The french masters, p.554
The French Masters, page 554
— Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne la voit pas du couvent.
— Et j’ajoute que les religieuses n’en approchent jamais.
— Eh bien ? fit Jean Valjean.
Le point d’interrogation qui accentuait cet : eh bien, signifiait : il me semble qu’on peut y demeurer caché. C’est à ce point d’interrogation que Fauchelevent répondit :
— Il y a les petites.
— Quelles petites ? demanda Jean Valjean.
Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu’il venait de prononcer, une cloche sonna un coup.
— La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.
Et il fit signe à Jean Valjean d’écouter.
La cloche sonna un second coup.
— C’est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en minute pendant vingt-quatre heures jusqu’à la sortie du corps de l’église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu’une balle roule pour qu’elles s’en viennent, malgré les défenses, chercher et fourbanser partout par ici. C’est des diables, ces chérubins-là.
— Qui ? demanda Jean Valjean.
— Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient : Tiens ! un homme ! Mais il n’y a pas de danger aujourd’hui. Il n’y aura pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C’est le glas.
— Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.
Et Jean Valjean pensa à part lui :
— Ce serait l’éducation de Cosette toute trouvée.
Fauchelevent s’exclama :
— Pardine ! s’il y a des petites filles ! Et qui piailleraient autour de vous ! et qui se sauveraient ! Ici, être homme, c’est avoir la peste. Vous voyez bien qu’on m’attache un grelot à la patte comme à une bête féroce.
Jean Valjean songeait de plus en plus profondément.
— Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix :
— Oui, le difficile, c’est de rester.
— Non, dit Fauchelevent, c’est de sortir.
Jean Valjean sentit le sang lui refluer au cœur.
— Sortir !
— Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.
Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent poursuivit :
— On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D’où venez-vous ? Pour moi vous tombez du ciel, parce que je vous connais ; mais des religieuses, ça a besoin qu’on entre par la porte.
Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d’une autre cloche.
— Ah ! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu’un est mort. Elle est morte au point du jour. C’est ordinairement au point du jour qu’on meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes entré ? Voyons, ce n’est pas pour vous faire une question, par où êtes-vous entré ?
Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue formidable le faisait frissonner. Sortez d’une forêt pleine de tigres, et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d’ami qui vous engage à y rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout, d’affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du carrefour.
— Impossible ! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de là-haut.
— Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n’avez pas besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous mettre dans un couvent d’hommes ; il s’est trompé. Allons, encore une sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d’aller prévenir la municipalité pour qu’elle aille prévenir le médecin des morts pour qu’il vienne voir qu’il y a une morte. Tout ça, c’est la cérémonie de mourir. Elles n’aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette fois-ci ! Qu’est-ce qu’il y a donc ? Votre petite dort toujours. Comment se nomme-t-elle ?
— Cosette.
— C’est votre fille ? comme qui dirait : vous seriez son grand-père ?
— Oui.
— Pour elle, sortir d’ici, ce sera facile. J’ai ma porte de service qui donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J’ai ma hotte sur le dos, la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte, c’est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille. Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu’il faudra chez une vieille bonne amie de fruitière que j’ai rue du Chemin-Vert, qui est sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l’oreille à la fruitière que c’est une nièce à moi, et de me la garder jusqu’à demain. Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir ? Jean Valjean hocha la tête.
— Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche.
Fauchelevent se grattait le bas de l’oreille avec le médium de la main gauche, signe de sérieux embarras.
Une troisième sonnerie fit diversion.
— Voici le médecin des morts qui s’en va, dit Fauchelevent. Il a regardé, et dit : elle est morte, c’est bon. Quand le médecin a visé le passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si c’est une mère, les mères l’ensevelissent ; si c’est une sœur, les sœurs l’ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une salle basse de l’église qui communique à la rue et où pas un homme ne peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes les croque-morts et moi. C’est dans cette salle que je cloue la bière. Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher ! c’est comme cela qu’on s’en va au ciel. On apporte une boîte où il n’y a rien, on la remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c’est qu’un enterrement. De profundis.
Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l’air d’un ange buvant de la lumière. Jean Valjean s’était mis à la regarder. Il n’écoutait plus Fauchelevent.
N’être pas écouté, ce n’est pas une raison pour se taire. Le brave vieux jardinier continuait paisiblement son rabâchage :
— On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu’on va le supprimer, ce cimetière Vaugirard. C’est un ancien cimetière qui est en dehors des règlements, qui n’a pas l’uniforme, et qui va prendre sa retraite. C’est dommage, car il est commode. J’ai là un ami, le père Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d’ici ont un privilège, c’est d’être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d’événements depuis hier ! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....
— Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.
Fauchelevent fit ricocher le mot.
— Dame ! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable enterrement.
Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la genouillère à grelot et la reboucla à son genou.
— Cette fois, c’est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à l’ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le pain et le fromage.
Et il sortit de la cahute en disant : On y va ! on y va !
Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses melonnières.
Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une porte, et une voix douce répondait : À jamais. À jamais, c’est-à-dire : Entrez.
Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure, assise sur l’unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.
Chapitre II
Fauchelevent en présence de la difficulté
Avoir l’air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions critiques, à de certains caractères et à de certaines professions, notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra, cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.
Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule. La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit :
— Ah ! c’est vous, père Fauvent.
Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.
Fauchelevent recommença son salut.
— Père Fauvent, je vous ai fait appeler.
— Me voici, révérende mère.
— J’ai à vous parler.
— Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait peur intérieurement, j’ai quelque chose à dire à la très révérende mère.
La prieure le regarda.
— Ah ! vous avez une communication à me faire.
— Une prière.
— Eh bien, parlez.
Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des paysans qui ont de l’aplomb. Une certaine ignorance habile est une force ; on ne s’en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de deux ans qu’il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il n’avait guère autre chose à faire que d’être curieux. À distance comme il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait guère devant lui qu’une agitation d’ombres. À force d’attention et de pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont la vue s’allonge et comme un aveugle dont l’ouïe s’aiguise. Il s’était appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé, de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n’avait rien de caché pour lui ; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l’oreille. Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C’était là son art. Tout le couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales faisaient cas de Fauchelevent. C’était un curieux muet. Il inspirait la confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion d’allures lui était comptée. Il n’en avait pas moins fait jaser deux hommes ; au couvent, le portier, et il savait les particularités du parloir ; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités de la sépulture ; de la sorte, il avait, à l’endroit de ces religieuses, une double lumière, l’une sur la vie, l’autre sur la mort. Mais il n’abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n’y voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités ! On l’eût difficilement remplacé.
Le bonhomme, avec l’assurance de celui qui se sent apprécié, entama, vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par aboutir à ceci : qu’il avait un frère, — (la prieure fit un mouvement) — un frère point jeune, — (second mouvement de la prieure, mais mouvement rassuré) — que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec lui et l’aider, qu’il était excellent jardinier, que la communauté en tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui ; — que, autrement, si l’on n’admettait point son frère, comme, lui, l’aîné, il se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du regret, obligé de s’en aller ; — et que son frère avait une petite fille qu’il amènerait avec lui, qui s’élèverait en Dieu dans la maison, et qui peut-être, qui sait ? ferait une religieuse un jour.
Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son rosaire entre ses doigts, et lui dit :
— Pourriez-vous, d’ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer ?
— Pourquoi faire ?
— Pour servir de levier.
— Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.
La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.
Chapitre III
Mère Innocente
Un quart d’heure environ s’écoula. La prieure rentra et revint s’asseoir sur la chaise.
Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de notre mieux le dialogue qui s’engagea.
— Père Fauvent ?
— Révérende mère ?
— Vous connaissez la chapelle ?
— J’y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.
— Et vous êtes entré dans le chœur pour votre ouvrage ?
— Deux ou trois fois.
— Il s’agit de soulever une pierre.
— Lourde ?
— La dalle du pavé qui est à côté de l’autel.
— La pierre qui ferme le caveau ?
— Oui.
— C’est là une occasion où il serait bon d’être deux hommes.
— La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.
— Une femme n’est jamais un homme.
— Nous n’avons qu’une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu’il peut. Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint Bernard et que Merlonus Horstius n’en donne que trois cent soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.
— Ni moi non plus.
— Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n’est pas un chantier.
— Et une femme n’est pas un homme. C’est mon frère qui est fort !
— Et puis vous aurez un levier.
— C’est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.
— Il y a un anneau à la pierre.
— J’y passerai le levier.
— Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.
— C’est bien, révérende mère. J’ouvrirai le caveau.
— Et les quatre mères chantres vous assisteront.
— Et quand le caveau sera ouvert ?
— Il faudra le refermer.
— Sera-ce tout ?
— Non.
— Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.
— Fauvent, nous avons confiance en vous.
— Je suis ici pour tout faire.
— Et pour tout taire.
— Oui, révérende mère.
— Quand le caveau sera ouvert....
— Je le refermerai.
— Mais auparavant....
— Quoi, révérende mère ?
— Il faudra y descendre quelque chose.
Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure qui ressemblait à de l’hésitation, le rompit.
— Père Fauvent ?
— Révérende mère ?
— Vous savez qu’une mère est morte ce matin.
— Non.
— Vous n’avez donc pas entendu la cloche ?
— On n’entend rien au fond du jardin.
— En vérité ?
— C’est à peine si je distingue ma sonnerie.
— Elle est morte à la pointe du jour.
— Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.
— C’est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.
La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison mentale, et reprit :
— Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion, une janséniste, madame de Béthune, s’est faite orthodoxe.
— Ah oui, j’entends le glas maintenant, révérende mère.
— Les mères l’ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans l’église.
— Je sais.
— Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu’un homme entrât dans la chambre des mortes !
— Plus souvent !
— Hein ?
— Plus souvent !
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Je dis plus souvent.
— Plus souvent que quoi ?
— Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus souvent.
— Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent ?
— Pour dire comme vous, révérende mère.
— Mais je n’ai pas dit plus souvent.
— Vous ne l’avez pas dit, mais je l’ai dit pour dire comme vous.
En ce moment neuf heures sonnèrent.
— À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l’autel, dit la prieure.
— Amen, dit Fauchelevent.
L’heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de cet écheveau.
Fauchelevent s’essuya le front.
La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré, puis haussa la voix.




