impatientes d’entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis héréditaires de son peuple.
Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du prince.
— Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux conseillers.
— Et les trahisons, dit Agaric.
— C’est trop juste, répliqua l’un d’eux, le marquis des Septplaies, qui avait l’expérience des révolutions.
On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour en faire des cocardes ; elle en cousit de sa main un morceau sur la poitrine du moine, qui versa des larmes d’attendrissement et de reconnaissance.
M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d’un cheval vert.
CHAPITRE III
LE CONCILIABULE
De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric s’ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il connaissait les sentiments draconiens.
Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était l’amant, le trompait avec un valet d’écurie. C’est cette grande reine qui donna aux Boscénos la bassinoire d’argent qu’ils portent dans leurs armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle ; en voici l’origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui, pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d’artifice, le duc Jean des Boscénos s’approcha de la duchesse de Skull, et mit la main sous la jupe de cette dame qui n’en fit aucune plainte. Le roi, venant à passer, les surprit et se contenta de dire : « Ainsi qu’on se trouve. » Ces quatre mots devinrent la devise des Boscénos.
Le prince Adélestan n’était point dégénéré de ses ancêtres ; il gardait au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du révérend père Agaric. Il s’associa immédiatement aux projets du religieux et s’empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans la maison de campagne du duc d’Ampoule, à deux lieues à l’est d’Alca, afin d’examiner les voies et moyens.
M. de La Trumelle se prononça pour l’action légale :
— Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes des hommes d’ordre. C’est par une propagande infatigable que nous poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l’esprit du pays. Notre cause triomphera parce qu’elle est juste.
Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que les causes injustes.
— Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens d’action s’imposent : embaucher les garçons bouchers, corrompre les ministres et enlever le président Formose.
— Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le président est avec nous.
Qu’un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et qu’un autre dracophile le traitât en ami, c’est ce qu’expliquaient l’attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les manières. Toutefois, s’il souriait quand on lui parlait de la crête du Dragon, c’était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir souverain lui faisait envie, non qu’il se sentît capable de l’exercer, mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d’un chroniqueur pingouin, « c’était un dindon ».
Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés.
Le comte Cléna fut plus énergique encore :
— Pour commencer, dit-il, égorgons, étripons, décervelons les républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après.
M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s’opposent toujours modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte Cléna s’inspirait d’un noble sentiment, qu’elle était généreuse, mais il objecta timidement qu’elle n’était peut-être pas conforme aux principes et qu’elle présentait certains dangers. Enfin, il s’offrit à la discuter.
— Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon drapeau dans ma poche.
M Bigourd prit la parole :
— Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l’ordre nouveau, parce qu’ils en jouissent et qu’il est naturel aux hommes de se plaindre de leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de régime, car les nouveautés effraient. Ils n’ont pas connu la crête du Dragon ; et, s’il leur arrive de dire parfois qu’ils la regrettent, il ne faut pas les en croire : on s’apercevrait bientôt qu’ils ont parlé sans réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d’illusions sur leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent l’aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux amour de l’égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans un peuple. L’opinion publique n’est pas contre nous parce qu’elle nous ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans ? Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d’Alca. Et même ces boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu’au bout ? Ils sont mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs cœurs. Ils ont plus d’envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons.
» Pour qu’on nous trouve sympathiques et qu’on nous suive, il faut que l’on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l’embellir, l’orner, la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que nous ne sommes pas favorables à l’ordre actuel. Il faut nous adresser à un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce régime. Nous n’aurons que l’embarras du choix. Il conviendra de préférer le plus populaire et, si j’ose dire, le plus républicain. Nous le gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu’on donne des espérances. Il n’est pas nécessaire qu’il soit très intelligent Je préférerais même qu’il n’eût pas d’esprit. Les imbéciles ont dans la fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents ! La prudence n’exclut pas l’énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez toujours à votre service.
Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs. L’esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun songeait surtout à s’allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent nommées membres effectifs. Le duc d’Ampoule, qui était la grande capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de centraliser les fonds de propagande.
La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix rustique, qui chantait sur un vieil air :
Boscénos est un gros cochon ;




