The french masters, p.11
The French Masters, page 11
Voyons, voyons, un peu, par quel biais, de quel air,
Vous voulez soutenir un mensonge si clair:
Et comment vous pourrez tourner, pour une femme,
Tous les mots d’un billet qui montre tant de flamme?
Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
Ce que je m’en vais lire...
CÉLIMÈNE
Il ne me plaît pas, moi.
Je vous trouve plaisant, d’user d’un tel empire,
Et de me dire, au nez, ce que vous m’osez dire.
ALCESTE
Non, non, sans s’emporter, prenez, un peu, souci
De me justifier les termes que voici.
CÉLIMÈNE
Non, je n’en veux rien faire; et, dans cette occurrence,
Tout ce que vous croirez, m’est de peu d’importance.
ALCESTE
De grâce, montrez-moi, je serai satisfait,
Qu’on peut, pour une femme, expliquer ce billet.
CÉLIMÈNE
Non, il est pour Oronte, et je veux qu’on le croie,
Je reçois tous ses soins, avec beaucoup de joie,
J’admire ce qu’il dit, j’estime ce qu’il est;
Et je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît.
Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête,
Et ne me rompez pas, davantage, la tête.
ALCESTE
Ciel! rien de plus cruel peut-il être inventé:
Et, jamais, cœur fut-il de la sorte traité?
Quoi! d’un juste courroux je suis ému contre elle,
C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle!
On pousse ma douleur, et mes soupçons à bout,
On me laisse tout croire, on fait gloire de tout;
Et, cependant, mon cœur est, encore, assez lâche,
Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l’attache,
Et pour ne pas s’armer d’un généreux mépris
Contre l’ingrat objet dont il est trop épris!
Ah! que vous savez bien, ici, contre moi-même,
Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême,
Et ménager, pour vous, l’excès prodigieux
De ce fatal amour, né de vos traîtres yeux!
Défendez-vous, au moins, d’un crime qui m’accable,
Et cessez d’affecter d’être, envers moi, coupable;
Rendez-moi, s’il se peut, ce billet innocent,
À vous prêter les mains, ma tendresse consent;
Efforcez-vous, ici, de paraître fidèle,
Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle.
CÉLIMÈNE
Allez, vous êtes fou, dans vos transports jaloux,
Et ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous.
Je voudrais bien savoir, qui pourrait me contraindre
À descendre, pour vous, aux bassesses de feindre:
Et pourquoi, si mon cœur penchait d’autre côté,
Je ne le dirais pas avec sincérité?
Quoi! de mes sentiments l’obligeante assurance,
Contre tous vos soupçons, ne prend pas ma défense?
Auprès d’un tel garant, sont-ils de quelque poids?
N’est-ce pas m’outrager, que d’écouter leur voix?
Et puisque notre cœur fait un effort extrême,
Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,
Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,
S’oppose, fortement, à de pareils aveux;
L’amant, qui voit, pour lui, franchir un tel obstacle,
Doit-il, impunément, douter de cet oracle:
Et n’est-il pas coupable, en ne s’assurant pas,
À ce qu’on ne dit point, qu’après de grands combats?
Allez, de tels soupçons méritent ma colère,
Et vous ne valez pas que l’on vous considère:
Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité,
De conserver, encor, pour vous, quelque bonté;
Je devrais, autre part, attacher mon estime,
Et vous faire un sujet de plainte légitime.
ALCESTE
Ah! traîtresse, mon faible est étrange pour vous!
Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux:
Mais, il n’importe, il faut suivre ma destinée,
À votre foi, mon âme est toute abandonnée,
Je veux voir, jusqu’au bout, quel sera votre cœur:
Et si, de me trahir, il aura la noirceur.
CÉLIMÈNE
Non, vous ne m’aimez point, comme il faut que l’on aime.
ALCESTE
Ah! rien n’est comparable à mon amour extrême;
Et, dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,
Il va jusqu’à former des souhaits contre vous.
Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable,
Que vous fussiez réduite en un sort misérable,
Que le Ciel, en naissant, ne vous eût donné rien,
Que vous n’eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,
Afin que, de mon cœur, l’éclatant sacrifice,
Vous pût, d’un pareil sort, réparer l’injustice:
Et que j’eusse la joie, et la gloire, en ce jour,
De vous voir tenir tout, des mains de mon amour.
CÉLIMÈNE
C’est me vouloir du bien, d’une étrange manière!
Me préserve le Ciel, que vous ayez matière...
Voici Monsieur Du Bois, plaisamment, figuré.
Scène 4
DU BOIS, CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ALCESTE}}
Que veut cet équipage, et cet air effaré?
Qu’as-tu?
DU BOIS
Monsieur...
ALCESTE
Hé bien.
DU BOIS
Voici bien des mystères.
ALCESTE
Qu’est-ce?
DU BOIS
Nous sommes mal, Monsieur, dans nos affaires.
ALCESTE
Quoi?
DU BOIS
Parlerai-je haut?
ALCESTE
Oui, parle, et promptement.
DU BOIS
N’est-il point là, quelqu’un...
ALCESTE
Ah! que d’amusement!
Veux-tu parler?
DU BOIS
Monsieur, il faut faire retraite.
ALCESTE
Comment?
DU BOIS
Il faut, d’ici, déloger sans trompette.
ALCESTE
Et pourquoi?
DU BOIS
Je vous dis qu’il faut quitter ce lieu.
ALCESTE
La cause?
DU BOIS
Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu.
ALCESTE
Mais, par quelle raison, me tiens-tu ce langage?
DU BOIS
Par la raison, Monsieur, qu’il faut plier bagage.
ALCESTE
Ah! je te casserai la tête, assurément,
Si tu ne veux, maraud, t’expliquer autrement.
DU BOIS
Monsieur, un homme noir, et d’habit, et de mine,
Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,
Un papier griffonné d’une telle façon,
Qu’il faudrait, pour le lire, être pis que démon.
C’est de votre procès, je n’en fais aucun doute;
Mais le diable d’enfer, je crois, n’y verrait goutte.
ALCESTE
Hé bien? quoi? ce papier, qu’a-t-il à démêler,
Traître, avec le départ dont tu viens me parler?
DU BOIS
C’est pour vous dire, ici, Monsieur, qu’une heure ensuite,
Un homme, qui souvent vous vient rendre visite,
Est venu vous chercher avec empressement;
Et ne vous trouvant pas, m’a chargé, doucement,
Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,
De vous dire... Attendez, comme est-ce qu’il s’appelle?
ALCESTE
Laisse là, son nom, traître, et dis ce qu’il t’a dit.
DU BOIS
C’est un de vos amis, enfin, cela suffit.
Il m’a dit que, d’ici, votre péril vous chasse,
Et que, d’être arrêté, le sort vous y menace.
ALCESTE
Mais quoi? n’a-t-il voulu te rien spécifier?
DU BOIS
Non, il m’a demandé de l’encre, et du papier;
Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense,
Du fond de ce mystère, avoir la connaissance.
ALCESTE
Donne-le donc.
CÉLIMÈNE
Que peut envelopper ceci?
ALCESTE
Je ne sais, mais j’aspire à m’en voir éclairci.
Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable?
DU BOIS, ‘‘après l’avoir longtemps cherché.
Ma foi, je l’ai, Monsieur, laissé sur votre table.
ALCESTE
Je ne sais qui me tient...
CÉLIMÈNE
Ne vous emportez pas,
Et courez démêler un pareil embarras.
ALCESTE
Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,
Ait juré d’empêcher que je vous entretienne:
Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour,
De vous revoir, Madame, avant la fin du jour.
ACTE V
Scène 1
ALCESTE, PHILINTE.
ALCESTE}}
La résolution en est prise, vous dis-je.
PHILINTE
Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu’il vous oblige...
ALCESTE
Non, vous avez beau faire, et beau me raisonner,
Rien de ce que je dis, ne me peut détourner:
Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,
Et je veux me tirer du commerce des hommes.
Quoi! contre ma partie, on voit, tout à la fois,
L’honneur, la probité, la pudeur, et les lois:
On publie, en tous lieux, l’équité de ma cause:
Sur la foi de mon droit, mon âme se repose:
Cependant, je me vois trompé par le succès,
J’ai pour moi la justice, et je perds mon procès!
Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,
Est sorti triomphant d’une fausseté noire!
Toute la bonne foi cède à sa trahison!
Il trouve, en m’égorgeant, moyen d’avoir raison!
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,
Renverse le bon droit, et tourne la justice!
Il fait, par un arrêt, couronner son forfait:
Et non content, encor, du tort que l’on me fait,
Il court, parmi le monde, un livre abominable,
Et de qui la lecture est, même, condamnable!
Un livre à mériter la dernière rigueur,
Dont le fourbe a le front de me faire l’auteur!
Et, là-dessus, on voit Oronte qui murmure,
Et tâche, méchamment, d’appuyer l’imposture!
Lui, qui d’un honnête homme, à la cour tient le rang!
À qui je n’ai rien fait, qu’être sincère, et franc!
Qui me vient, malgré moi, d’une ardeur empressée,
Sur des vers qu’il a faits, demander ma pensée!
Et parce que j’en use avec honnêteté,
Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité,
Il aide à m’accabler d’un crime imaginaire:
Le voilà devenu mon plus grand adversaire!
Et jamais, de son cœur, je n’aurai de pardon,
Pour n’avoir pas trouvé que son sonnet fût bon!
Et les hommes, morbleu, sont faits de cette sorte!
C’est à ces actions que la gloire les porte!
Voilà la bonne foi, le zèle vertueux,
La justice, et l’honneur, que l’on trouve chez eux!
Allons, c’est trop souffrir les chagrins qu’on nous forge,
Tirons-nous de ce bois, et de ce coupe-gorge;
Puisque entre humains, ainsi, vous vivez en vrais loups,
Traîtres, vous ne m’aurez de ma vie, avec vous.
PHILINTE
Je trouve un peu bien prompt, le dessein où vous êtes,
Et tout le mal n’est pas si grand que vous le faites:
Ce que votre partie ose vous imputer,
N’a point eu le crédit de vous faire arrêter;
On voit son faux rapport, lui-même, se détruire,
Et c’est une action qui pourrait bien lui nuire.
ALCESTE
Lui! de semblables tours, il ne craint point l’éclat,
Il a permission d’être franc scélérat;
Et loin qu’à son crédit nuise cette aventure,
On l’en verra, demain, en meilleure posture.
PHILINTE
Enfin, il est constant qu’on n’a point trop donné
Au bruit que, contre vous, sa malice a tourné:
De ce côté, déjà, vous n’avez rien à craindre:
Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre,
Il vous est, en justice, aisé d’y revenir,
Et contre cet arrêt...
ALCESTE
Non, je veux m’y tenir.
Quelque sensible tort qu’un tel arrêt me fasse,
Je me garderai bien de vouloir qu’on le casse:
On y voit trop à plein, le bon droit maltraité,
Et je veux qu’il demeure à la postérité,
Comme une marque insigne, un fameux témoignage,
De la méchanceté des hommes de notre âge.
Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter,
Mais, pour vingt mille francs, j’aurai droit de pester
Contre l’iniquité de la nature humaine,
Et de nourrir, pour elle, une immortelle haine.
PHILINTE
Mais enfin...
ALCESTE
Mais, enfin, vos soins sont superflus:
Que pouvez-vous, Monsieur, me dire là-dessus?
Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,
Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?
PHILINTE
Non, je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît,
Tout marche par cabale, et par pur intérêt;
Ce n’est plus que la ruse, aujourd’hui, qui l’emporte,
Et les hommes devraient être faits d’autre sorte.
Mais est-ce une raison, que leur peu d’équité,
Pour vouloir se tirer de leur société?
Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie,
Des moyens d’exercer notre philosophie,
C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;
Et si, de probité, tout était revêtu,
Si tous les cœurs étaient, francs, justes, et dociles,
La plupart des vertus nous seraient inutiles,
Puisqu’on en met l’usage à pouvoir, sans ennui,
Supporter dans nos droits, l’injustice d’autrui:
Et de même qu’un cœur, d’une vertu profonde...
ALCESTE
Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du monde,
En beaux raisonnements, vous abondez toujours,
Mais vous perdez le temps, et tous vos beaux discours.
La raison, pour mon bien, veut que je me retire,
Je n’ai point, sur ma langue, un assez grand empire;
De ce que je dirais, je ne répondrais pas,
Et je me jetterais cent choses sur les bras.
Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène,
Il faut qu’elle consente au dessein qui m’amène;
Je vais voir si son cœur a de l’amour pour moi,
Et c’est ce moment-ci, qui doit m’en faire foi.
PHILINTE
Montons chez Éliante, attendant sa venue.
ALCESTE
Non, de trop de souci, je me sens l’âme émue,
Allez-vous-en la voir, et me laissez, enfin,
Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin.
PHILINTE
C’est une compagnie étrange, pour attendre,
Et je vais obliger Éliante à descendre.
Scène 2
ORONTE, CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ORONTE}}
Oui, c’est à vous, de voir, si par des nœuds si doux,
Madame, vous voulez m’attacher tout à vous:
Il me faut, de votre âme, une pleine assurance,
Un amant, là-dessus, n’aime point qu’on balance:
Si l’ardeur de mes feux a pu vous émouvoir,
Vous ne devez point feindre à me le faire voir;
Et la preuve, après tout, que je vous en demande,
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende,
De le sacrifier, Madame, à mon amour,
Et, de chez vous, enfin, le bannir dès ce jour.
CÉLIMÈNE
Mais quel sujet si grand, contre lui, vous irrite,
Vous, à qui j’ai tant vu parler de son mérite?
ORONTE
Madame, il ne faut point ces éclaircissements,
Il s’agit de savoir quels sont vos sentiments:
Choisissez, s’il vous plaît, de garder l’un, ou l’autre,
Ma résolution n’attend rien que la vôtre.
{{{1}}}
Je me vois, ma cousine, ici, persécutée
Par des gens dont l’humeur y paraît concertée.
Ils veulent l’un, et l’autre, avec même chaleur,
Que je prononce, entre eux, le choix que fait mon cœur:
Et que, par un arrêt qu’en face il me faut rendre,
Je défende à l’un d’eux, tous les soins qu’il peut prendre.
Dites-moi si, jamais, cela se fait ainsi?




