The french masters, p.1011
The French Masters, page 1011
Le député s’inquiéta d’abord de ces pratiques pieuses que raillaient les petits journaux démagogiques ; mais il se rassura bientôt en voyant autour de lui tous les chefs de la démocratie se rapprocher avec joie de l’aristocratie et de l’Eglise.
On se trouvait dans une de ces périodes (qui revenaient souvent) où l’on s’apercevait qu’on était allé trop loin. Hippolyte Cérès en convenait avec mesure. Sa politique n’était pas une politique de persécution, mais une politique de tolérance. Il en avait posé les bases dans son magnifique discours sur la préparation des réformes. Le ministère passait pour trop avancé ; soutenant des projets reconnus dangereux pour le capital, il avait contre lui les grandes compagnies financières et, par conséquent, les journaux de toutes les opinions. Voyant le danger grossir, le cabinet abandonna ses projets, son programme, ses opinions, mais trop tard un nouveau gouvernement était prêt ; sur une question insidieuse de Paul Visire, aussitôt transformée en interpellation, et un très beau discours d’Hippolyte Cérès, il tomba.
Le président de la république choisit pour former un nouveau cabinet ce même Paul Visire, qui, très jeune encore, avait été deux fois ministre, homme charmant, habitué du foyer de la danse et des coulisses des théâtres, très artiste, très mondain, spirituel, d’une intelligence et d’une activité merveilleuses. Paul Visire, ayant constitué un ministère destiné à marquer un temps d’arrêt et à rassurer l’opinion alarmée, Hippolyte Cérès fut appelé à en faire partie.
Les nouveaux ministres, appartenant à tous les groupes de la majorité, représentaient les opinions les plus diverses et les plus opposées, mais ils étaient tous modérés et résolument conservateurs [Note : Ce ministère ayant exercé une action considérable sur les destinées du pays et du monde, nous croyons devoir en donner la composition : intérieur et présidence du Conseil, Paul Visire ; justice, Pierre Bouc ; affaires étrangères, Victor Crombile ; finances, Terrasson ; instruction publique, Labillette ; commerce, postes et télégraphes, Hippolyte Cérès ; agriculture, Aulac ; travaux publics, Lapersonne ; guerre, général Débonnaire ; marine, amiral Vivier des Murènes.] On garda le ministre des affaires étrangères de l’ancien cabinet, petit homme noir nommé Crombile, qui travaillait quatorze heures par jour dans le délire des grandeurs, silencieux, se cachant de ses propres agents diplomatiques, terriblement inquiétant, sans inquiéter personne, car l’imprévoyance des peuples est infinie et celle des gouvernants l’égale.
On mit aux travaux publics un socialiste. Fortuné Lapersonne. C’était alors une des coutumes les plus solennelles, les plus sévères, les plus rigoureuses, et, j’ose dire, les plus terribles et les plus cruelles de la politique, de mettre dans tout ministère destiné à combattre le socialisme un membre du parti socialiste, afin que les ennemis de la fortune et de la propriété eussent la honte et l’amertume d’être frappés par un des leurs et qu’ils ne pussent se réunir entre eux sans chercher du regard celui qui les châtierait le lendemain. Une ignorance profonde du cœur humain permettrait seule de croire qu’il était difficile de trouver un socialiste pour occuper ces fonctions. Le citoyen Fortuné Lapersonne entra dans le cabinet Visire de son propre mouvement, sans contrainte aucune ; et il trouva des approbateurs même parmi ses anciens amis, tant le pouvoir exerçait de prestige sur les Pingouins !
Le général Débonnaire reçut le portefeuille de la guerre ; il passait pour un des plus intelligents généraux de l’armée ; mais il se laissait conduire par une femme galante, madame la baronne de Bildermann, qui, belle encore dans l’âge des intrigues, s’était mise aux gages d’une puissance voisine et ennemie.
Le nouveau ministre de la marine, le respectable amiral Vivier des Murènes, reconnu généralement pour un excellent marin, montrait une piété qui eût paru excessive dans un ministère anticlérical, si la république laïque n’avait reconnu la religion comme d’utilité maritime. Sur les instructions du révérend père Douillard, son directeur spirituel, le respectable amiral Vivier des Murènes voua les équipages de la flotte à sainte Orberose et fit composer par des bardes chrétiens des cantiques en l’honneur de la vierge d’Alca qui remplacèrent l’hymne national dans les musiques de la marine de guerre.
Le ministère Visire se déclara nettement anticlérical, mais respectueux des croyances ; il s’affirma sagement réformateur. Paul Visire et ses collaborateurs voulaient des réformes, et c’était pour ne pas compromettre les réformes qu’ils n’en proposaient pas ; car ils étaient vraiment des hommes politiques et savaient que les réformes sont compromises dès qu’on les propose. Ce gouvernement fut bien accueilli, rassura les honnêtes gens et fit monter la rente.
Il annonça la commande de quatre cuirassés, des poursuites contre les socialistes et manifesta son intention formelle de repousser tout impôt inquisitorial sur le revenu. Le choix du ministre des finances, Terrasson, fut particulièrement approuvé de la grande presse. Terrasson, vieux ministre fameux par ses coups de Bourse, autorisait toutes les espérances des financiers et faisait présager une période de grandes affaires. Bientôt se gonfleraient du lait de la richesse ces trois mamelles des nations modernes : l’accaparement, l’agio et la spéculation frauduleuse. Déjà l’on parlait d’entreprises lointaines, de colonisation, et les plus hardis lançaient dans les journaux un projet de protectorat militaire et financier sur la Nigritie.
Sans avoir encore donné sa mesure, Hippolyte Cérès était considéré comme un homme de valeur ; les gens d’affaires l’estimaient. On le félicitait de toutes parts d’avoir rompu avec les partis extrêmes, les hommes dangereux, d’être conscient des responsabilités gouvernementales.
Madame Cérès brillait seule entre toutes les dames du ministère. Crombile séchait dans le célibat ; Paul Visire s’était marié richement, dans le gros commerce du Nord, à une personne comme il faut, mademoiselle Blampignon, distinguée, estimée, simple, toujours malade, et que l’état de sa santé retenait constamment chez sa mère, au fond d’une province reculée. Les autres ministresses n’étaient point nées pour charmer les regards ; et l’on souriait en lisant que madame Labillette avait paru au bal de la présidence coiffée d’oiseaux de paradis. Madame l’amirale Vivier des Murènes, de bonne famille, plus large que haute, le visage sang de bœuf, la voix d’un camelot, faisait son marché elle-même. La générale Débonnaire, longue, sèche, couperosée, insatiable de jeunes officiers, perdue de débauches et de crimes, ne rattrapait la considération qu’à force de laideur et d’insolence.
Madame Cérès était le charme du ministère et son porte-respect. Jeune, belle, irréprochable, elle réunissait, pour séduire l’élite sociale et les foules populaires, à l’élégance des toilettes la pureté du sourire.
Ses salons furent envahis par la grande finance juive. Elle donnait les garden-parties les plus élégants de la république ; les journaux décrivaient ses toilettes et les grands couturiers ne les lui faisaient pas payer. Elle allait à la messe, protégeait contre l’animosité populaire la chapelle de Sainte-Orberose et faisait naître dans les cœurs aristocratiques l’espérance d’un nouveau concordat.
Des cheveux d’or, des prunelles gris de lin, souple, mince avec une taille ronde, elle était vraiment jolie ; elle jouissait d’une excellente réputation, qu’elle aurait gardée intacte jusque dans un flagrant délit, tant elle se montrait adroite, calme, et maîtresse d’elle-même.
La session s’acheva sur une victoire du cabinet, qui repoussa, aux applaudissements presque unanimes de la Chambre, la proposition d’un impôt inquisitorial, et sur un triomphe de madame Cérès qui donna des fêtes à trois rois de passage.
CHAPITRE VI
LE SOPHA DE LA FAVORITE
Le président du conseil invita, pendant les vacances, monsieur et madame Cérès à passer une quinzaine de jours à la montagne, dans un petit château qu’il avait loué pour la saison et qu’il habitait seul. La santé vraiment déplorable de madame Paul Visire ne lui permettait pas d’accompagner son mari : elle restait avec ses parents au fond d’une province septentrionale.
Ce château avait appartenu à la maîtresse d’un des derniers rois d’Alca ; le salon gardait ses meubles anciens, et il s’y trouvait encore le sopha de la favorite. Le pays était charmant ; une jolie rivière bleue, l’Aiselle, coulait au pied de la colline que dominait le château. Hippolyte Cérès aimait à pêcher à la ligne ; il trouvait, en se livrant à cette occupation monotone, ses meilleures combinaisons parlementaires et ses plus heureuses inspirations oratoires. La truite foisonnait dans l’Aiselle ; il la pêchait du matin au soir, dans une barque que le président du conseil s’était empressé de mettre à sa disposition.
Cependant Éveline et Paul Visire faisaient quelquefois ensemble un tour de jardin, un bout de causerie dans le salon. Éveline, tout en reconnaissant la séduction qu’il exerçait sur les femmes, n’avait encore déployé pour lui qu’une coquetterie intermittente et superficielle, sans intentions profondes ni dessein arrêté. Il était connaisseur et la savait jolie ; la Chambre et l’Opéra lui étaient tout loisir, mais, dans le petit château, les yeux gris de lin et la taille ronde d’Éveline prenaient du prix à ses yeux. Un jour qu’Hippolyte Cérès péchait dans l’Aiselle, il la fit asseoir près de lui sur le sopha de la favorite. À travers les fentes des rideaux, qui la protégeaient contre la chaleur et la clarté d’un jour ardent, de longs rayons d’or frappaient Éveline, comme les flèches d’un Amour caché. Sous la mousseline blanche, toutes ses formes, à la fois arrondies et fuselées, dessinaient leur grâce et leur jeunesse. Elle avait la peau moite et fraîche et sentait le foin coupé. Paul Visire se montra tel que le voulait l’occasion ; elle ne se refusa pas aux jeux du hasard et de la société. Elle avait cru que ce ne serait rien ou peu de chose : elle s’était trompée.
« Il y avait, dit la célèbre ballade allemande, sur la place de la ville, du côté du soleil, contre le mur où courait la glycine, une jolie boîte aux lettres, bleue comme les bleuets, souriante et tranquille.
» Tout le jour venaient à elle, dans leurs gros souliers, petits marchands, riches fermiers, bourgeois et le percepteur et les gendarmes, qui lui mettaient des lettres d’affaires, des factures, des sommations et des contraintes d’avoir à payer l’impôt, des rapports aux juges du tribunal et des convocations de recrues : elle demeurait souriante et tranquille.
» Joyeux ou soucieux, s’acheminaient vers elle journaliers et garçons de ferme, servantes et nourrices, comptables, employés de bureau, ménagères tenant leur petit enfant dans les bras ; ils lui mettaient des faire-part de naissances, de mariages et de mort, des lettres de fiancés et de fiancées, des lettres d’époux et d’épouses, de mères à leurs fils, de fils à leurs mère : elle demeurait souriante et tranquille.
» À la brune, des jeunes garçons et des jeunes filles se glissaient furtivement jusqu’à elle et lui mettaient des lettres d’amour, les unes mouillées de larmes qui faisaient couler l’encre, les autres avec un petit rond pour indiquer la place du baiser, et toutes très longues ; elle demeurait souriante et tranquille.
» Les riches négociants venaient eux-mêmes, par prudence, à l’heure de la levée, et lui mettaient des lettres chargées, des lettres à cinq cachets rouges pleines de billets de banque ou de chèques sur les grands établissements financiers de l’Empire : elle demeurait souriante et tranquille.
» Mais un jour Gaspar, qu’elle n’avait jamais vu et qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, vint lui mettre un billet dont on ne sait rien sinon qu’il était plié en petit chapeau. Aussitôt la jolie boîte aux lettres tomba pâmée. Depuis lors elle ne tient plus en place ; elle court les rues, les champs, les bois, ceinte de lierre et couronnée de roses. Elle est toujours par monts et par vaux ; le garde champêtre l’a surprise dans les blés entre les bras de Gaspar et le baisant sur la bouche. »
Paul Visire avait repris toute sa liberté d’esprit ; Éveline demeurait étendue sur le divan de la favorite dans un étonnement délicieux.
Le révérend père Douillard, excellent en théologie morale, et qui, dans la décadence de l’Église, gardait les principes, avait bien raison d’enseigner, conformément à la doctrine des Pères, que, si une femme commet un grand péché en se donnant pour de l’argent, elle en commet un bien plus grand en se donnant pour rien ; car, dans le premier cas, elle agit pour soutenir sa vie et elle est parfois, non pas excusable, mais pardonnable et digne encore de la grâce divine, puisque, enfin, Dieu défend le suicide et ne veut pas que ses créatures, qui sont ses temples, se détruisent elles-mêmes ; d’ailleurs en se donnant pour vivre elle reste humble et ne prend pas de plaisir, ce qui diminue le péché. Mais une femme qui se donne pour rien pèche avec volupté, exulte dans la faute. L’orgueil et les délices dont elle charge son crime en augmentent le poids mortel.
L’exemple de madame Hippolyte Cérès devait faire paraître la profondeur de ces vérités morales. Elle s’aperçut qu’elle avait des sens ; jusque-là elle ne s’en était pas doutée ; il ne fallut qu’une seconde pour lui faire faire cette découverte, changer son âme, bouleverser sa vie. Ce lui fut d’abord un enchantement que d’avoir appris à se connaître. Le gnothi seauthon de la philosophie antique n’est pas un précepte dont l’accomplissement au moral procure du plaisir, car on ne goûte guère de satisfaction à connaître son âme ; il n’en est pas de même de la chair où des sources de volupté peuvent nous être révélées. Elle voua tout de suite à son révélateur une reconnaissance égale au bienfait et elle s’imagina que celui qui avait découvert les abîmes célestes en possédait seul la clé. Était-ce une erreur et n’en pouvait-elle pas trouver d’autres qui eussent aussi la clé d’or ? Il est difficile d’en décider ; et le professeur Haddock, quand les faits furent divulgués (ce qui ne tarda pas, comme nous l’allons voir), en traita au point de vue expérimental, dans une revue scientifique et spéciale, et conclut que les chances qu’aurait madame C… De retrouver l’exacte équivalence de M. V… Étaient dans les proportions de 3,05 sur 975,008. Autant dire qu’elle ne le retrouverait pas. Sans doute elle en eut l’instinct car elle s’attacha éperdument à lui.
J’ai rapporté ces faits avec toutes les circonstances qui me semblent devoir attirer l’attention des esprits méditatifs et philosophiques. Le sopha de la favorite est digne de la majesté de l’histoire ; il s’y décida des destinées d’un grand peuple ; que dis-je, il s’y accomplit un acte dont le retentissement devait s’étendre sur les nations voisines, amies ou ennemies, et sur l’humanité tout entière. Trop souvent les événements de cette nature, bien que d’une conséquence infinie, échappent aux esprits superficiels, aux âmes légères qui assument inconsidérément la tâche d’écrire l’histoire. Aussi les secrets ressorts des événements nous demeurent cachés, la chute des empires, la transmission des dominations nous étonnent et nous demeurent incompréhensibles, faute d’avoir découvert le point imperceptible, touché l’endroit secret qui, mis en mouvement, a tout ébranlé et tout renversé. L’auteur de cette grande histoire sait mieux que personne ses défauts et ses insuffisances, mais il peut se rendre ce témoignage qu’il a toujours gardé cette mesure, ce sérieux, cette austérité qui plaît dans l’exposé des affaires d’État, et ne s’est jamais départi de la gravité qui convient au récit des actions humaines.
CHAPITRE VII
LES PREMIÈRES CONSÉQUENCES
Quand Éveline confia à Paul Visire qu’elle n’avait jamais éprouvé rien de semblable, il ne la crut pas. Il avait l’habitude des femmes et savait qu’elles disent volontiers ces choses aux hommes pour les rendre très amoureux. Ainsi son expérience, comme il arrive parfois, lui fit méconnaître la vérité. Incrédule, mais tout de même flatté, il ressentit bientôt pour elle de l’amour et quelque chose de plus. Cet état parut d’abord favorable à ses facultés intellectuelles ; Visire prononça dans le chef-lieu de sa circonscription un discours plein de grâce, brillant, heureux, qui passa pour son chef-d’œuvre.
La rentrée fut sereine ; c’est à peine, à la Chambre, si quelques rancunes isolées, quelques ambitions encore timides levèrent la tête. Un sourire du président du conseil suffit à dissiper ces ombres. Elle et lui se voyaient deux fois par jour et s’écrivaient dans l’intervalle. Il avait l’habitude des liaisons intimes, était adroit et savait dissimuler ; mais Éveline montrait une folle imprudence ; elle s’affichait avec lui dans les salons, au théâtre, à la Chambree et dans les ambassades ; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa personne, dans les éclairs humides de son regard, dans le sourire mourant de ses lèvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la mollesse de ses hanches, dans toute sa beauté avivée, irritée, éperdue. Bientôt le pays tout entier sut leur liaison ; les cours étrangères en étaient informées ; seuls le président de la république et le mari d’Éveline l’ignoraient encore. Le président l’apprit à la campagne par un rapport de police égaré, on ne sait comment, dans sa valise.




