The french masters, p.238
The French Masters, page 238
— Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
— Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous croira pas très pressée de me suivre.
— Eh bien?
— Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.
— Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient?
— Ne le saurons-nous pas?
— Comment?
— Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier; il prend un déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses amis, il les amène où nous sommes.
— Il les connaît donc?
— Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi!
— Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici.
— À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France.
— Et d’ici là, que faire?
— Attendre.
— Mais s’ils arrivent?
— La voiture de mon frère arrivera avant eux.
— Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à dîner ou à souper, par exemple?
— Faites une chose.
— Laquelle?
— Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.
— Le permettra-t-elle?
— Quel inconvénient y a-t-il à cela?
— Oh! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un instant!
— Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je me sens la tête lourde, je vais faire un tour au jardin.
— Allez, et où vous retrouverai-je?
— Ici dans une heure.
— Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie.
— Comment ne m’intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez pas belle et charmante, n’êtes-vous pas l’amie d’un de mes meilleurs amis!
— Cher d’Artagnan, oh! comme il vous remerciera!
— Je l’espère bien. Allons! tout est convenu, descendons.
— Vous allez au jardin?
— Oui.
— Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
— À merveille! merci.»
Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire.
Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses projets mal classés s’y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait besoin d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait vaguement dans l’avenir; mais il lui fallait un peu de silence et de quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses, une forme distincte, un plan arrêté.
Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle, d’acharnement.
D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue était proche et ne pouvait manquer d’être terrible.
Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan; c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait; c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir sûrement de bonnes conditions.
Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait; une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs, elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son caractère: une bonne vengeance à perfectionner.
Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près, selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en retraite.
Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait; c’était celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait naturellement consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.
En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui s’arrêtait a la porte.
«Entendez-vous? dit-elle.
— Oui, le roulement d’une voiture.
— C’est celle que mon frère nous envoie.
— Oh! mon Dieu!
— Voyons, du courage!»
On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée.
«Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien quelques bijoux que vous désirez emporter.
— J’ai ses lettres, dit-elle.
— Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit, il faut prendre des forces.
— Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le coeur m’étouffe, je ne puis marcher.
— Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que vous le faites.
— Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul mot; allez, je vous rejoins.»
Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de
Rochefort, et lui donna ses instructions.
Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent, et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le jardin et gagnait le village à pied; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille cette partie de la France.
Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il était convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en avait, Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses instructions.
Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de Rochefort devait la précéder en courrier.
C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’eût des soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans une autre femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une femme eût eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
«Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.
— Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.»
Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet.
«Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez quelque chose.»
Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses lèvres dans son verre.
«Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres, faites comme moi.»
Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta suspendue: elle venait d’entendre sur la route comme le roulement lointain d’un galop qui allait s’approchant; puis, presque en même temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.
Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu d’un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne point tomber.
On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait toujours se rapprochant.
«Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit?
— Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang- froid terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.»
Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une statue.
Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c’est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.
Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient.
Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis huit cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de cheval.
Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête elle reconnut d’Artagnan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc?
— C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à perdre! s’écria Milady. Fuyons, fuyons!
— Oui, oui, fuyons», répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur.
On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
«Venez donc! mais venez donc! s’écriait Milady en essayant de traîner la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore, j’ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard.»
Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux.
Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en venir à bout.
En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu retentirent.
«Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria Milady.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.
— Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais», s’écria
Milady.
Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d’un bond, éperdue, elle courut à la table, versa dans le verre de Mme Bonacieux le contenu d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.
C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.
Puis, prenant le verre d’une main ferme:
«Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.»
Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but machinalement.
«Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi! on fait ce qu’on peut.»
Et elle s’élança hors de l’appartement.
Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de marcher.
Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la porte; à chaque instant Mme Bonacieux s’attendait à voir reparaître Milady, qui ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son front brûlant.
Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.
Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte, elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.
«D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici.
— Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon Dieu!»
Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu’elle ne s’ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; Mme Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un mouvement.
D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les remirent au fourreau.
«Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne m’avais pas trompée, c’est bien toi!
— Oui, oui, Constance! réunis!
— Oh!elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais sourdement; je n’ai pas voulu fuir; oh! comme j’ai bien fait, comme je suis heureuse!»
À ce mot, elle, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout à coup.
«Elle! qui, elle? demanda d’Artagnan.
— Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des gardes du cardinal, vient de s’enfuir.
— Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pâle que le voile blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler?
— De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui vous avez tout raconté.
— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc pas son nom?
— Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez… mais c’est étrange… oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y vois plus.
— À moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd connaissance!»
Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau; mais il s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus horrible.
«Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettrait pas un pareil crime.
— De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau!
«Pauvre femme, pauvre femme!» murmurait Athos d’une voix brisée.
Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.
«Elle revient à elle! s’écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon
Dieu! je te remercie!
— Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide?
— À moi, monsieur…, répondit la jeune femme d’une voix mourante.
— Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?
— Elle.
— Mais, qui donc, elle?
— Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de
Winter…»
Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos domina tous les autres.
En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et d’Aramis.
D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à décrire.
«Et quoi! dit-il, tu crois…»
Sa voix s’éteignit dans un sanglot.
«Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
— D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me quitte pas, tu vois bien que je vais mourir.»
D’Artagnan lâcha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains crispées, et courut à elle.
Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la sueur coulait sur son front.
«Au nom du Ciel! courez appeler; Porthos, Aramis demandez du secours!
— Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de contrepoison.
— Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du secours!»
Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya ses lèvres sur les siennes.
«Constance! Constance!» s’écria d’Artagnan.
Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de d’Artagnan; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui remontait au ciel.
D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.
Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle et aussi glacé qu’elle.
Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de la croix.
En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que ceux qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit Mme Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.
Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes catastrophes.
«Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà M. d’Artagnan, et vous êtes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.»
Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger avec étonnement, il leur semblait à tous trois le reconnaître.
«Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par ici, car j’y vois un cadavre!»




