The french masters, p.999
The French Masters, page 999
» Au reste, que ce colon de Sylla, né dans des temps infortunés, fasse des vers inharmonieux, qu’il soit, s’il se peut, aussi mauvais poète que Bavius et Maevius, ce n’est pas ce que je lui reprocherai ; j’ai contre lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et à peine croyable ! cet homme, retourné sur la terre, y sema, à mon sujet, d’odieux mensonges ; il affirma, en plusieurs endroits de ses poèmes sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare, que je ne connais pas ; il publia insolemment que j’avais traité les dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu à la douce lumière du jour, tu reverras ta patrie, démens ces fables abominables ; dis bien à ton peuple que le chantre du pieux Énée n’a jamais encensé le dieu des Juifs.
» On m’assure que sa puissance décline et qu’on reconnaît, à des signes certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque joie si l’on pouvait se réjouir dans ces demeures où l’on n’éprouve ni craintes ni désirs. »
Il dit et, avec un geste d’adieu, s’éloigna. Je contemplai son ombre qui glissait sur les asphodèles sans en courber les tiges ; je vis qu’elle devenait plus ténue et plus vague à mesure qu’elle s’éloignait de moi ; elle s’évanouit avant d’atteindre le bois des lauriers toujours verts. Alors, je compris le sens de ces paroles : « Les morts n’ont de vie que celle que leur prêtent les vivants », et je m’acheminai, pensif, à travers la pâle prairie, jusqu’à la porte de corne.
J’affirme que tout ce qui se trouve dans cet écrit est véritable [Note : Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque, c’est celui où le religieux de Corrigan décrit l’Alighieri tel que nous nous le figurons aujourd’hui. Les miniatures peintes dans un très vieux manuscrit de la Divine Comédie, le Codex venetianus, représentent le poète sous l’aspect d’un petit homme gros, vêtu d’une tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant à Virgile, il porte encore, sur les bois du XVIe siècle, la barbe philosophique.
On n’aurait pas cru non plus que ni Marbode ni même Virgile connussent les tombeaux étrusques de Chiusi et de Corneto, où se trouvent en effet des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques, auxquels ceux d’Orcagna ressemblent beaucoup. Néanmoins, l’authenticité de la Descente de Marbode aux enfers est incontestable : M. du Clos des Lunes l’a solidement établie ; en douter serait douter de la paléographie.
CHAPITRE VII
SIGNES DANS LA LUNE
Alors que la Pingouinie était encore plongée dans l’ignorance et dans la barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses écrits sous le nom d’Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur à l’étude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits à la mathématique et à la musique, qu’il appelait les deux sœurs adorables, filles harmonieuses du Nombre et de l’Imagination. Il était versé dans la médecine et dans l’astrologie. On le soupçonnait de pratiquer la magie et il semble vrai qu’il opérât des métamorphoses et découvrît des choses cachées.
Les religieux de son couvent, ayant trouvé dans sa cellule des livres grecs qu’ils ne pouvaient lire, s’imaginèrent que c’étaient des grimoires, et dénoncèrent comme sorcier leur frère trop savant. Aegidius Aucupis s’enfuit et gagna l’île d’Irlande où il vécut trente ans dans l’étude. Il allait de monastère en monastère, cherchant les manuscrits grecs et latins qui y étaient renfermés et il en faisait des copies. Il étudiait aussi la physique et l’alchimie. Il acquit une science universelle et découvrit notamment des secrets sur les animaux, les plantes et les pierres. On le surprit un jour enfermé avec une femme parfaitement belle qui chantait en s’accompagnant du luth et que, plus tard, on reconnut être une machine qu’il avait construite de ses mains.
Il passait souvent la mer d’Irlande pour se rendre dans le pays de Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces traversées, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l’ouïe fine et connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l’un des esturgeons disait à l’autre :
— L’homme qu’on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots sur ses épaules est tombé dans la mer.
Et l’autre esturgeon dit à son tour :
— Et l’on verra dans le disque d’argent l’image de deux amants qui se baisent sur la bouche.
Quelques années plus tard, rentré dans son pays, Aegidius Aucupis y trouva les lettres antiques restaurées, les sciences remises en honneur. Les mœurs s’adoucissaient ; les hommes ne poursuivaient plus de leurs outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes ; ils plaçaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grâces décentes et rendaient à la Déesse aux lèvres d’ambroisie, volupté des hommes et des dieux, ses antiques honneurs. Ils se réconciliaient avec la nature ; ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel sans crainte d’y lire, comme autrefois, des signes de colère et des menaces de damnation.
À ce spectacle Ægidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu’avaient annoncé les deux esturgeons de la mer d’Erin.
LIVRE IV. LES TEMPS MODERNES
TRINCO
CHAPITRE I
LA ROUQUINE
Aegidius Aucupis, l’Érasme des Pingouins, ne s’était pas trompé ; son temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour douceur de mœurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les effets du réveil de l’intelligence chez les Pingouins. Il amena la réforme religieuse ; les catholiques massacrèrent les réformés ; les réformés massacrèrent les catholiques : tels furent les premiers progrès de la liberté de pensée. Les catholiques l’emportèrent en Pingouinie. Mais l’esprit d’examen avait, à leur insu, pénétré en eux ; ils associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers, regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui indiquait d’abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l’idée de fables pieuses et de contes puérils.
Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d’esprit. Un petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d’être chômés, qu’on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que l’oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre des femmes en travail, calmât les douleurs de l’enfantement.
La vénérable patronne de la Pingouinie n’échappa point à sa critique sévère. Voici ce qu’il en dit dans ses Antiquités d’Alca.
« Rien de plus incertain que l’histoire et même l’existence de sainte Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte qu’une femme du nom d’Orberose fut possédée par le diable dans une caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d’un horrible dragon qui désolait la contrée. Cela n’est guère croyable, mais l’histoire d’Orberose, telle qu’on l’a contée depuis, ne semble pas beaucoup plus digne de foi.
» La vie de cette sainte par l’abbé Simplicissimus est de trois cents ans postérieure aux prétendus événements qu’elle rapporte ; l’auteur s’y montre crédule à l’excès et dénué de toute critique. »
Le soupçon s’attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins. L’historien Ovidius Capito alla jusqu’à nier le miracle de leur transformation. Il commence ainsi ses Annales de la Pingouinie :
« Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n’est pas exagéré de dire qu’elle est tissue de fables puériles et de contes populaires. Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël et que Dieu changea en hommes par l’intercession de ce glorieux apôtre. Ils enseignent que, située d’abord dans l’océan glacial, leur île, flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel dont elle est aujourd’hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle les antiques migrations des Pingouins ».
Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint plus aigu : je n’en veux pour preuve que ce passage célèbre de l’Essai moral :
« Venus on ne sait d’où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides), successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du couchant, du levant, du septentrion ; croisés, métissés, amalgamés, brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et des mœurs. » Cette idée qu’ils appartiennent à la plus belle race du monde et qu’ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.
» La vie d’un peuple n’est qu’une suite de misères, de crimes et de folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les nations. À cela près son histoire est admirable d’un bout à l’autre. »
Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j’y insiste ; mais ce qui n’avait pas été suffisamment observé, c’est comment les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau, donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne leur paraissait point essentiel ; ils laissèrent seuls intacts les articles de foi stricte ; leurs successeurs intellectuels, instruits par eux à faire usage de la science et de la raison, s’en servirent contre ce qui restait de croyances ; la théologie raisonnable engendra la philosophie naturelle.
C’est pourquoi (s’il m’est permis de passer des Pingouins d’autrefois au Souverain Pontife qui gouverne aujourd’hui l’Église universelle) on ne saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études d’exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne doctrine théologique et mortelles à la foi. S’il se trouve des religieux pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu’il est de la vache à Colas.
À la fin du siècle des philosophes, l’antique régime de la Pingouinie fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous le coup d’une guerre effroyable. L’assemblée qui gouvernait alors la Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut noir comme l’ébène et si majestueux, que les violateurs s’enfuirent épouvantés. Selon d’autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin.
Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose, offerte depuis cinq siècles, en l’église Saint-Maël, à la vénération du peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts désignés par la commune ; elle était de cuivre doré, en forme de nef, toute couverte d’émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu’un peu de poussière et de vieux linges qu’on jeta dans un grand feu allumé sur la place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple dansait autour en chantant des chansons patriotiques.
Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les chiens et coupait les chats ; il fréquentait les cabarets. La Rouquine était rempailleuse et entremetteuse ; elle ne manquait pas de sens.
— Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme : ils commettent un sacrilège. Ils s’en repentiront.
— Tu n’y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin ; ils sont devenus philosophes, et quand on est philosophe, c’est pour la vie.
— Je te dis, Rouquin, qu’ils regretteront tôt ou tard ce qu’ils font aujourd’hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment assistés ; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties dans le bec ; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour arrivera, et plus tôt qu’on ne croit, où la Pingouinie recommencera d’honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce jour-là, en notre logis, au fond d’un vieux pot, une poignée de cendre, quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre vie. Je me trompe bien, si nous n’en recueillerons pas honneur et profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse, d’être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.
Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l’armoire.
CHAPITRE II
TRINCO
La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir des terres et mauvaise pour les y conserver.
Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la république. Les paysans, devenus propriétaires, s’avisaient qu’elle avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils souhaitaient l’avènement d’un régime plus respectueux du bien des particuliers et plus capable d’assurer la stabilité des institutions nouvelles.
Ils ne devaient pas l’attendre longtemps. La république, comme Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.
Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir les généraux par la terreur des supplices ; mais s’ils tranchèrent quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n’en pouvaient faire autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l’avantage de la sauver.
Dans l’enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d’un bec insatiable les dévora.
Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de Malaisie, nommé Djambi, désireux de s’instruire en voyageant, comme le scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une intéressante relation, dont voici la première page :
VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE
Après quatre-vingt-dix jours de navigation j’abordai dans le port vaste et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes incultes jusqu’à la capitale en ruines. Ceinte de remparts, pleine de casernes et d’arsenaux, elle avait l’air martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées.
— Qu’est-ce que vous voulez ? me demanda rudement, sous la porte de la ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel.
— Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île.
— Ce n’est pas une île, répliqua le soldat.
— Quoi ! m’écriai-je, l’île des Pingouins n’est point une île ?
— Non, monsieur, c’est une insule. On l’appelait autrefois île, mais depuis un siècle, elle porta par décret le nom d’insule. C’est la seule insule de tout l’univers. Vous avez un passeport ?
— Le voici.
— Allez le faire viser au ministère des relations extérieures.
Un guide boiteux, qui me conduisait, s’arrêta sur une vaste place.
— L’insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l’ignorez pas, au plus grand génie de l’univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous ; cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco ; la colonne qui s’élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du diadème. Vous découvrez d’ici l’arc de triomphe dédié à la gloire de Trinco et de sa famille.
— Qu’a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco ? demandai-je.
— La guerre.
— Ce n’est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment, nous autres Malais.
— C’est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous les pays et de tous les temps. Il n’a jamais existé d’aussi grand conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à l’est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l’ouest, une île plus spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës ; aussi l’appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco ; là se bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur l’archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les pays qu’il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des écrevisses dressées sur leurs queues ; des hommes rouges coiffés de plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées ; des noirs tout nus, armés de leurs dents et de leurs ongles ; des pygmées montés sur des grues ; des gorilles, se soutenant d’un tronc d’arbre, conduits par un vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion d’honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco par le souffle d’un patriotisme ardent, volaient de victoire en victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde connu.




