The french masters, p.520
The French Masters, page 520
— Impossible, monsieur.
— Je payerai tout ce qu’on voudra.
— Impossible.
— Eh bien ! dans deux heures.
— Impossible pour aujourd’hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. Monsieur ne pourra repartir avant demain.
— L’affaire que j’ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de raccommoder cette roue, on la remplaçait ?
— Comment cela ?
— Vous êtes charron ?
— Sans doute, monsieur.
— Est-ce que vous n’auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite.
— Une roue de rechange ?
— Oui.
— Je n’ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.
— En ce cas, vendez-moi une paire de roues.
— Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.
— Essayez toujours.
— C’est inutile, monsieur. Je n’ai à vendre que des roues de charrette. Nous sommes un petit pays ici.
— Auriez-vous un cabriolet à me louer ?
Le maître charron, du premier coup d’œil, avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. Il haussa les épaules.
— Vous les arrangez bien, les cabriolets qu’on vous loue ! j’en aurais un que je ne vous le louerais pas.
— Eh bien, à me vendre ?
— Je n’en ai pas.
— Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.
— Nous sommes un petit pays. J’ai bien là sous la remise, ajouta le charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l’a donnée en garde et qui s’en sert tous les trente-six du mois. Je vous la louerais bien, qu’est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer ; et puis, c’est une calèche, il faudrait deux chevaux.
— Je prendrai des chevaux de poste.
— Où va monsieur ?
— À Arras.
— Et monsieur veut arriver aujourd’hui ?
— Mais oui.
— En prenant des chevaux de poste ?
— Pourquoi pas ?
— Est-il égal à monsieur d’arriver cette nuit à quatre heures du matin ?
— Non certes.
— C’est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des chevaux de poste....
— Monsieur a son passeport ?
— Oui.
— Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n’arrivera pas à Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont mal servis, les chevaux sont aux champs. C’est la saison des grandes charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l’on prend les chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a beaucoup de côtes à monter.
— Allons, j’irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une selle dans le pays.
— Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ?
— C’est vrai, vous m’y faites penser. Il ne l’endure pas.
— Alors....
— Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ?
— Un cheval pour aller à Arras d’une traite !
— Oui.
— Il faudrait un cheval comme on n’en a pas dans nos endroits. Il faudrait l’acheter d’abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le trouveriez pas !
— Comment faire ?
— Le mieux, là, en honnête homme, c’est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain.
— Demain il sera trop tard.
— Dame !
— N’y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-t-elle ?
— La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui monte comme celle qui descend.
— Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ?
— Une journée, et une bonne !
— En mettant deux ouvriers ?
— En en mettant dix !
— Si on liait les rayons avec des cordes ?
— Les rayons, oui ; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais état.
— Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ?
— Non.
— Y a-t-il un autre charron ?
Le garçon d’écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête.
— Non.
Il sentit une immense joie.
Il était évident que la providence s’en mêlait. C’était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l’arrêtait en route. Il ne s’était pas rendu à cette espèce de première sommation ; il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage ; il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens ; il n’avait reculé ni devant la saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense ; il n’avait rien à se reprocher. S’il n’allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce n’était plus sa faute, c’était, non le fait de sa conscience, mais le fait de la providence.
Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher.
Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.
Il se dit qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait, et qu’à présent il n’avait qu’à revenir sur ses pas, tranquillement.
Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l’auberge, elle n’eût point eu de témoins, personne ne l’eût entendue, les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n’aurions eu à raconter aucun des événements qu’on va lire ; mais cette conversation s’était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu’à être spectateurs. Pendant qu’il questionnait le charron, quelques allants et venants s’étaient arrêtés autour d’eux. Après avoir écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne n’avait pris garde, s’était détaché du groupe en courant.
Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous venons d’indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet enfant revenait. Il était accompagné d’une vieille femme.
— Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut voir la main qui l’avait lâché reparaître dans l’ombre derrière lui, toute prête à le reprendre.
Il répondit :
— Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.
Et il se hâta d’ajouter :
— Mais il n’y en a pas dans le pays.
— Si fait, dit la vieille.
— Où ça donc ? reprit le charron.
— Chez moi, répliqua la vieille.
Il tressaillit. La main fatale l’avait ressaisi.
La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. Le charron et le garçon d’auberge, désolés que le voyageur leur échappât, intervinrent.
— C’était une affreuse guimbarde, — cela était posé à cru sur l’essieu, — il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l’intérieur avec des lanières de cuir, — il pleuvait dedans, — les roues étaient rouillées et rongées d’humidité, — cela n’irait pas beaucoup plus loin que le tilbury, — une vraie patache ! — Ce monsieur aurait bien tort de s’y embarquer, — etc., etc.
Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, quelle qu’elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.
Il paya ce qu’on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l’y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la carriole, y monta, et reprit la route qu’il suivait depuis le matin.
Au moment où la carriole s’ébranla, il s’avoua qu’il avait eu l’instant d’auparavant une certaine joie de songer qu’il n’irait point où il allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout, il faisait ce voyage librement. Personne ne l’y forçait. Et, certainement, rien n’arriverait que ce qu’il voudrait bien.
Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d’un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l’espérance.
C’était le petit garçon de la vieille.
— Monsieur, dit-il, c’est moi qui vous ai procuré la carriole.
— Eh bien !
— Vous ne m’avez rien donné.
Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse.
— Ah ! c’est toi, drôle ? dit-il, tu n’auras rien !
Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.
Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux ; mais on était au mois de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce n’était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec cela force montées.
Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre heures pour cinq lieues.
À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le cheval à l’écurie. Comme il l’avait promis à Scaufflaire, il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des choses tristes et confuses.
La femme de l’aubergiste entre dans l’écurie.
— Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ?
— Tiens, c’est vrai, dit-il, j’ai même bon appétit. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées.
— Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.
Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être.
— C’est là ce que j’avais, pensa-t-il. Je n’avais pas déjeuné.
On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa lentement sur la table et n’y toucha plus.
Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme :
— Pourquoi leur pain est-il donc si amer ?
Le routier était allemand et n’entendit pas.
Il retourna dans l’écurie près du cheval.
Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n’est qu’à cinq lieues d’Arras.
Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin, il regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. C’est là une contemplation qui suffit quelquefois à l’âme et qui la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager, c’est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l’existence humaine. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et les clartés s’entremêlent : après un éblouissement, une éclipse ; on regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe ; chaque événement est un tournant de la route ; et tout à coup on est vieux. On sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s’arrête, et l’on voit quelqu’un de voilé et d’inconnu qui le dételle dans les ténèbres.
Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l’école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu’on était encore aux jours courts de l’année. Il ne s’arrêta pas à Tinques. Comme il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit :
— Voilà un cheval bien fatigué.
La pauvre bête en effet n’allait plus qu’au pas.
— Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier.
— Oui.
— Si vous allez de ce train, vous n’y arriverez pas de bonne heure.
Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier :
— Combien y a-t-il encore d’ici à Arras ?
— Près de sept grandes lieues.
— Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.
— Ah ! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d’heure d’ici. Pas moyen d’aller plus loin.
— Vraiment.
— Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la rivière ; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite ; c’est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.
— Mais voilà la nuit, je me perdrai.
— Vous n’êtes pas du pays ?
— Non.
— Avec ça, c’est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous irez demain à Arras.
— Il faut que j’y sois ce soir.
— C’est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.
Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon cheval de renfort. Un garçon d’écurie qui s’intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole.
Cependant il sentait qu’il perdait du temps.
Il faisait tout à fait nuit.
Ils s’engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole tombait d’une ornière dans l’autre. Il dit au postillon :
— Toujours au trot, et double pourboire.
Dans un cahot le palonnier cassa.
— Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit ; si vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras.
Il répondit :
— As-tu un bout de corde et un couteau ?
— Oui, monsieur.
Il coupa une branche d’arbre et en fit un palonnier.
Ce fut encore une perte de vingt minutes ; mais ils repartirent au galop.
La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs rampaient sur les collines et s’en arrachaient comme des fumées. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l’horizon le bruit de quelqu’un qui remue des meubles. Tout ce qu’on entrevoyait avait des attitudes de terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit !
Le froid le pénétrait. Il n’avait pas mangé depuis la veille. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. Il y avait huit ans ; et cela lui semblait hier.
Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon :
— Quelle est cette heure ?
— Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n’avons plus que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion — en trouvant étrange qu’elle ne lui fût pas venue plus tôt — que c’était peut-être inutile, toute la peine qu’il prenait ; qu’il ne savait seulement pas l’heure du procès ; qu’il aurait dû au moins s’en informer ; qu’il était extravagant d’aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. — Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : — qu’ordinairement les séances des cours d’assises commençaient à neuf heures du matin ; — que cela ne devait pas être long, cette affaire-là ; — que le vol de pommes, ce serait très court ; — qu’il n’y aurait plus ensuite qu’une question d’identité ; — quatre ou cinq dépositions, peu de chose à dire pour les avocats ; — qu’il allait arriver lorsque tout serait fini !
Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.
La nuit devenait de plus en plus profonde.
Chapitre VI
La sœur Simplice mise à l’épreuve
Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.
Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de fièvre ; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle délirait. Il avait eu l’air alarmé et avait recommandé qu’on le prévînt dès que M. Madeleine viendrait.
Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l’air d’être des calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu’aux approches d’une certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre.
Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait, elle répondait invariablement :
— Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.
Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était l’ombre d’elle-même ; maintenant elle en était le spectre. Le mal physique avait complété l’œuvre du mal moral. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi, le médecin revint, il fit quelques prescriptions, s’informa si M. le maire avait paru à l’infirmerie, et branla la tête.
— Je payerai tout ce qu’on voudra.
— Impossible.
— Eh bien ! dans deux heures.
— Impossible pour aujourd’hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. Monsieur ne pourra repartir avant demain.
— L’affaire que j’ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de raccommoder cette roue, on la remplaçait ?
— Comment cela ?
— Vous êtes charron ?
— Sans doute, monsieur.
— Est-ce que vous n’auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite.
— Une roue de rechange ?
— Oui.
— Je n’ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.
— En ce cas, vendez-moi une paire de roues.
— Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.
— Essayez toujours.
— C’est inutile, monsieur. Je n’ai à vendre que des roues de charrette. Nous sommes un petit pays ici.
— Auriez-vous un cabriolet à me louer ?
Le maître charron, du premier coup d’œil, avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. Il haussa les épaules.
— Vous les arrangez bien, les cabriolets qu’on vous loue ! j’en aurais un que je ne vous le louerais pas.
— Eh bien, à me vendre ?
— Je n’en ai pas.
— Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.
— Nous sommes un petit pays. J’ai bien là sous la remise, ajouta le charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l’a donnée en garde et qui s’en sert tous les trente-six du mois. Je vous la louerais bien, qu’est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer ; et puis, c’est une calèche, il faudrait deux chevaux.
— Je prendrai des chevaux de poste.
— Où va monsieur ?
— À Arras.
— Et monsieur veut arriver aujourd’hui ?
— Mais oui.
— En prenant des chevaux de poste ?
— Pourquoi pas ?
— Est-il égal à monsieur d’arriver cette nuit à quatre heures du matin ?
— Non certes.
— C’est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des chevaux de poste....
— Monsieur a son passeport ?
— Oui.
— Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n’arrivera pas à Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont mal servis, les chevaux sont aux champs. C’est la saison des grandes charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l’on prend les chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a beaucoup de côtes à monter.
— Allons, j’irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une selle dans le pays.
— Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ?
— C’est vrai, vous m’y faites penser. Il ne l’endure pas.
— Alors....
— Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ?
— Un cheval pour aller à Arras d’une traite !
— Oui.
— Il faudrait un cheval comme on n’en a pas dans nos endroits. Il faudrait l’acheter d’abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le trouveriez pas !
— Comment faire ?
— Le mieux, là, en honnête homme, c’est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain.
— Demain il sera trop tard.
— Dame !
— N’y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-t-elle ?
— La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui monte comme celle qui descend.
— Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ?
— Une journée, et une bonne !
— En mettant deux ouvriers ?
— En en mettant dix !
— Si on liait les rayons avec des cordes ?
— Les rayons, oui ; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais état.
— Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ?
— Non.
— Y a-t-il un autre charron ?
Le garçon d’écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête.
— Non.
Il sentit une immense joie.
Il était évident que la providence s’en mêlait. C’était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l’arrêtait en route. Il ne s’était pas rendu à cette espèce de première sommation ; il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage ; il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens ; il n’avait reculé ni devant la saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense ; il n’avait rien à se reprocher. S’il n’allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce n’était plus sa faute, c’était, non le fait de sa conscience, mais le fait de la providence.
Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher.
Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.
Il se dit qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait, et qu’à présent il n’avait qu’à revenir sur ses pas, tranquillement.
Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l’auberge, elle n’eût point eu de témoins, personne ne l’eût entendue, les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n’aurions eu à raconter aucun des événements qu’on va lire ; mais cette conversation s’était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu’à être spectateurs. Pendant qu’il questionnait le charron, quelques allants et venants s’étaient arrêtés autour d’eux. Après avoir écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne n’avait pris garde, s’était détaché du groupe en courant.
Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous venons d’indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet enfant revenait. Il était accompagné d’une vieille femme.
— Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut voir la main qui l’avait lâché reparaître dans l’ombre derrière lui, toute prête à le reprendre.
Il répondit :
— Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.
Et il se hâta d’ajouter :
— Mais il n’y en a pas dans le pays.
— Si fait, dit la vieille.
— Où ça donc ? reprit le charron.
— Chez moi, répliqua la vieille.
Il tressaillit. La main fatale l’avait ressaisi.
La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. Le charron et le garçon d’auberge, désolés que le voyageur leur échappât, intervinrent.
— C’était une affreuse guimbarde, — cela était posé à cru sur l’essieu, — il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l’intérieur avec des lanières de cuir, — il pleuvait dedans, — les roues étaient rouillées et rongées d’humidité, — cela n’irait pas beaucoup plus loin que le tilbury, — une vraie patache ! — Ce monsieur aurait bien tort de s’y embarquer, — etc., etc.
Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, quelle qu’elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.
Il paya ce qu’on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l’y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la carriole, y monta, et reprit la route qu’il suivait depuis le matin.
Au moment où la carriole s’ébranla, il s’avoua qu’il avait eu l’instant d’auparavant une certaine joie de songer qu’il n’irait point où il allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout, il faisait ce voyage librement. Personne ne l’y forçait. Et, certainement, rien n’arriverait que ce qu’il voudrait bien.
Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d’un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l’espérance.
C’était le petit garçon de la vieille.
— Monsieur, dit-il, c’est moi qui vous ai procuré la carriole.
— Eh bien !
— Vous ne m’avez rien donné.
Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse.
— Ah ! c’est toi, drôle ? dit-il, tu n’auras rien !
Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.
Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux ; mais on était au mois de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce n’était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec cela force montées.
Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre heures pour cinq lieues.
À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le cheval à l’écurie. Comme il l’avait promis à Scaufflaire, il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des choses tristes et confuses.
La femme de l’aubergiste entre dans l’écurie.
— Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ?
— Tiens, c’est vrai, dit-il, j’ai même bon appétit. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées.
— Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.
Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être.
— C’est là ce que j’avais, pensa-t-il. Je n’avais pas déjeuné.
On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa lentement sur la table et n’y toucha plus.
Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme :
— Pourquoi leur pain est-il donc si amer ?
Le routier était allemand et n’entendit pas.
Il retourna dans l’écurie près du cheval.
Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n’est qu’à cinq lieues d’Arras.
Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin, il regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. C’est là une contemplation qui suffit quelquefois à l’âme et qui la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager, c’est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l’existence humaine. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et les clartés s’entremêlent : après un éblouissement, une éclipse ; on regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe ; chaque événement est un tournant de la route ; et tout à coup on est vieux. On sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s’arrête, et l’on voit quelqu’un de voilé et d’inconnu qui le dételle dans les ténèbres.
Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l’école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu’on était encore aux jours courts de l’année. Il ne s’arrêta pas à Tinques. Comme il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit :
— Voilà un cheval bien fatigué.
La pauvre bête en effet n’allait plus qu’au pas.
— Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier.
— Oui.
— Si vous allez de ce train, vous n’y arriverez pas de bonne heure.
Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier :
— Combien y a-t-il encore d’ici à Arras ?
— Près de sept grandes lieues.
— Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.
— Ah ! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d’heure d’ici. Pas moyen d’aller plus loin.
— Vraiment.
— Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la rivière ; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite ; c’est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.
— Mais voilà la nuit, je me perdrai.
— Vous n’êtes pas du pays ?
— Non.
— Avec ça, c’est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous irez demain à Arras.
— Il faut que j’y sois ce soir.
— C’est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.
Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon cheval de renfort. Un garçon d’écurie qui s’intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole.
Cependant il sentait qu’il perdait du temps.
Il faisait tout à fait nuit.
Ils s’engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole tombait d’une ornière dans l’autre. Il dit au postillon :
— Toujours au trot, et double pourboire.
Dans un cahot le palonnier cassa.
— Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit ; si vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras.
Il répondit :
— As-tu un bout de corde et un couteau ?
— Oui, monsieur.
Il coupa une branche d’arbre et en fit un palonnier.
Ce fut encore une perte de vingt minutes ; mais ils repartirent au galop.
La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs rampaient sur les collines et s’en arrachaient comme des fumées. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l’horizon le bruit de quelqu’un qui remue des meubles. Tout ce qu’on entrevoyait avait des attitudes de terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit !
Le froid le pénétrait. Il n’avait pas mangé depuis la veille. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. Il y avait huit ans ; et cela lui semblait hier.
Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon :
— Quelle est cette heure ?
— Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n’avons plus que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion — en trouvant étrange qu’elle ne lui fût pas venue plus tôt — que c’était peut-être inutile, toute la peine qu’il prenait ; qu’il ne savait seulement pas l’heure du procès ; qu’il aurait dû au moins s’en informer ; qu’il était extravagant d’aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. — Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : — qu’ordinairement les séances des cours d’assises commençaient à neuf heures du matin ; — que cela ne devait pas être long, cette affaire-là ; — que le vol de pommes, ce serait très court ; — qu’il n’y aurait plus ensuite qu’une question d’identité ; — quatre ou cinq dépositions, peu de chose à dire pour les avocats ; — qu’il allait arriver lorsque tout serait fini !
Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.
La nuit devenait de plus en plus profonde.
Chapitre VI
La sœur Simplice mise à l’épreuve
Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.
Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de fièvre ; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle délirait. Il avait eu l’air alarmé et avait recommandé qu’on le prévînt dès que M. Madeleine viendrait.
Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l’air d’être des calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu’aux approches d’une certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre.
Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait, elle répondait invariablement :
— Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.
Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était l’ombre d’elle-même ; maintenant elle en était le spectre. Le mal physique avait complété l’œuvre du mal moral. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi, le médecin revint, il fit quelques prescriptions, s’informa si M. le maire avait paru à l’infirmerie, et branla la tête.




