The french masters, p.928
The French Masters, page 928
Étienne, alors, conseilla tout bas à Maheu d’envoyer Catherine prévenir la Maheude, pour amortir le coup. Le père, qui suivait le brancard, l’air assommé, consentit d’un signe ; et la jeune fille partit en courant, car on arrivait. Mais déjà le fourgon, cette boîte sombre bien connue, était signalé. Des femmes sortaient follement sur les trottoirs, trois ou quatre galopaient d’angoisse, sans bonnet. Bientôt, elles furent trente, puis cinquante, toutes étranglées de la même terreur. Il y avait donc un mort ? qui était-ce ? L’histoire racontée par Levaque, après les avoir rassurées toutes, les jetait maintenant à une exagération de cauchemar : ce n’était plus un homme, c’étaient dix qui avaient péri, et que le fourgon allait ramener ainsi, un à un.
Catherine avait trouvé sa mère agitée d’un pressentiment ; et, dès les premiers mots balbutiés, celle-ci cria :
— Le père est mort !
Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin. Sans entendre, la Maheude s’était élancée. Et, en voyant le fourgon qui débouchait devant l’église, elle avait défailli, toute pâle. Sur les portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou, tandis que d’autres suivaient, tremblantes à l’idée de savoir devant quelle maison s’arrêterait le cortège.
La voiture passa ; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui accompagnait le brancard. Alors, quand on eut posé ce brancard à sa porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y eut en elle une si brusque réaction, qu’elle étouffa de colère, bégayant sans larmes :
— C’est tout ça ! On nous estropie les petits, maintenant !… Les deux jambes, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’on veut que j’en fasse ?
— Tais-toi donc ! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu’il fût resté là-bas ?
Mais la Maheude s’emportait davantage, au milieu des larmes d’Alzire, de Lénore et d’Henri. Tout en aidant à monter le blessé et en donnant au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle demandait où l’on voulait qu’elle trouvât de l’argent pour nourrir des infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui aussi, perdait les pieds ! Et elle ne cessait point, pendant que d’autres cris, des lamentations déchirantes, sortaient d’une maison voisine : c’étaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient sur le corps. Il faisait nuit noire, les mineurs exténués mangeaient enfin leur soupe, dans le coron tombé à un morne silence, traversé seulement de ces grands cris.
Trois semaines se passèrent. On avait pu éviter l’amputation, Jeanlin conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux. Après une enquête, la Compagnie s’était résignée à donner un secours de cinquante francs. En outre, elle avait promis de chercher pour le petit infirme, dès qu’il serait rétabli, un emploi au jour. Ce n’en était pas moins une aggravation de misère, car le père avait reçu une telle secousse, qu’il en fut malade d’une grosse fièvre.
Depuis le jeudi, Maheu retournait à la fosse, et l’on était au dimanche. Le soir, Étienne causa de la date prochaine du 1er décembre, préoccupé de savoir si la Compagnie exécuterait sa menace. On veilla jusqu’à dix heures, en attendant Catherine, qui devait s’attarder avec Chaval. Mais elle ne rentra pas. La Maheude ferma furieusement la porte au verrou, sans une parole. Étienne fut long à s’endormir, inquiet de ce lit vide, où Alzire tenait si peu de place.
Le lendemain, toujours personne ; et, l’après-midi seulement, au retour de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine. Il lui faisait des scènes si abominables, qu’elle s’était décidée à se mettre avec lui. Pour éviter les reproches, il avait quitté brusquement le Voreux, il venait d’être embauché à Jean-Bart, le puits de M. Deneulin, où elle le suivait comme herscheuse. Du reste, le nouveau ménage continuait à habiter Montsou, chez Piquette.
Maheu, d’abord, parla d’aller gifler l’homme et de ramener sa fille à coups de pied dans le derrière. Puis, il eut un geste résigné : à quoi bon ? ça tournait toujours comme ça, on n’empêchait pas les filles de se coller, quand elles en avaient l’envie. Il valait mieux attendre tranquillement le mariage. Mais la Maheude ne prenait pas si bien les choses.
— Est-ce que je l’ai battue, quand elle a eu ce Chaval ? criait-elle à Étienne, qui l’écoutait, silencieux, très pâle. Voyons, répondez ! vous qui êtes un homme raisonnable… Nous l’avons laissée libre, n’est-ce pas ? parce que, mon Dieu ! toutes passent par là. Ainsi, moi, j’étais grosse, quand le père m’a épousée. Mais je n’ai pas filé de chez mes parents, jamais je n’aurais fait la saleté de porter avant l’âge l’argent de mes journées à un homme qui n’en avait pas besoin… Ah ! c’est dégoûtant, voyez-vous ! On en arrivera à ne plus faire d’enfants.
Et, comme Étienne ne répondait toujours que par des hochements de tête, elle insista.
— Une fille qui allait tous les soirs où elle voulait ! Qu’a-t-elle donc dans la peau ? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, après qu’elle nous aurait aidés à sortir du pétrin ! Hein ? c’était naturel, on a une fille pour qu’elle travaille… Mais voilà, nous avons été trop bons, nous n’aurions pas dû lui permettre de se distraire avec un homme. On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme ça.
Alzire approuvait de la tête. Lénore et Henri, saisis de cet orage, pleuraient tout bas, tandis que la mère, maintenant, énumérait leurs malheurs : d’abord, Zacharie qu’il avait fallu marier ; puis, le vieux Bonnemort qui était là, sur sa chaise, avec ses pieds tordus ; puis, Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal recollés ; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie avec un homme ! Toute la famille se cassait. Il ne restait que le père à la fosse. Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur les trois francs du père ? Autant se jeter en choeur dans le canal.
— Ça n’avance à rien que tu te ronges, dit Maheu d’une voix sourde. Nous ne sommes pas au bout peut-être.
Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura, les yeux perdus dans une vision d’avenir :
— Ah ! il est temps, il est temps !
Quatrième partie
I
Ce lundi-là, les Hennebeau avaient à déjeuner les Grégoire et leur fille Cécile. C’était toute une partie projetée : en sortant de table, Paul Négrel devait faire visiter à ces dames une fosse, Saint-Thomas, qu’on réinstallait avec luxe. Mais il n’y avait là qu’un aimable prétexte, cette partie était une invention de madame Hennebeau, pour hâter le mariage de Cécile et de Paul.
Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève venait d’éclater. Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés calmes. A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n’avait fait la moindre réclamation. Tout le personnel, depuis le directeur jusqu’au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté ; et la surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de guerre, d’une tactique et d’un ensemble qui semblaient indiquer une direction énergique.
A cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l’avertir que pas un homme n’était descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante, qu’il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes. Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de sommeil, il fut accablé : de quart d’heure en quart d’heure, des messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru comme grêle. D’abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux ; mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute : c’était Mirou, c’était Crèvecoeur, c’était Madeleine, où il n’avait paru que les palefreniers ; c’étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait réduite d’un tiers ; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu’à neuf heures, il dicta des dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille, aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des ordres. Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines, pour avoir des renseignements précis.
Tout d’un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner ; et il allait envoyer le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu’une hésitation, un manque de volonté l’arrêta, lui qui venait, en quelques phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille. Il monta chez madame Hennebeau, qu’une femme de chambre achevait de coiffer, dans son cabinet de toilette.
— Ah ! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu’il l’eut consultée. Eh bien, qu’est-ce que cela nous fait ?… Nous n’allons point cesser de manger, n’est-ce pas ?
Et elle s’entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé, que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu : elle trouvait une réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu ? et quant à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade était vraiment imprudente.
— Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens. Ce mariage devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers… Enfin, je le veux, ne me contrariez pas.
Il la regarda, agité d’un léger tremblement, et son visage dur et fermé d’homme de discipline exprima la secrète douleur d’un coeur meurtri. Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par l’automne. Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de rouler sa tête entre les deux seins qu’elle étalait, dans cette pièce tiède, d’un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum irritant de musc ; mais il se recula, depuis dix années le ménage faisait chambre à part.
— C’est bon, dit-il en la quittant. Ne décommandons rien.
M. Hennebeau était né dans les Ardennes. Il avait eu les commencements difficiles d’un garçon pauvre, jeté orphelin sur le pavé de Paris. Après avoir suivi péniblement les cours de l’École des Mines, il était, à vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme ingénieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint ingénieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles ; et ce fut là qu’il se maria, épousant, par un de ces coups de fortune qui sont la règle pour le corps des mines, la fille d’un riche filateur d’Arras. Pendant quinze années, le ménage habita la même petite ville de province, sans qu’un événement rompît la monotonie de son existence, pas même la naissance d’un enfant. Une irritation croissante détachait madame Hennebeau, élevée dans le respect de l’argent, dédaigneuse de ce mari qui gagnait durement des appointements médiocres, et dont elle ne tirait aucune des satisfactions vaniteuses, rêvées en pension. Lui, d’une honnêteté stricte, ne spéculait point, se tenait à son poste, en soldat. Le désaccord n’avait fait que grandir, aggravé par un de ces singuliers malentendus de la chair qui glacent les plus ardents : il adorait sa femme, elle était d’une sensualité de blonde gourmande, et déjà ils couchaient à part, mal à l’aise, tout de suite blessés. Elle eut dès lors un amant, qu’il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour venir occuper à Paris une situation de bureau, dans l’idée qu’elle lui en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la séparation, ce Paris qu’elle souhaitait depuis sa première poupée, et où elle se lava en huit jours de sa province, élégante d’un coup, jetée à toutes les folies luxueuses de l’époque. Les dix ans qu’elle y passa furent emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme, dont l’abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n’avait pu garder son ignorance, et il se résigna, à la suite de scènes abominables, désarmé devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait son bonheur où elle le trouvait. C’était après la rupture, lorsqu’il l’avait vue malade de chagrin, qu’il avait accepté la direction des mines de Montsou, espérant encore la corriger là-bas, dans ce désert des pays noirs.
Les Hennebeau, depuis qu’ils habitaient Montsou, retournaient à l’ennui irrité des premiers temps de leur mariage. D’abord, elle parut soulagée par ce grand calme, goûtant un apaisement dans la monotonie plate de l’immense plaine ; et elle s’enterrait en femme finie, elle affectait d’avoir le coeur mort, si détachée du monde, qu’elle ne souffrait même plus d’engraisser. Puis, sous cette indifférence, une fièvre dernière se déclara, un besoin de vivre encore, qu’elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant à son goût le petit hôtel de la Direction. Elle le disait affreux, elle l’emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d’art, dont on parla jusqu’à Lille. Maintenant, le pays l’exaspérait, ces bêtes de champs étalés à l’infini, ces éternelles routes noires, sans un arbre, où grouillait une population affreuse qui la dégoûtait et l’effrayait. Les plaintes de l’exil commencèrent, elle accusait son mari de l’avoir sacrifiée aux appointements de quarante mille francs qu’il touchait, une misère à peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce qu’il n’aurait pas dû imiter les autres, exiger une part, obtenir des actions, réussir à quelque chose enfin ? et elle insistait avec une cruauté d’héritière qui avait apporté la fortune. Lui, toujours correct, se réfugiant dans sa froideur menteuse d’homme administratif, était ravagé par le désir de cette créature, un de ces désirs tardifs, si violents, qui croissent avec l’âge. Il ne l’avait jamais possédée en amant, il était hanté d’une continuelle image, l’avoir une fois à lui comme elle s’était donnée à un autre. Chaque matin, il rêvait de la conquérir le soir ; puis, lorsqu’elle le regardait de ses yeux froids, lorsqu’il sentait que tout en elle se refusait, il évitait même de lui effleurer la main. C’était une souffrance sans guérison possible, cachée sous la raideur de son attitude, la souffrance d’une nature tendre agonisant en secret de n’avoir pas trouvé le bonheur dans son ménage. Au bout des six mois, quand l’hôtel, définitivement meublé, n’occupa plus madame Hennebeau, elle tomba à une langueur d’ennui, en victime que l’exil tuerait et qui se disait heureuse d’en mourir.
Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou. Sa mère, veuve d’un capitaine provençal, vivant à Avignon d’une maigre rente, avait dû se contenter de pain et d’eau pour le pousser jusqu’à l’École polytechnique. Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle, M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa démission, en offrant de le prendre comme ingénieur, au Voreux. Dès lors, traité en enfant de la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui permettait d’envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois mille francs. Pour déguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de l’embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage, dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses. madame Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant son neveu, veillant à son bien-être. Les premiers mois surtout, elle montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets. Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences personnelles. Ce garçon si jeune et si pratique, d’une intelligence sans scrupule, professant sur l’amour des théories de philosophe, l’amusait, grâce à la vivacité de son pessimisme, dont s’aiguisait sa face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans ses bras ; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant qu’elle n’avait plus de coeur et qu’elle voulait être uniquement son amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les herscheuses qu’il déclarait abominables, le boudait presque, parce qu’il n’avait pas des farces de jeune homme à lui conter. Puis, l’idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le donner elle-même à une fille riche. Leurs rapports continuaient, un joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de femme oisive et finie.
Deux ans s’étaient écoulés. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon. Mais cette nouvelle aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et ce fils ! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du choix qu’elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu. Elle s’employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu’il rougit de son imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins triste.
Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l’air tout amusé par cette histoire de grève.
— Eh bien ? lui demanda son oncle.
— Eh bien, j’ai fait le tour des corons. Ils paraissent très sages, là-dedans… Je crois seulement qu’ils vont t’envoyer des délégués.
Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier étage.
— C’est toi, Paul ?… Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux !
Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme lui prenait son messager. Il revint s’asseoir devant son bureau, sur lequel s’était amassé un nouveau paquet de dépêches.
A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s’étonnèrent qu’Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux bouts de la route. Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau s’excusa de les recevoir ainsi ; mais le salon donnait sur le pavé, et il était inutile d’avoir l’air de provoquer les gens.
— Comment ! vous ne savez pas ? continua-t-il, en voyant leur surprise.
M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa les épaules de son air placide. Bah ! ce ne serait rien, la population était honnête. D’un hochement du menton, madame Grégoire approuvait sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers ; tandis que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des visites et des distributions d’aumônes dans les corons.




