The french masters, p.954

The French Masters, page 954

 

The French Masters
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  Et, furieusement, son long silence creva en un flot de paroles. Une belle avance, ce que lui apporterait Catherine ! à peine trente sous, auxquels on pouvait ajouter vingt sous, si les chefs voulaient bien trouver une besogne pour ce bandit de Jeanlin. Cinquante sous, et sept bouches à nourrir ! Les mioches n’étaient bons qu’à engloutir de la soupe. Quant au grand-père, il devait s’être cassé quelque chose dans la cervelle, en tombant, car il semblait imbécile ; à moins qu’il n’eût les sangs tournés, d’avoir vu les soldats tirer sur les camarades.

  — N’est-ce pas ? vieux, ils ont achevé de vous démolir. Vous avez beau avoir la poigne encore solide, vous êtes fichu.

  Bonnemort la regardait de ses yeux éteints, sans comprendre. Il restait des heures le regard fixe, il n’avait plus que l’intelligence de cracher dans un plat rempli de cendre, qu’on mettait à côté de lui, par propreté.

  — Et ils n’ont pas réglé sa pension, poursuivit-elle, et je suis certaine qu’ils la refuseront, à cause de nos idées… Non ! je vous dis qu’en voilà de trop, avec ces gens de malheur !

  — Cependant, hasarda Catherine, ils promettent sur l’affiche…

  — Veux-tu bien me foutre la paix, avec ton affiche !… Encore de la glu pour nous prendre et nous manger. Ils peuvent faire les gentils, à présent qu’ils nous ont troué la peau.

  — Mais, alors, maman, où irons-nous ? On ne nous gardera pas au coron, bien sûr.

  La Maheude eut un geste vague et terrible. Où ils iraient ? elle n’en savait rien, elle évitait d’y songer, ça la rendait folle. Ils iraient ailleurs, quelque part. Et, comme le bruit de la casserole devenait insupportable, elle tomba sur Lénore et Henri, les gifla. Une chute d’Estelle, qui s’était traînée à quatre pattes, augmenta le vacarme. La mère la calma d’une bourrade : quelle bonne affaire, si elle s’était tuée du coup ! Elle parla d’Alzire, elle souhaitait aux autres la chance de celle-là. Puis, brusquement, elle éclata en gros sanglots, la tête contre le mur.

  Étienne, debout, n’avait osé intervenir. Il ne comptait plus dans la maison, les enfants eux-mêmes se reculaient de lui, avec défiance. Mais les larmes de cette malheureuse lui retournaient le coeur, il murmura :

  — Voyons, voyons, du courage ! on tâchera de s’en tirer.

  Elle ne parut pas l’entendre, elle se plaignait maintenant, d’une plainte basse et continue.

  — Ah ! misère, est-ce possible ? Ça marchait encore, avant ces horreurs. On mangeait son pain sec, mais on était tous ensemble… Et que s’est-il donc passé, mon Dieu ! qu’est-ce que nous avons donc fait, pour que nous soyons dans un pareil chagrin, les uns sous la terre, les autres à n’avoir plus que l’envie d’y être ?… C’est bien vrai qu’on nous attelait comme des chevaux à la besogne, et ce n’était guère juste, dans le partage, d’attraper les coups de bâton, d’arrondir toujours la fortune des riches, sans espérer jamais goûter aux bonnes choses. Le plaisir de vivre s’en va, lorsque l’espoir s’en est allé. Oui, ça ne pouvait durer davantage, il fallait respirer un peu… Si l’on avait su pourtant ! Est-ce possible, de s’être rendu si malheureux à vouloir la justice !

  Des soupirs lui gonflaient la gorge, sa voix s’étranglait dans une tristesse immense.

  — Puis, des malins sont toujours là, pour vous promettre que ça peut s’arranger, si l’on s’en donne seulement la peine… On se monte la tête, on souffre tellement de ce qui existe, qu’on demande ce qui n’existe pas. Moi je rêvassais déjà comme une bête, je voyais une vie de bonne amitié avec tout le monde, j’étais partie en l’air, ma parole ! dans les nuages. Et l’on se casse les reins, en retombant dans la crotte… Ce n’était pas vrai, il n’y avait rien là-bas des choses qu’on s’imaginait voir. Ce qu’il y avait, c’était encore de la misère, ah ! de la misère tant qu’on en veut, et des coups de fusil par-dessus le marché !

  Étienne écoutait cette lamentation dont chaque larme lui donnait un remords. Il ne savait que dire pour calmer la Maheude, toute brisée de sa terrible chute, du haut de l’idéal. Elle était revenue au milieu de la pièce, elle le regardait, maintenant ; et, le tutoyant, dans un dernier cri de rage :

  — Et toi, est-ce que tu parles aussi de retourner à la fosse, après nous avoir tous foutus dedans ?… Je ne te reproche rien. Seulement, si j’étais à ta place, moi, je serais déjà morte de chagrin, d’avoir fait tant de mal aux camarades.

  Il voulut répondre, puis il eut un haussement d’épaules désespéré : à quoi bon donner des explications, qu’elle ne comprendrait pas, dans sa douleur ? Et, souffrant trop, il s’en alla, il reprit dehors sa marche éperdue.

  Là encore, il retrouva le coron qui semblait l’attendre, les hommes sur les portes, les femmes aux fenêtres. Dès qu’il parut, des grognements coururent, la foule augmenta. Un souffle de commérages s’enflait depuis quatre jours, éclatait en une malédiction universelle. Des poings se tendaient vers lui, des mères le montraient à leurs garçons d’un geste de rancune, des vieux crachaient, en le regardant. C’était le revirement des lendemains de défaite, le revers fatal de la popularité, une exécration qui s’exaspérait de toutes les souffrances endurées sans résultat. Il payait pour la faim et la mort.

  Zacharie, qui arrivait avec Philomène, bouscula Étienne, comme celui-ci sortait. Et il ricana, méchamment.

  — Tiens ! il engraisse, ça nourrit donc la peau des autres !

  Déjà, la Levaque s’était avancée sur sa porte, en compagnie de Bouteloup. Elle parla de Bébert, son gamin tué d’une balle, elle cria :

  — Oui, il y a des lâches qui font massacrer les enfants. Qu’il aille chercher le mien dans la terre, s’il veut me le rendre !

  Elle oubliait son homme prisonnier, le ménage ne chômait pas, puisque Bouteloup restait. Pourtant, l’idée lui en revint, elle continua d’une voix aiguë :

  — Va donc ! ce sont les coquins qui se promènent, quand les braves gens sont à l’ombre !

  Étienne, pour l’éviter, était tombé sur la Pierronne, accourue au travers des jardins. Celle-ci avait accueilli comme une délivrance la mort de sa mère, dont les violences menaçaient de les faire pendre ; et elle ne pleurait guère non plus la petite de Pierron, cette gourgandine de Lydie, un vrai débarras. Mais elle se mettait avec les voisines, dans l’idée de se réconcilier.

  — Et ma mère, dis ? et la fillette ? On t’a vu, tu te cachais derrière elles, quand elles ont gobé du plomb à ta place !

  Quoi faire ? étrangler la Pierronne et les autres, se battre contre le coron ? Étienne en eut un instant l’envie. Le sang grondait dans sa tête, il traitait maintenant les camarades de brutes, il s’irritait de les voir inintelligents et barbares, au point de s’en prendre à lui de la logique des faits. Était-ce bête ! Un dégoût lui venait de son impuissance à les dompter de nouveau ; et il se contenta de hâter le pas, comme sourd aux injures. Bientôt, ce fut une fuite, chaque maison le huait au passage, on s’acharnait sur ses talons, tout un peuple le maudissait d’une voix peu à peu tonnante, dans le débordement de la haine. C’était lui, l’exploiteur, l’assassin, la cause unique de leur malheur. Il sortit du coron, blême, affolé, galopant, avec cette bande hurlante derrière son dos. Enfin, sur la route, beaucoup le lâchèrent ; mais quelques-uns s’entêtaient, lorsque, au bas de la pente, devant l’Avantage, il rencontra un autre groupe, qui sortait du Voreux.

  Le vieux Mouque et Chaval étaient là. Depuis la mort de la Mouquette, sa fille, et de son garçon, Mouquet, le vieux continuait son service de palefrenier, sans un mot de regret ni de plainte. Brusquement, quand il aperçut Étienne, une fureur le secoua, et des larmes crevèrent de ses yeux, et une débâcle de gros mots jaillit de sa bouche noire et saignante, à force de chiquer.

  — Salaud ! cochon ! espèce de mufle !… Attends, tu as mes pauvres bougres d’enfants à me payer, il faut que tu y passes !

  Il ramassa une brique, la cassa, en lança les deux morceaux.

  — Oui, oui, nettoyons-le ! cria Chaval, qui ricanait, très excité, ravi de cette vengeance. Chacun son tour… Te voilà collé au mur, sale crapule !

  Et lui aussi se rua sur Étienne, à coups de pierres. Une clameur sauvage s’élevait, tous prirent des briques, les cassèrent, les jetèrent, pour l’éventrer, comme ils avaient voulu éventrer les soldats. Étourdi, il ne fuyait plus, il leur faisait face, cherchant à les calmer avec des phrases. Ses anciens discours, si chaudement acclamés jadis, lui remontaient aux lèvres. Il répétait les mots dont il les avait grisés, à l’époque où il les tenait dans sa main, ainsi qu’un troupeau fidèle ; mais sa puissance était morte, des pierres seules lui répondaient ; et il venait d’être meurtri au bras gauche, il reculait, en grand péril, lorsqu’il se trouva traqué contre la façade de l’Avantage.

  Depuis un instant, Rasseneur était sur sa porte.

  — Entre, dit-il simplement.

  Étienne hésitait, cela l’étouffait, de se réfugier là.

  — Entre donc, je vais leur parler.

  Il se résigna, il se cacha au fond de la salle, pendant que le cabaretier bouchait la porte de ses larges épaules.

  — Voyons, mes amis, soyez raisonnables… Vous savez bien que je ne vous ai jamais trompés, moi. Toujours j’ai été pour le calme, et si vous m’aviez écouté, vous n’en seriez pas, à coup sûr, où vous en êtes.

  Dodelinant des épaules et du ventre, il continua longuement, il laissa couler son éloquence facile, d’une douceur apaisante d’eau tiède. Et tout son succès d’autrefois lui revenait, il reconquérait sa popularité sans effort, naturellement, comme si les camarades ne l’avaient pas hué et traité de lâche, un mois plus tôt. Des voix l’approuvaient : très bien ! on était avec lui ! voilà comment il fallait parler ! Un tonnerre d’applaudissements éclata.

  En arrière, Étienne défaillait, le coeur noyé d’amertume. Il se rappelait la prédiction de Rasseneur, dans la forêt, lorsque celui-ci l’avait menacé de l’ingratitude des foules. Quelle brutalité imbécile ! quel oubli abominable des services rendus ! C’était une force aveugle qui se dévorait constamment elle-même. Et, sous sa colère à voir ces brutes gâter leur cause, il y avait le désespoir de son propre écroulement, de la fin tragique de son ambition. Eh quoi ! était-ce fini déjà ? Il se souvenait d’avoir, sous les hêtres, entendu trois mille poitrines battre à l’écho de la sienne. Ce jour-là, il avait tenu sa popularité dans ses deux mains, ce peuple lui appartenait, il s’en était senti le maître. Des rêves fous le grisaient alors : Montsou à ses pieds, Paris là-bas, député peut-être, foudroyant les bourgeois d’un discours, le premier discours prononcé par un ouvrier à la tribune d’un parlement. Et c’était fini ! il s’éveillait misérable et détesté, son peuple venait de le reconduire à coups de briques.

  La voix de Rasseneur s’éleva.

  — Jamais la violence n’a réussi, on ne peut pas refaire le monde en un jour. Ceux qui vous ont promis de tout changer d’un coup, sont des farceurs ou des coquins !

  — Bravo ! bravo ! cria la foule.

  Qui donc était le coupable ? et cette question qu’Étienne se posait, achevait de l’accabler. En vérité, était-ce sa faute, ce malheur dont il saignait lui-même, la misère des uns, l’égorgement des autres, ces femmes, ces enfants, amaigris et sans pain ? Il avait eu cette vision lamentable, un soir, avant les catastrophes. Mais déjà une force le soulevait, il se trouvait emporté avec les camarades. Jamais, d’ailleurs, il ne les avait dirigés, c’étaient eux qui le menaient, qui l’obligeaient à faire des choses qu’il n’aurait pas faites, sans le branle de cette cohue poussant derrière lui. A chaque violence, il était resté dans la stupeur des événements, car il n’en avait prévu ni voulu aucun. Pouvait-il s’attendre, par exemple, à ce que ses fidèles du coron le lapideraient un jour ? Ces enragés-là mentaient, quand ils l’accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de paresse. Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il essayait de combattre ses remords, s’agitait la sourde inquiétude de ne pas s’être montré à la hauteur de sa tâche, ce doute du demi-savant qui le tracassait toujours. Mais il se sentait à bout de courage, il n’était même plus de coeur avec les camarades, il avait peur d’eux, de cette masse énorme, aveugle et irrésistible du peuple, passant comme une force de la nature, balayant tout, en dehors des règles et des théories. Une répugnance l’en avait détaché peu à peu, le malaise de ses goûts affinés, la montée lente de tout son être vers une classe supérieure.

  A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vociférations enthousiastes.

  — Vive Rasseneur ! il n’y a que lui, bravo, bravo !

  Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait ; et les deux hommes se regardèrent en silence. Tous deux haussèrent les épaules. Ils finirent par boire une chope ensemble.

  Ce même jour, il y eut un grand dîner à la Piolaine, où l’on fêtait les fiançailles de Négrel et de Cécile. Les Grégoire, depuis la veille, faisaient cirer la salle à manger et épousseter le salon. Mélanie régnait dans la cuisine, surveillant les rôtis, tournant les sauces, dont l’odeur montait jusque dans les greniers. On avait décidé que le cocher Francis aiderait Honorine à servir. La jardinière devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la grille. Jamais un tel gala n’avait mis en l’air la grande maison patriarcale et cossue.

  Tout se passa le mieux du monde. Madame Hennebeau se montra charmante pour Cécile, et elle sourit à Négrel, lorsque le notaire de Montsou, galamment, proposa de boire au bonheur du futur ménage. M. Hennebeau fut aussi très aimable. Son air riant frappa les convives, le bruit courait que, rentré en faveur près de la Régie, il serait bientôt fait officier de la Légion d’honneur, pour la façon énergique dont il avait dompté la grève. On évitait de parler des derniers événements, mais il y avait du triomphe dans la joie générale, le dîner tournait à la célébration officielle d’une victoire. Enfin, on était donc délivré, on recommençait à manger et à dormir en paix ! Une allusion fut discrètement faite aux morts dont la boue du Voreux avait à peine bu le sang : c’était une leçon nécessaire, et tous s’attendrirent, quand les Grégoire ajoutèrent que, maintenant, le devoir de chacun était d’aller panser les plaies, dans les corons. Eux, avaient repris leur placidité bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant déjà, au fond des fosses, donner le bon exemple d’une résignation séculaire. Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus, convinrent que la question du salariat demandait à être étudiée prudemment. Au rôti, la victoire devint complète, lorsque M. Hennebeau lut une lettre de l’évêque, où celui-ci annonçait le déplacement de l’abbé Ranvier. Toute la bourgeoisie de la province commentait avec passion l’histoire de ce prêtre, qui traitait les soldats d’assassins. Et le notaire, comme le dessert paraissait, se posa très résolument en libre penseur.

  Deneulin était là, avec ses deux filles. Au milieu de cette allégresse, il s’efforçait de cacher la mélancolie de sa ruine. Le matin même, il avait signé la vente de sa concession de Vandame à la Compagnie de Montsou. Acculé, égorgé, il s’était soumis aux exigences des régisseurs, leur lâchant enfin cette proie guettée si longtemps, leur tirant à peine l’argent nécessaire pour payer ses créanciers. Même il avait accepté, au dernier moment, comme une chance heureuse, leur offre de le garder à titre d’ingénieur divisionnaire, résigné à surveiller ainsi, en simple salarié, cette fosse où il avait englouti sa fortune. C’était le glas des petites entreprises personnelles, la disparition prochaine des patrons, mangés un à un par l’ogre sans cesse affamé du capital, noyés dans le flot montant des grandes Compagnies. Lui seul payait les frais de la grève, il sentait bien qu’on buvait à son désastre, en buvant à la rosette de M. Hennebeau ; et il ne se consolait un peu que devant la belle crânerie de Lucie et de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapées, riant à la débâcle, en jolies filles garçonnières, dédaigneuses de l’argent.

  Lorsqu’on passa au salon prendre le café, M. Grégoire emmena son cousin à l’écart et le félicita du courage de sa décision.

  — Que veux-tu ? ton seul tort a été de risquer à Vandame le million de ton denier de Montsou. Tu t’es donné un mal terrible, et le voilà fondu dans ce travail de chien, tandis que le mien, qui n’a pas bougé de mon tiroir, me nourrit encore sagement à ne rien faire, comme il nourrira les enfants de mes petits-enfants.

  II

  Le dimanche, Étienne s’échappa du coron, dès la nuit tombée. Un ciel très pur, criblé d’étoiles, éclairait la terre d’une clarté bleue de crépuscule. Il descendit vers le canal, il suivit lentement la berge, en remontant du côté de Marchiennes. C’était sa promenade favorite, un sentier gazonné de deux lieues, filant tout droit, le long de cette eau géométrique, qui se déroulait pareille à un lingot sans fin d’argent fondu.

  Jamais il n’y rencontrait personne. Mais, ce jour-là, il fut contrarié, en voyant venir à lui un homme. Et, sous la pâle lumière des étoiles, les deux promeneurs solitaires ne se reconnurent que face à face.

  — Tiens ! c’est toi, murmura Étienne.

  Souvarine hocha la tête sans répondre. Un instant, ils restèrent immobiles ; puis, côte à côte, ils repartirent vers Marchiennes. Chacun semblait continuer ses réflexions, comme très loin l’un de l’autre.

  — As-tu vu dans le journal le succès de Pluchart à Paris ? demanda enfin Étienne. On l’attendait sur le trottoir, on lui a fait une ovation, au sortir de cette réunion de Belleville… Oh ! le voilà lancé, malgré son rhume. Il ira où il voudra, désormais.

  Le machineur haussa les épaules. Il avait le mépris des beaux parleurs, des gaillards qui entrent dans la politique comme on entre au barreau, pour y gagner des rentes, à coups de phrases.

  Étienne, maintenant, en était à Darwin. Il en avait lu des fragments, résumés et vulgarisés dans un volume à cinq sous ; et, de cette lecture mal comprise, il se faisait une idée révolutionnaire du combat pour l’existence, les maigres mangeant les gras, le peuple fort dévorant la blême bourgeoisie. Mais Souvarine s’emporta, se répandit sur la bêtise des socialistes qui acceptent Darwin, cet apôtre de l’inégalité scientifique, dont la fameuse sélection n’était bonne que pour des philosophes aristocrates. Cependant, le camarade s’entêtait, voulait raisonner, et il exprimait ses doutes par une hypothèse : la vieille société n’existait plus, on en avait balayé jusqu’aux miettes ; eh bien, n’était-il pas à craindre que le monde nouveau ne repoussât gâté lentement des mêmes injustices, les uns malades et les autres gaillards, les uns plus adroits, plus intelligents, s’engraissant de tout, et les autres imbéciles et paresseux, redevenant des esclaves ? Alors, devant cette vision de l’éternelle misère, le machineur cria d’une voix farouche que, si la justice n’était pas possible avec l’homme, il fallait que l’homme disparût. Autant de sociétés pourries, autant de massacres, jusqu’à l’extermination du dernier être. Et le silence retomba.

 

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