The french masters, p.1010
The French Masters, page 1010
Ce jour-là M. Hippolyte Cérès se fit présenter ; il était député d’Alca et l’un des plus jeunes membres de la Chambre ; on le disait fils d’un mastroquet, mais lui-même avocat, parlant bien, robuste, volumineux, l’air important et passant pour habile.
— Monsieur Cérès, lui dit la maîtresse de maison, vous représentez le plus bel arrondissement d’Alca.
— Et qui s’embellit tous les jours, madame.
— Malheureusement, on ne peut plus y circuler, s’écria M. Boutourlé.
— Pourquoi ? demanda M. Cérès.
— À cause des autos, donc !
— N’en dites pas de mal, répliqua le député ; c’est notre grande industrie nationale.
— Je le sais, monsieur. Les Pingouins d’aujourd’hui me font penser aux Égyptiens d’autrefois. Les Égyptiens, à ce que dit Taine, d’après Clément d’Alexandrie, dont il a d’ailleurs altéré le texte, les Égyptiens adoraient les crocodiles qui les dévoraient ; les Pingouins adorent les autos qui les écrasent. Sans nul doute, l’avenir est à la bête de métal. On ne reviendra pas plus au fiacre qu’on n’est revenu à la diligence. Et le long martyre du cheval s’achève. L’auto, que la cupidité frénétique des industriels lança comme un char de Jagernat sur les peuples ahuris et dont les oisifs et les snobs faisaient une imbécile et funeste élégance, accomplira bientôt sa fonction nécessaire, et, mettant sa force au service du peuple tout entier, se comportera en monstre docile et laborieux. Mais pour que, cessant de nuire, elle devienne bienfaisante, il faudra lui construire des voies en rapport avec ses allures, des chaussées qu’elle ne puisse plus déchirer de ses pneus féroces et dont elle n’envoie plus la poussière empoisonnée dans les poitrines humaines. On devra interdire ces voies nouvelles aux véhicules d’une moindre vitesse, ainsi qu’à tous les simples animaux, y établir des garages et des passerelles, enfin créer l’ordre et l’harmonie dans la voirie future. Tel est le vœu d’un bon citoyen.
Madame Clarence ramena la conversation sur les embellissements de l’arrondissement représenté par M. Cérès, qui laissa paraître son enthousiasme pour les démolitions, percements, constructions, reconstructions et toutes autres opérations fructueuses.
— On bâtit aujourd’hui d’une façon admirable, dit-il ; partout s’élèvent des avenues majestueuses. Vit-on jamais rien de si beau que nos ponts à pylônes et nos hôtels à coupoles ?
— Vous oubliez ce grand palais recouvert d’une immense cloche à melon, grommela avec une rage sourde M. Daniset, vieil amateur d’art. J’admire à quel degré de laideur peut atteindre une ville moderne, Alca s’américanise ; partout on détruit ce qui restait de libre, d’imprévu, de mesuré, de modéré, d’humain, de traditionnel ; partout on détruit cette chose charmante, un vieux mur au-dessus duquel passent des branches ; partout on supprime un peu d’air et de jour, un peu de nature, un peu de souvenirs qui restaient encore, un peu de nos pères, un peu de nous-même, et l’on élève des maisons, épouvantables, énormes, infâmes, coiffées à la viennoise de coupoles ridicules ou conditionnées à l’art nouveau, sans moulures ni profils, avec des encorbellements sinistres et des faîtes burlesques, et ces monstres divers grimpent au-dessus des toits environnants, sans vergogne. On voit traîner sur des façades avec une mollesse dégoûtante des protubérances bulbeuses ; ils appellent cela les motifs de l’art nouveau. Je l’ai vu, l’art nouveau, dans d’autres pays, il n’est pas si vilain ; il a de la bonhomie et de la fantaisie. C’est chez nous que, par un triste privilège, on peut contempler les architectures les plus laides, les plus nouvellement et les plus diversement laides ; enviable privilège !
— Ne craignez-vous pas, demanda sévèrement M. Cérès, ne craignez-vous pas que ces critiques amères ne soient de nature à détourner de notre capitale les étrangers qui y affluent de tous les points du monde et y laissent des milliards ?
— Soyez tranquille, répondit M. Daniset : les étrangers ne viennent point admirer nos bâtisses ; ils viennent voir nos cocottes, nos couturiers et nos bastringues.
— Nous avons une mauvaise habitude, soupira M. Cérès, c’est de nous calomnier nous-mêmes.
Madame Clarence jugea, en hôtesse accomplie, qu’il était temps d’en revenir à l’amour, et demanda à M. Jumel ce qu’il pensait du livre récent où M. Léon Blum se plaint…
— … Qu’une coutume irraisonnée, acheva le professeur Haddock, prive les demoiselles du monde de faire l’amour qu’elles feraient avec plaisir, tandis que les filles mercenaires le font trop, et sans goût. C’est déplorable en effet ; mais que monsieur Léon Blum ne s’afflige pas outre mesure ; si le mal est tel qu’il dit dans notre petite société bourgeoise, je puis lui certifier, que, partout ailleurs, il verrait un spectacle plus consolant. Dans le peuple, dans le vaste peuple des villes et des campagnes les filles ne se privent pas de faire l’amour.
— C’est de la démoralisation ! monsieur, dit madame Crémeur.
Et elle célébra l’innocence des jeunes filles en des termes pleins de pudeur et de grâce. C’était ravissant !
Les propos du professeur Haddock sur le même sujet furent, au contraire, pénibles à entendre :
— Les jeunes filles du monde, dit-il, sont gardées et surveillées ; d’ailleurs les hommes n’en veulent pas, par honnêteté, de peur de responsabilités terribles et parce que la séduction d’une jeune fille ne leur ferait pas honneur. Encore ne sait-on point ce qui se passe, pour cette raison que ce qui est caché ne se voit pas. Condition nécessaire à l’existence de toute société. Les jeunes filles du monde seraient plus faciles que les femmes si elles étaient autant sollicitées et cela pour deux raisons : elles ont plus d’illusions et leur curiosité n’est pas satisfaite. Les femmes ont été la plupart du temps si mal commencées par leur mari, qu’elles n’ont pas le courage de recommencer tout de suite avec un autre. Moi qui vous parle, j’ai rencontré plusieurs fois cet obstacle dans mes tentatives de séduction.
Au moment où le professeur Haddock achevait ces propos déplaisants, mademoiselle Éveline Clarence entra au salon et servit le thé nonchalamment avec cette expression d’ennui qui donnait un charme oriental à sa beauté.
— Moi, dit Hippolyte Cérès en la regardant, je me proclame le champion des demoiselles.
« C’est un imbécile, » songea la jeune fille.
Hippolyte Cérès, qui n’avait jamais mis le pied hors de son monde politique, électeurs et élus, trouva le salon de madame Clarence très distingué, la maîtresse de maison exquise, sa fille étrangement belle ; il devint assidu près d’elles et fit sa cour à l’une et à l’autre. Madame Clarence, que maintenant les soins touchaient, l’estimait agréable. Éveline ne lui montrait aucune bienveillance et le traitait avec une hauteur et des dédains qu’il prenait pour façons aristocratiques et manières distinguées, et il l’en admirait davantage.
Cet homme répandu s’ingéniait à leur faire plaisir et y réussissait quelquefois. Il leur procurait des billets pour les grandes séances et des loges à l’Opéra. Il fournit à mademoiselle Clarence plusieurs occasions de se mettre en vue très avantageusement et en particulier dans une fête champêtre, qui, bien que donnée par un ministre, fut regardée comme vraiment mondaine et valut à la république son premier succès auprès des gens élégants.
À cette fête, Éveline, très remarquée, attira notamment l’attention d’un jeune diplomate nommé Roger Lambilly qui, s’imaginant qu’elle appartenait à un monde facile, lui donna rendez-vous dans sa garçonnière. Elle le trouvait beau et le croyait riche : elle alla chez lui. Un peu émue, presque troublée, elle faillit être victime de son courage, et n’évita sa défaite que par une manœuvre offensive, audacieusement exécutée. Ce fut la plus grande folie de sa vie de jeune fille.
Entrée dans l’intimité des ministres et du président, Éveline y portait des affectations d’aristocratie et de piété qui lui acquirent la sympathie du haut personnel de la république anticléricale et démocratique. M. Hippolyte Cérès, voyant qu’elle réussissait et lui faisait honneur, l’en aimait davantage ; il en devint éperdument amoureux.
Dès lors, elle commença malgré tout à l’observer avec intérêt, curieuse de voir si cela augmentait. Il lui paraissait sans élégance, sans délicatesse, mal élevé, mais actif, débrouillard, plein de ressources et pas très ennuyeux. Elle se moquait encore de lui, mais elle s’occupait de lui.
Un jour elle voulut mettre son sentiment à l’épreuve.
C’était en période électorale, pendant qu’il sollicitait, comme on dit, le renouvellement de son mandat. Il avait un concurrent peu dangereux au début, sans moyens oratoires, mais riche et qui gagnait, croyait-on, tous les jours des voix. Hippolyle Cérès, bannissant de son esprit et l’épaisse quiétude et les folles alarmes, redoublait de vigilance. Son principal moyen d’action c’étaient ses réunions publiques où il tombait, à la force du poumon, la candidature rivale. Son comité donnait de grandes réunions contradictoires le samedi soir et le dimanche à trois heures précises de l’après-midi. Or, un dimanche, étant allé faire visite aux dames Clarence, il trouva Éveline seule dans le salon. Il causait avec elle depuis vingt ou vingt cinq minutes quand, tirant sa montre, il s’aperçut qu’il était trois heures moins un quart. La jeune fille se fit aimable, agaçante, gracieuse, inquiétante, pleine de promesses. Cérès, ému, se leva.
— Encore un moment ! lui dit-elle d’une voix pressante et douce qui le fit retomber sur sa chaise.
Elle lui montra de l’intérêt, de l’abandon, de la curiosité, de la faiblesse. Il rougit, pâlit et de nouveau, se leva.
Alors, pour le retenir, elle le regarda avec des yeux dont le gris devenait trouble et noyé, et, la poitrine haletante, ne parla plus. Vaincu, éperdu, anéanti, il tomba à ses pieds ; puis, ayant une fois encore tiré sa montre, bondit et jura effroyablement : — B… ! quatre heures moins cinq ! il n’est que temps de filer.
Et aussitôt il sauta dans l’escalier.
Depuis lors elle eut pour lui une certaine estime.
CHAPITRE IV
LE MARIAGE D’UN HOMME POLITIQUE
Elle ne l’aimait guère, mais elle voulait bien qu’il l’aimât. Elle était d’ailleurs très réservée avec lui, non pas seulement à cause de son peu d’inclination : car, parmi les choses de l’amour il en est qu’on fait avec indifférence, par distraction, par instinct de femme, par usage et esprit traditionnel, pour essayer son pouvoir et pour la satisfaction d’en découvrir les effets. La raison de sa prudence, c’est qu’elle le savait très « mufle », capable de prendre avantage sur elle de ses familiarités et de les lui reprocher ensuite grossièrement si elle ne les continuait pas.
Comme il était, par profession, anticlérical et libre penseur, elle jugeait bon d’affecter devant lui des façons dévotes, de se montrer avec des paroissiens reliés en maroquin rouge, de grand format, tels que les Quinzaine de Pâques de la reine Marie Leczinska et de la dauphine Marie-Josèphe ; et elle lui mettait constamment sous les yeux les souscriptions qu’elle recueillait en vue d’assurer le culte national de sainte Orberose. Éveline n’agissait point ainsi pour le taquiner, par espièglerie ni par esprit contrariant, ni même par snobisme, quoi qu’elle en eût bien une pointe ; elle s’affirmait de cette manière, s’imprimait un caractère, se grandissait et, pour exciter le courage du député, s’enveloppait de religion, comme Brunhild, pour attirer Sigurd, s’entourait de flammes. Son audace réussit. Il la trouvait plus belle de la sorte. Le cléricalisme, à ses yeux, était une élégance.
Réélu à une énorme majorité, Cérès entra dans une Chambre qui se montrait plus portée à gauche, plus avancée que la précédente et, semblait-il, plus ardente aux réformes. S’étant tout de suite aperçu qu’un si grand zèle cachait la peur du changement et un sincère désir de ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui répondît à ces aspirations. Dès le début de la session, il prononça un grand discours, habilement conçu et bien ordonné, sur cette idée que toute réforme doit être longtemps différée ; il se montra chaleureux, bouillant même, ayant pour principe que l’orateur doit recommander la modération avec une extrême véhémence. Il fut acclamé par l’assemblée entière. Dans la tribune présidentielle, les dames Clarence l’écoutaient ; Éveline tressaillait malgré elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la même banquette, la belle madame Pensée frissonnait aux vibrations de cette voix mâle.
Aussitôt descendu de la tribune, Hippolyle Cérès, sans prendre le temps de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu’on demandait l’affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune. Éveline lui trouva la beauté du succès et, tandis que, penché sur ces dames, il recevait leurs compliments d’un air modeste, relevé d’un grain de fatuité, en s’épongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille, jetant un regard de côté sur madame Pensée, la vit qui respirait avec ivresse la sueur du héros, haletante, les paupières lourdes, la tête renversée, prête à défaillir. Aussitôt Éveline sourit tendrement à M. Cérès.
Le discours du député d’Alca eut un grand retentissement. Dans les « sphères » politiques il fut jugé très habile. « Nous venons d’entendre enfin un langage honnête », écrivait le grand journal modéré. « C’est tout un programme ! » disait-on à la Chambre. On s’accordait à y reconnaître un énorme talent.
Hippolyte Cérès s’imposait maintenant comme chef aux radicaux, socialistes, anticléricaux, qui le nommèrent président de leur groupe, le plus considérable de la Chambre. Il se trouvait désigné pour un portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle.
Après une longue hésitation, Éveline Clarence accepta l’idée d’épouser M. Hippolyte Cérès. Pour son goût, le grand homme était un peu commun ; rien ne prouvait encore qu’il atteindrait un jour le point où la politique rapporte de grosses sommes d’argent ; mais elle entrait dans ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu’il ne faut pas être trop dégoûtée ni se montrer trop exigeante.
Hippolyte Cérès était célèbre ; Hippolyte Cérès était heureux. On ne le reconnaissait plus ; les élégances de ses habits et de ses manières augmentaient terriblement ; il portait des gants blancs avec excès ; maintenant, trop homme du monde, il faisait douter Éveline si ce n’était pas pis que de l’être trop peu. Madame Clarence regarda favorablement ces fiançailles, rassurée sur l’avenir de sa fille et satisfaite d’avoir tous les jeudis des fleurs pour son salon.
La célébration du mariage souleva toutefois des difficultés. Éveline était pieuse et voulait recevoir la bénédiction de l’Église. Hippolyte Cérès, tolérant mais libre penseur, n’admettait que le mariage civil. Il y eut à ce sujet des discussions et même des scènes déchirantes. La dernière se déroula dans la chambre de la jeune fille, au moment de rédiger les lettres d’invitation. Éveline déclara que, si elle ne passait pas par l’église, elle ne se croirait pas mariée. Elle parla de rompre, d’aller à l’étranger avec sa mère, ou de se retirer dans un couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante ; elle gémit. Et tout gémissait avec elle dans sa chambre virginale, le bénitier et le rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dévotion sur la petite étagère et sur le marbre de la cheminée la statuette blanche et bleue de sainte Orberose enchaînant le dragon de Cappadoce. Hippolyte Cérès était attendri, amolli, fondu.
Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d’un chapelet de lapis lazuli et comme enchaînée par sa foi, tout à coup elle se jeta aux pieds d’Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante, échevelée.
Il céda presque ; il balbutia :
— Un mariage religieux, un mariage à l’église, on pourra encore faire digérer ça à mes électeurs ; mais mon comité n’avalera pas la chose aussi facilement… Enfin, je leur expliquerai, … La tolérance, les nécessités sociales… Ils envoient tous leurs filles au catéchisme… Quant à mon portefeuille, bigre ! je crois bien, ma chérie, que nous allons le noyer dans l’eau bénite.
À ces mots, elle se leva grave, généreuse, résignée, vaincue à son tour.
— Mon ami, je n’insiste plus.
— Alors, pas de mariage religieux ! Ça vaut mieux, beaucoup mieux !
— Si ! Mais laissez-moi faire. Je vais tâcher de tout arranger pour votre satisfaction et la mienne.
Elle alla trouver le révérend père Douillard et lui exposa la situation. Plus encore qu’elle n’espérait il se montra accommodant et facile.
— Votre époux est un homme intelligent, un homme d’ordre et de raison : il nous viendra. Vous le sanctifierez ; ce n’est pas en vain que Dieu lui a accordé le bienfait d’une épouse chrétienne. L’Église ne veut pas toujours pour ses bénédictions nuptiales les pompes et l’éclat des cérémonies. Maintenant qu’elle est persécutée, l’ombre des cryptes et les détours des catacombes conviennent à ses fêtes. Mademoiselle, quand vous aurez accompli les formalités civiles, venez ici, dans ma chapelle particulière, en toilette de ville, avec monsieur Cérès ; je vous marierai en observant la plus absolue discrétion. J’obtiendrai de l’archevêque les dispenses nécessaires et toutes les facilités pour ce qui concerne les bans, le billet de confession, etc.
Hippolyte, tout en trouvant la combinaison un peu dangereuse, accepta, assez flatté au fond :
— J’irai en veston, dit-il.
Il y alla en redingote, avec des gants blancs et des souliers vernis, et fit les génuflexions.
— Quand les gens sont polis !…
CHAPITRE V
LE CABINET VISIRE
Le ménage Cérès, d’une modestie décente, s’établit dans un assez joli appartement d’une maison neuve. Cérès adorait sa femme avec rondeur et tranquillité, souvent retenu d’ailleurs à la commission du budget et travaillant plus de trois nuits par semaine à son rapport sur le budget des postes dont il voulait faire un monument. Éveline le trouvait « muffle », et il ne lui déplaisait pas. Le mauvais côté de la situation, c’est qu’ils n’avaient pas beaucoup d’argent ; ils en avaient très peu. Les serviteurs de la république ne s’enrichissent pas à son service autant qu’on le croit. Depuis que le souverain n’est plus là pour dispenser les faveurs, chacun prend ce qu’il peut et ses déprédations, limitées par les déprédations de tous, sont réduites à des proportions modestes. De là cette austérité de mœurs qu’on remarque dans les chefs de la démocratie. Ils ne peuvent s’enrichir que dans les périodes de grandes affaires, et se trouvent alors en butte à l’envie de leurs collègues moins favorisés. Hippolyte Cérès prévoyait pour un temps prochain une période de grandes affaires ; il était de ceux qui en préparaient la venue ; en attendant il supportait dignement une pauvreté dont Éveline, en la partageant, souffrait moins qu’on eût pu croire. Elle était en rapports constants avec le révérend père Douillard et fréquentait la chapelle de Sainte-Orberose où elle trouvait une société sérieuse et des personnes capables de lui rendre service. Elle savait les choisir et ne donnait sa confiance qu’à ceux qui la méritaient. Elle avait gagné de l’expérience depuis ses promenades dans l’auto du vicomte Cléna, et surtout elle avait acquis le prix d’une femme mariée.




